Premier investisseur africain en France : « La Tunisie, terre  de futurs champions franco-tunisiens  en IA et santé »

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Acteur majeur de la diplomatie économique française, Business France s’affirme comme un pilier stratégique des échanges économiques entre la France et la Tunisie. En septembre dernier, Philippe Garcia a pris la direction du bureau régional Afrique du Nord, basé à Tunis, dans un contexte particulièrement exigeant. Dans cet entretien accordé à Réalités, Philippe Garcia dresse le bilan de l’année 2025, marquée par une progression notable des investissements tunisiens en France, une consolidation des implantations françaises en Tunisie et l’émergence de nouveaux axes de coopération. Il revient sur les secteurs porteurs, les obstacles à l’investissement, le rôle croissant de l’intelligence artificielle comme levier stratégique, ainsi que les priorités de Business France pour 2026, dans une perspective euro-méditerranéenne assumée et orientée vers un développement durable plus opérationnel que déclaratif. Interview.

Entretien conduit par Hajer Ben Hassen

 Pour commencer, quel bilan tirez-vous des réalisations de Business France en Tunisie en 2025 ?
Le principal motif de satisfaction de Business France en 2025 réside dans la poursuite et l’approfondissement de l’élan partenarial engagé depuis plusieurs années dans la relation bilatérale. L’année a été marquée par une forte dynamique des investissements tunisiens en France. La Tunisie s’est maintenue comme premier investisseur africain en France avec 12 projets aboutis en 2025, soit 12 nouveaux investissements, un résultat jugé très positif.
Les investissements français en Tunisie ont également progressé, principalement à travers l’extension des capacités de production d’entreprises déjà implantées, dans un contexte géopolitique mondial instable qui a freiné les nouveaux projets. Ce mouvement est toutefois perçu comme un signal encourageant du climat des affaires.
2025 a ainsi été une excellente année, tant pour les investissements tunisiens en France que pour les investissements français en Tunisie, la création d’emplois et le renforcement des partenariats. Depuis septembre, la stratégie s’oriente davantage vers les participations croisées, en encourageant les entreprises tunisiennes à entrer, même minoritairement, dans le capital d’entreprises françaises afin de faciliter leur accès au marché européen. Parallèlement, certaines entreprises tunisiennes ouvrent leur capital aux groupes français pour favoriser leur implantation en Tunisie, en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne.
Plusieurs success stories illustrent cette dynamique. Business France a accompagné des entreprises dans des secteurs variés, notamment les travaux publics, l’industrie et la tech. Le groupe Manitou a renforcé sa présence sur le marché tunisien, la start-up Smartphone ID y a développé de nouveaux partenariats, tandis que Materna, leader des laits infantiles, y a fait son entrée en 2025. Autant d’exemples représentatifs de la diversité des profils accompagnés et du rôle de l’agence dans le développement de la relation franco-tunisienne.

S’agissant des 12 projets tunisiens concrétisés en France, quels secteurs sont prioritaires et lesquels connaissent le plus de succès?
Traditionnellement, les investissements tunisiens en France concernent principalement le secteur de la tech. Il s’agit le plus souvent de start-up ou de TPE qui s’implantent, notamment en région Sud ou en Occitanie, au sein d’écosystèmes favorables leur permettant d’accéder à des financements, à des partenaires et à des clients.
En 2025, les 12 projets aboutis se répartissent de manière relativement équilibrée entre la tech, les activités industrielles, notamment dans la mécatronique et, de plus en plus, le secteur agricole innovant. Ce dernier concerne en particulier les solutions d’irrigation maîtrisée, visant à économiser l’eau et à optimiser les rendements.

