Donald Trump aux États-Unis, Javier Milei en Argentine, ou encore la montée des partis d’extrême droite en Europe : les exemples d’ascension du populisme à travers le monde sont nombreux. Prétendant rendre le pouvoir au peuple en se clamant anti-système et opposés à une élite, ces partis et dirigeants s’approprient la démocratie, façonnant à leur image les institutions lorsqu’ils en ont le pouvoir, mais aussi — et surtout — en se servant des réseaux sociaux, vecteurs privilégiés pour propager massivement un discours.
La fondation allemande Friedrich Naumann pour les libertés a voulu analyser les spécificités du populisme tunisien, pour le comprendre et, peut-être, le combattre. Pour ce faire, elle a chargé Hanene Zbiss, journaliste indépendante et présidente de l’Union de la Presse Francophone, d’établir un policy brief résumant la question. Ce mercredi 23 juillet, à Tunis, journalistes, avocats et amis de la liberté d’expression étaient conviés à la présentation de cette note, intitulée « Populisme à l’ère digitale : Cas de la Tunisie ».
Comment ce populisme s’est-il installé ?
Pour comprendre un phénomène, il faut revenir sur sa genèse, son émergence. D’après l’autrice du travail, l’accession au pouvoir de Kaïs Saïed — qui n’avait pas l’appui d’un parti politique, ne présentait pas de programme, mais était connu comme un acteur anti-système — a été rendue possible par plusieurs conditions. En 2019, la crise économique touchait la Tunisie, et 36 % des jeunes étaient au chômage. Les promesses de la révolution étaient déçues. Cette frustration a été captée et utilisée pour accroître la popularité du président actuel, qui a fait campagne en grande partie sur les réseaux sociaux.
« On avait un tableau assez sombre, c’est-à-dire une élite politique incapable, corrompue, qui n’a pas réussi à lutter contre la corruption, qui n’a pas réussi à réduire le taux de chômage, à réduire les inégalités sociales et, en plus, qui se partageait le gâteau. Donc, il n’y a pas mieux pour créer un climat de frustration extrême au niveau du peuple », a indiqué à ce titre Hanene Zbiss.
Pour s’installer, ce populisme a d’abord agi sur les institutions, en changeant la Constitution de 2014 pour la remplacer le 25 juillet 2022, donnant au pouvoir exécutif une position hégémonique et effaçant la séparation des pouvoirs.
Ce modèle populiste aurait six caractéristiques, selon l’analyse de Hanene Zbiss :
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La centralisation du pouvoir
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L’annulation de tout ce qui a précédé, et la création d’un nouveau récit, notamment par le déplacement de la fête de la Révolution du 14 janvier au 17 décembre (depuis 2021)
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Le refus de traiter avec les médias
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La fabrication d’un ennemi imaginaire, à l’instar des migrants venant d’Afrique subsaharienne
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L’élimination des voix dissidentes
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La construction par la base, en invoquant la démocratie par le bas
L’arsenal juridique et les réseaux sociaux, deux armes qui se conjuguent
Selon un rapport de Digital Action, les pages Facebook associées au président comptent environ 3,6 millions d’abonnés, dans une Tunisie où 8 millions d’individus utilisent cette plateforme régulièrement. Cette portée lui permet de développer et de propager rapidement un discours officiel, qui avance des théories du complot — notamment la très fameuse affaire du « complot contre la sûreté de l’État » — ou encore la théorie du grand remplacement par les migrants subsahariens.
« Le 7 juillet 2024, son discours, partagé sur Facebook, dans lequel il a qualifié les groupes de défense des droits humains qui aident les migrants de traîtres, d’agents étrangers et de trompettes enragées motivées par les salaires étrangers, a été visionné près de 280 000 fois et partagé 1 700 fois, toujours selon le rapport de Digital Action », a précisé Hanene Zbiss.
Quant à l’arsenal juridique, de multiples lois encadrent l’expression, à l’instar des articles 55 et 56 du décret-loi 115 contre la diffamation, de l’article 67 du Code pénal, qui punit de trois ans de prison les expressions outrageantes envers le président de la République, ou encore du très connu décret-loi 54, censé lutter contre la propagation de fausses nouvelles, en prévoyant une peine de 5 ans. Pourtant, un rapport de MENA Media Monitoring a mis en évidence l’influence des fake news propagées par des pages Facebook comme Tunis Today ou Politket, souvent détenues par des proches de Kaïs Saïed, lors des élections présidentielles de 2024. Les propriétaires de ces comptes n’ont pas fait l’objet de poursuites, alors que, selon le dernier rapport sur la liberté de la presse, le Syndicat national des journalistes tunisiens a listé neuf procès intentés contre des professionnels des médias depuis la promulgation de ce décret-loi.
Quelles actions entreprendre ?
Face au constat d’un problème se pose souvent la question du comment. Comment résoudre ce problème ?
Dans son policy brief, Hanene Zbiss a tenté de répondre à cette question, en proposant plusieurs recommandations :
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Abroger les lois liberticides
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Dépolitiser les investigations sur la cybercriminalité
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Sanctionner les incitations à la haine contre les migrants
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Rétablir l’indépendance de la justice
Des démarches qui semblent nécessaires. Problème : seul le pouvoir politique en place peut agir sur ces points.
À noter la possibilité de créer des instances de fact-checking, notamment sur les réseaux sociaux, pour permettre l’émergence d’un contre-discours. Le rôle de la société civile et des journalistes sera essentiel pour garantir l’accès à une information fiable et impartiale, et enrayer les dynamiques du populisme.