Cela fait presque quinze ans que notre société est prise dans le tourbillon d’une des plus longues crises sociétales qu’elle ait traversées depuis des décennies. Plusieurs coups de semonce auraient dû sonner l’alarme. Nos élites, fort peu conscientes ou complètement inconscientes, en l’occurrence, les ont «superbement» ignorés. Elles étaient comme des lapins pris dans les phares d’une voiture, comme saisies de panique, incapables de penser et d’agir rationnellement. On sait déjà que notre prétendue intelligentsia, noyée dans un autisme alarmant, n’a quasiment plus de repères, depuis sa troublante normalisation avec l’hydre obscurantiste, mais n’est-elle pas en train de perdre aussi toutes ses facultés ?
Par ce temps de radicalisation tous azimuts et devant le déluge de contre-vérités qui nous tombe dessus, je pense qu’il est temps d’oser, de faire tranquillement triompher une voie raisonnable et d’établir les faits pour donner une analyse cohérente, vraisemblable, sans dommage trop grand pour l’idéal de l’objectivité dont le propre, par essence, est de n’être jamais atteint.
Il suffit de promener un miroir le long de notre quotidien pour savoir combien notre société est paranoïaque, où chacun se voit assiégé par ses fantasmes en traquant l’abjection, sur fond d’incivisme et d’irrespect, jusqu’au ridicule. Pis, plusieurs sont tombés dans une pathologie obsidionale, voyant des ennemis partout. La nuance, la mesure, l’équilibre, l’honnêteté, la bonne foi, la bienveillance et même le patriotisme sont devenus aux yeux de la plupart des citoyens, des mots obscènes.
La barque navigue à vue et vogue dans le brouillard au moment où les périls se multiplient : un cynisme généralisé, un délitement de la méritocratie, une perte des valeurs, un engloutissement de nos racines, recouvertes désormais par les fumées de l’ignorance. Tout a déraillé, et nous voilà face à une société éruptive qui s’enfonce dans la cagoterie. Face à un puzzle éparpillé dont personne ne semble en mesure de retrouver le dessin ni de tracer le dessein, ces dérives deviennent un poison. Lorsqu’elles s’intensifient et ne sont pas traitées, elles font vaciller tous les repères et souvent, elles mènent au chaos.
Comment avons-nous pu laisser faire cela ? Par ignorance, faiblesse, haine religieuse, duperie idéologique, désinvolture ou incapacité ?
Alors que cette «anarchie spontanée», selon le terme de l’historien Hippolyte Taine, couvre de plus en plus les rares appels à la raison, que sommes-nous en train de faire de notre société ? N’est-il pas temps, à ce stade de décrépitude, de chercher les moyens de nous ressaisir enfin ?
Je n’ai jamais brillé dans le pessimisme mais, malheureusement, l’image d’un optimiste colle mal avec celle d’une société déprimée ayant cessé de travailler pour sombrer dans un misérabilisme victimaire des plus désastreux.
De l’accablement à l’écœurement, en passant par la honte, l’humiliation, la stupeur, on s’inquiète de l’insouciante légèreté de cette nouvelle génération, protectionniste et isolationniste, qui ne se sent pas concernée par la montée de ces fléaux. L’imprévisible, donc, est inévitable et le plus grand des risques se manifeste dans l’inaction ou l’absurdité de vouloir passer à travers les gouttes.
Pour réparer la société tunisienne, il faut travailler urgemment sur les raisons de ce comportement immoral, grave, sombre, colérique, rageur et porté par un souffle très puissant de haine. Notre peuple mérite mieux que les manœuvres périlleuses des obscurantistes et leurs idiots utiles et l’aventurisme mortifère des populistes et leurs alliés arrivistes qui ont méthodiquement désintégré les principaux ciments qui assuraient la cohésion de notre société.