 Parlons chiffres. Quels sont les principaux indicateurs de performance de Business France ?
Pour l’année 2024, en l’absence encore des résultats consolidés de 2025, le bilan fait état de près de 60.000 emplois créés ou sauvegardés en France et de plus de 2,5 milliards d’euros d’exportations générées dans le périmètre couvert par l’agence.
La France a poursuivi la création d’emplois et maintenu un excédent commercial en faveur de la Tunisie, estimé à 3,5 milliards d’euros. Cette situation illustre le caractère vertueux du partenariat franco-tunisien, fondé sur une logique de création de valeur et d’emplois dans les deux pays. Contrairement à une approche strictement transactionnelle, adoptée par certains partenaires économiques, notamment asiatiques, qui contribuent à creuser le déficit commercial tunisien, la France ne figure pas parmi les partenaires déficitaires de la Tunisie.
Business France défend ainsi une approche résolument partenariale, fondée sur les investissements croisés. Les grands groupes français implantés en Tunisie développent leurs capacités de production locales, créent des emplois de plus en plus qualifiés et adossent leurs investissements à des centres de recherche et développement.
Ces structures contribuent à la formation et à l’insertion d’ingénieurs tunisiens dont le haut niveau de compétence constitue l’un des principaux facteurs d’attractivité du pays. Cette logique de coopération, fondée sur le partage de valeurs et de compétences, constitue un axe que Business France entend continuer à renforcer.

Les résultats sont encourageants, mais on les estime insuffisants au regard du potentiel. Quels sont les freins et obstacles rencontrés par les investisseurs?
On parle essentiellement des investisseurs français. On compte environ 5.000 exportateurs réguliers français en Tunisie, qui exportent principalement des produits industriels intégrés dans des chaînes de production, notamment dans l’automobile, l’aéronautique, la mécatronique ou encore le textile. Il s’agit de produits industriels semi-finis, transformés localement, auxquels est apportée une valeur ajoutée, et qui sont ensuite, le plus souvent, réexportés vers l’Union européenne, voire au-delà.
S’agissant des principaux obstacles, le premier facteur reste le contexte géopolitique mondial, particulièrement troublé et marqué par de fortes incertitudes. Si l’on se place du point de vue d’une PME française, qui disposait il y a quelques années d’une stratégie de développement géographique relativement consolidée, la situation est aujourd’hui plus complexe. Elle se retrouve confrontée à davantage de doutes sur les zones vers lesquelles s’orienter. Dans un contexte où les investissements à l’étranger tendent à être retardés, la Tunisie se trouve en concurrence avec d’autres pays, principalement en Afrique du Nord mais aussi sur le continent européen.

 Quelles stratégies ces pays adoptent-ils que la Tunisie n’a pas encore mises en œuvre, et quels atouts notre pays pourrait-il mieux valoriser pour renforcer son attractivité ?
L’image de marque reste un facteur clé. Certains pays travaillent davantage leur image et leur soft power. A Business France, lorsqu’il s’agit d’attirer des entreprises et de leur fournir des arguments servant d’outils à la décision, que ce soit pour exporter ou pour investir en Tunisie, nous devons mobiliser plusieurs éléments liés à l’environnement des affaires, aux facilités accordées aux entreprises totalement exportatrices, ainsi qu’à la proximité géographique, culturelle, historique et affective.
S’y ajoute une relation qui s’inscrit dans la durée, fondée sur la proximité, l’amitié et la confiance, et qui constitue un facteur rassurant.
La croissance économique fait également partie des arguments. Il ne faut pas oublier que la Tunisie n’a pas connu de récession depuis de nombreuses années et continue d’afficher une croissance, certes modérée, mais réelle.
Pour une entreprise française, en particulier une PME, le fait de savoir que 1.600 entreprises à participation française sont implantées en Tunisie est également rassurant. Parmi elles, environ 600 sont des filiales disposant de maisons mères en France et de capitaux d’origine française. Cela constitue un véritable facteur de sécurité. C’est pour l’ensemble de ces raisons que plusieurs PME françaises, actuellement accompagnées, ont choisi la Tunisie. Certaines d’entre elles, notamment dans le secteur industriel, devraient concrétiser leurs projets d’investissement en 2026.

