Quand le Coran se lit comme une conscience vivante : l’audace de Sami Bibi

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Par Nadia Ayadi

Il est des livres qui commentent. D’autres qui expliquent. Et puis, plus rares encore, ceux qui déplacent les lignes sans les briser. L’encre et l’infini : Réflexions sur la parole intemporelle du Coran, premier ouvrage de Sami Bibi, s’inscrit dans cette troisième catégorie. Publié chez L’Harmattan, cet essai propose une relecture singulière du texte coranique : non pas contre la tradition, mais à partir de sa cohérence interne, enrichie d’un dialogue avec les grandes voix philosophiques et spirituelles. Une démarche rare, ambitieuse, et profondément actuelle.
Une première dans son approche
Ce qui distingue cet ouvrage n’est pas seulement son sujet, mais sa méthode. Sami Bibi ne cherche ni à imposer une interprétation, ni à déconstruire pour provoquer. Il ouvre un espace. Un espace où le Livre sacré cesse d’être perçu uniquement comme un corpus de règles pour redevenir ce qu’il est peut-être fondamentalement : une parole adressée à la conscience humaine.
Dans un contexte où les discours religieux oscillent souvent entre rigidité littérale et rejet global du spirituel, cette voie médiane apparaît comme une respiration intellectuelle.
Trois convictions fondatrices
Au cœur du livre, trois idées structurantes traversent la réflexion à savoir : l’éthique prime sur le rite où le geste n’a de valeur que par le sens qu’il porte, la foi naît de la liberté et que croire n’est pas subir, mais choisir en conscience, et enfin la droiture qui dépasse les appartenances : elle n’est pas le monopole des croyants.
Ces principes, loin d’être abstraits, redessinent profondément le rapport au texte sacré. Ils déplacent la foi du registre de l’obéissance vers celui de la responsabilité.
Lire autrement : du code à la parole
Et si le Coran n’était pas d’abord un code à appliquer, mais une parole à entendre ? C’est l’une des propositions les plus fortes de l’ouvrage. Une invitation à sortir d’une lecture strictement normative pour retrouver une expérience intérieure du texte.
Le Coran, dans cette perspective interpelle la raison autant que le cœur, valorise le discernement plutôt que la soumission aveugle, et transforme le rituel en moyen, jamais en finalité.
Le doute lui-même y trouve sa place non comme une faille, mais comme une étape nécessaire vers une foi authentique.
Une portée universelle
Loin de s’adresser uniquement aux croyants, L’encre et l’infini parle à tous : croyants, agnostiques, athées. Car il ne cherche pas à convaincre, mais à dialoguer. À travers des valeurs telles que la justice, la dignité ou la protection des plus vulnérables, le texte rejoint des intuitions morales universelles. Il se libère ainsi des enfermements identitaires pour redevenir une source de réflexion sur la condition humaine.
Une cohérence rare : écrire et agir
L’ouvrage ne se limite pas à une réflexion théorique. Il incarne une éthique. Conformément à l’esprit du livre, l’intégralité des droits d’auteur est reversée à des œuvres caritatives, notamment à SOS Maharès, ville natale de l’auteur. Un geste qui prolonge le propos : ici, la pensée ne s’arrête pas au texte. Elle se traduit en actes.
Un livre nécessaire
À l’heure des crispations identitaires et des simplifications idéologiques, L’encre et l’infini s’impose comme une œuvre rare : un livre qui ne cherche pas à clore le débat, mais à l’ouvrir. Un livre qui rappelle, avec justesse et courage, que la quête du juste dépasse les frontières, et que la conscience humaine, libre et éclairée, demeure peut-être le plus sûr des guides.

Entretien express avec l’auteur : « Entre justice vécue et justice pensée »
Docteur en économie, l’auteur a enseigné à l’université en Tunisie et au Canada avant de rejoindre la fonction publique fédérale, où il est aujourd’hui économiste principal. Spécialiste des inégalités et du chômage, il est aussi l’auteur de nombreux rapports pour les institutions internationales.
Sami Bibi s’inscrit dans une double filiation qui traverse profondément son ouvrage : celle de la rigueur intellectuelle et celle d’une éthique vécue. Originaire de Maharès, au sud de la Tunisie, il puise dans son histoire personnelle une réflexion à la fois intime et universelle. Élevé dans un environnement où la justice se pratiquait au quotidien, à travers la figure paternelle, et où elle se pensait avec exigence. A travers un oncle érudit et critique, il développe très tôt une sensibilité aux questions de sens, de foi et de responsabilité. Son parcours universitaire, nourri de philosophie, de sciences humaines et de culture générale, se distingue par une volonté constante de croiser les savoirs. Chez lui, la réflexion religieuse ne s’isole pas : elle dialogue avec les grandes traditions intellectuelles, de la pensée classique aux questionnements contemporains. Nous avons posé quatre questions à l’auteur.
Pourquoi avoir écrit L’encre et l’infini ?
« La réponse est à la fois intime et intellectuelle… Elle commence avec mon père. » Mon père était commerçant, pour qui, la justice n’était pas un concept mais une pratique quotidienne.
Un homme qui préférait préserver la dignité plutôt que défendre ses intérêts, allant jusqu’à pardonner à ceux qui l’avaient volé, un geste qui, des années plus tard, reviendra le protéger.
J’ai compris que la justice n’est pas une faiblesse. Qu’elle sème, en silence, des gardiens invisibles.
Et votre rapport à la pensée ?
Mon oncle était mon vertige intellectuel. Face à cette justice incarnée, une autre influence : celle d’un oncle érudit, critique des automatismes religieux et défenseur d’une foi interrogée. C’est lui qui posera une question décisive : « Croire, oui… mais croire en quel Dieu ? » Une interrogation qui fissure les certitudes et ouvre un chemin intérieur exigeant.
Votre livre est-il une réponse ?
Non. C’est un refus des réponses toutes faites. L’encre et l’infini naît précisément de cette tension : entre une justice vécue et une justice pensée. Mon père m’a montré que la justice protège. Mon oncle m’a appris qu’elle interroge. J’ai essayé d’écrire le pont entre les deux.
Et ce choix de reverser vos droits d’auteur ?
Ce n’est pas un geste spectaculaire. C’est une cohérence. Un prolongement naturel de l’éducation reçue. Une fidélité à une vision où la spiritualité ne peut être dissociée de la responsabilité sociale.

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