Parti pris

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Pour libérer le pays occupé, des leaders aguerris édifient des partis avant de pouvoir bâtir une armée structurée une fois l’indépendance arrachée. Sans la constitution d’une organisation politique, l’individu ne saurait dégager l’usurpateur abhorré. Aussitôt le colonialisme évacué, les premiers dirigeants affrontent, parfois, entre eux, des conflits exacerbés. Ben Youssef essaya de supplanter Bourguiba. Mais outre ce péché mignon lié aux compétitions, une tout autre objection attend et surprend ces valeureux combattants. Certes, nul ne remet en question, sans déraison, Mao ou Staline, l’un pour avoir chassé « les envahisseurs nippons » et l’autre pour avoir vaincu les Allemands. De même, quel analyseur pertinent reprocherait à Che Guevara, et à Fidel Castro,ces deux géants, leur triomphe à la Baie des cochons ?
Cependant, une autre paire de manches guette le stalinisme et le maoïsme. Voici, donc, le défaut de la cuirasse et le talon d’Achille. Il a pour nom le sectarisme, vice fondamental du communisme. Marx écrit : « Ceci montre combien il est vrai le proverbe français selon lequel il n’y a qu’un pas du sublime au ridicule ».
Celui-ci signifie : au plan doctrinal, si vous n’êtes pas acquis à notre avis, vous êtes l’ennemi. Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous.
A l’échelle de la population globale, nos partisans bénéficieront de tous les avantages et les autres pâtiront des pires inconvénients. Ils ne seront ni reconnus ni gratifiés ni recrutés. Par ce deux poids, deux mesures, l’esprit de parti abolit l’indépendance d’esprit. Il ne s’agit pas là d’une « mentalité », mot fourre-tout et notion suspecte, s’il en est tant, elle suggère une espèce d’incarnation cérébrale, mais il est question d’une catégorie de pensée inculquée par l’endoctrinement systématisé. Par essence totalitaire, le fascisme excelle dans l’art de poser et d’imposer des œillères. Les ôter outrepasse les directives du parti et cloue au pilori.
Khroutchev sera traité de révisionniste, de scélérat et de renégat pour avoir dénoncé le dogmatisme du stalinisme. Cette façon de ne jamais se remettre en question inspire ce propos à Dante Alighieri dans « la Divine Comédie » : « Autant que savoir, douter me plaît ».
En l’an 1963, Karl Popper écrit, lui aussi : « Pour les théories, l’irréfutabilité n’est pas (comme on l’imagine souvent) vertu mais défaut ». Une fois la pensée individuelle noyée dans le magma des mots imprégnés d’inauthenticité, Martin Heiddeger dénonce « La dictature du “On” ».
Rien ne piège davantage la pensée que la rigidité imposée. En Tunisie, les réunions tenues au siège du P.C. où je suis toujours convié, sans être inscrit au parti, suggèrent la même idée. Une fois le conclave achevé, les militants diffusent, partout, le mot d’ordre prescrit par le parti.
A la sclérose collective de la cogitation, chacun, pris dans le moule commun, joint son tempérament particulier sans déserter la sacro-sainte ligne idéologique pétrifiée.
Ainsi coopèrent à l’auguste assemblée Smaoui, le psycho-roublard ou Skik, le spycho-rigide et noient la réflexion personnalisée dans la tambouille collectivisée. Salah Guermadi, moins rigidifié, autrement dit plus intelligent, me fait part, à la fois du parti pris du parti et de sa personnelle prise de position intellectuelle. Habib Attia, lui aussi communiste mais au-dessus du lot, ne vient jamais tant il connaît trop bien la musique répétitive et figée.
Bruno Bettelheim, communiste perspicace, quitte l’association franco-chinoise quand la Chine post-Mao invente « l’économie socialiste de marché », manière opportuniste et pudique d’adopter le libéralisme sans lâcher le paravent du communisme.

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