 Au-delà des secteurs traditionnels tels que l’automobile, les énergies renouvelables ou la santé, quels sont aujourd’hui les domaines à fort potentiel en Tunisie où votre présence pourrait être renforcée ?
Ces secteurs traditionnels dans lesquels nous sommes déjà présents pourraient être encore renforcés, même si notre implantation y est déjà solide. En revanche, certains secteurs en devenir, à fort potentiel, restent insuffisamment investis, alors qu’ils sont structurants pour le développement de l’économie tunisienne. Il s’agit notamment de l’environnement, en particulier l’eau, à travers le traitement, l’assainissement et l’adduction, ainsi que le traitement et la valorisation des déchets.
Les filières agricoles et agroalimentaires constituent également un axe important. Malgré le stress hydrique, leur potentiel reste sous-exploité, notamment en matière de valorisation des productions et de structuration des chaînes de valeur, afin de réduire les pertes post-récoltes et d’accroître la valeur ajoutée, en particulier dans la transformation des fruits, des dattes et d’autres produits végétaux.
Enfin, le secteur de la tech, plus particulièrement celui de l’intelligence artificielle (IA), représente un levier majeur de développement. La Tunisie dispose d’atouts importants, de jeunes talents, d’une politique publique dédiée et d’acteurs privés engagés.
L’IA appliquée à l’amélioration de la productivité est aujourd’hui présente dans les universités, les centres de formation, les pôles de compétitivité et l’ensemble des chaînes de valeur industrielles. Ce domaine repose sur une logique partenariale associant grands groupes, start-up, centres de formation, universités et pouvoirs publics, et s’inscrit dans une dynamique collective de développement. Il n’existe pas de secteur plus collectif, plus consensuel et plus coopératif que celui de l’intelligence artificielle.

 Quels résultats concrets et retombées tangibles ont émergé de la 2e édition du Forum méditerranéen de l’IA, notamment pour les start-up et les partenariats régionaux?
La deuxième édition du Forum méditerranéen de l’intelligence artificielle, organisée après la première édition à Marseille en 2024, s’est tenue à Tunis, choisie pour son potentiel et son écosystème IA. L’événement a réuni environ 3 500 participants, dont près de 700 entreprises tunisiennes, françaises, libyennes, algériennes, marocaines, égyptiennes, libanaises, italiennes et espagnoles, couvrant l’ensemble du pourtour méditerranéen. La participation tunisienne était dominante, représentant l’ensemble de l’écosystème IA, de l’amont à l’aval de la filière.
Business France a assuré le volet économique du forum, baptisé « Parcours Business », comprenant tables rondes thématiques, séances plénières et rendez-vous B2B entre les acteurs de la filière issus des différents pays méditerranéens.
En termes de retombées, l’événement a déjà permis de créer des relations durables entre start-up tunisiennes et partenaires régionaux, ainsi qu’avec de grands groupes français, italiens et espagnols. Il confirme que la Tunisie constitue un vivier majeur de start-up capables de répondre aux enjeux de compétitivité, d’innovation et de performance des grands groupes internationaux.

Vous avez récemment lancé le Portail Eco. Quels en sont les principaux objectifs?
Le Portail Eco a été lancé à l’ambassade de France en Tunisie comme projet pilote, le premier déployé à l’échelle mondiale. Il réunit l’ensemble des services et opérateurs français présents en Tunisie : Business France, le service économique régional, l’AFD, Expertise France, Proparco, la French Tech Tunisie, Bpifrance, les conseillers du commerce extérieur et la Chambre de commerce tuniso-française.
Son objectif est de rendre cette action collective plus efficace, en permettant aux entreprises tunisiennes et françaises d’identifier rapidement l’interlocuteur le plus pertinent. Concrètement, une entreprise cherchant un financement peut être orientée vers Bpifrance, celle souhaitant se développer en Tunisie vers Business France, et une entreprise tunisienne souhaitant investir en France vers les services appropriés. Le Portail Eco se veut ainsi un outil agile, réactif et informatif, destiné à guider efficacement les entreprises, à leur faire gagner du temps et à leur éviter de se perdre dans des démarches complexes avant d’atteindre le bon interlocuteur.

Qu’en est-il des autres principaux projets de Business France pour 2026 ?
Depuis septembre, nous avons engagé des discussions approfondies avec les écosystèmes français et tunisiens dans plusieurs secteurs, notamment la santé et l’agroalimentaire, pour partager les capacités de production et promouvoir les investissements croisés. Cette dynamique va se poursuivre et s’intensifier, d’abord dans ces deux secteurs, puis dans d’autres domaines. Nous souhaitons également, sans changer le modèle économique en Tunisie, faire évoluer notre approche en intégrant davantage nos partenaires européens et en proposant aux acteurs tunisiens d’associer leurs voisins et partenaires régionaux.
Dans cette perspective, nous organiserons à Tunis, fin octobre 2026, un Forum d’affaires euro-méditerranéen du développement durable sur deux journées, réunissant les forces économiques des pays du pourtour méditerranéen : Italie, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Mauritanie, Égypte, Chypre, Liban, Grèce, Espagne et Portugal.
Je crois que le moment est venu de proposer une véritable approche régionale et méditerranéenne. À titre personnel, je me sens profondément euro-méditerranéen et je crois fortement à la synergie entre ces pays.
Le succès des partenariats repose sur la proximité géographique, culturelle et historique, mais surtout sur la volonté de travailler ensemble. Cette volonté s’est manifestée lors du Forum méditerranéen de l’intelligence artificielle et dans d’autres cadres de coopération.
La demande des pays de la rive sud pour approfondir leurs partenariats avec l’Union européenne est forte, tandis que les pays européens cherchent à renforcer leurs relations avec la rive sud pour accéder plus facilement aux marchés nord-africain et subsaharien.
Au-delà des plateformes ou hubs, je crois à la capacité et à la volonté des pays du pourtour méditerranéen, Tunisie, Maroc, France, Italie, Libye et autres, à coopérer davantage. Avec ces partenaires, il est possible de bâtir des relations durables, équilibrées, fondées sur une coopération réelle, partenariale, créatrice de valeur, de manière équitable et partagée.

Quels secteurs seront prioritaires pour concrétiser cette vision de renforcement du partenariat euro-méditerranéen?
Les secteurs prioritaires pour notre action s’inscrivent dans le cadre du Forum d’affaires euro-méditerranéen du développement durable. Ils sont essentiels, non pour des raisons idéologiques, mais pour leur rôle structurant dans les objectifs de l’Agenda 2030. Ils constituent un socle clé pour pérenniser les partenariats entre les pays et permettre à chacun de croître plus vite, d’accéder à de nouveaux marchés et à de nouvelles technologies.
Un exemple concret : un équipementier automobile tunisien qui souhaite exporter en Europe doit respecter des critères précis sur l’empreinte carbone, le traitement des déchets dangereux, la consommation et la provenance de l’électricité, ainsi que l’utilisation de l’eau.
Ces exigences croissantes en Europe, en Méditerranée et en Tunisie montrent que le développement durable devient un levier structurant pour assurer la pérennité de la croissance économique et le succès des partenariats entre nos pays.

 Comment envisagez-vous l’évolution de la coopération économique entre la France et la Tunisie dans les prochaines années?
Je vois cette dynamique s’accélérer : tous les paramètres sont réunis pour que la relation bilatérale se développe au-delà de son niveau actuel. Je crois beaucoup à la création de champions franco-tunisiens, notamment dans l’IA et la santé. Plusieurs grands groupes du secteur de la santé en Tunisie ont souligné récemment le nombre important de brevets détenus par le pays dans le domaine médical et pharmaceutique. Pour la France également, rapprocher PME, grands groupes et start-up tunisiennes et françaises, qu’il s’agisse d’initiatives bilatérales ou régionales, ne peut qu’être bénéfique. Cela renforce la Tunisie tout en consolidant la position de la France dans son environnement économique.

Le mot de la fin ?
Je suis très heureux de vivre en Tunisie depuis septembre. C’est un pays magnifique, accueillant et chaleureux. Quelle chance d’y être !

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