Quand l’État « dévore » le crédit, le secteur privé s’asphyxie

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L’analyse des agrégats monétaires au début de l’année 2026 met en lumière un enjeu central pour la relance économique : l’équilibre du partage des ressources financières. Alors que la masse monétaire poursuit sa progression, la répartition des crédits montre une concentration croissante vers les besoins du secteur public, posant la question de l’espace laissé au financement des entreprises privées.

Par Mohamed Ben Naceur

 L’économie tunisienne traverse une phase de transition délicate. Si les indicateurs de la Banque centrale de Tunisie (BCT) indiquent une liquidité globale stable, une analyse détaillée de sa destination révèle un décalage entre les différents acteurs économiques. Au 25 janvier 2026, l’État demeure le principal bénéficiaire des concours bancaires. 

Une masse monétaire en expansion, une croissance en attente
La masse monétaire au sens large (M3) a franchi un nouveau palier fin 2025 pour atteindre 144,4 milliards de dinars. Ce montant est particulièrement significatif lorsqu’on le rapporte à la richesse nationale : il représente désormais environ 90% du PIB.
Cependant, ce ratio élevé cache une réalité technique : le ralentissement de la vitesse de circulation de la monnaie. En théorie économique, la vitesse de circulation représente le nombre de fois qu’une unité monétaire change de main pour financer la production de biens et services sur une période donnée.
En Tunisie, cette vitesse ralentit. Cela signifie que la monnaie créée ne «travaille» pas assez pour l’économie réelle. Elle reste immobilisée dans des circuits financiers courts (financement du déficit budgétaire) au lieu d’irriguer les cycles longs de l’investissement industriel ou de l’innovation.

L’évolution de la structure des crédits : le poids du secteur public
Le changement le plus significatif réside dans la modification de la structure du portefeuille des banques. En 2025, la part des crédits alloués à l’État a atteint 33,3%, contre seulement 15% en 2019. En quelques années, les besoins de financement du Trésor ont pris une place prépondérante dans les bilans bancaires.
Ce glissement s’explique par la sécurité qu’offrent les Bons du Trésor Assimilables (BTA). Pour les banques, ces titres représentent un placement peu risqué et prévisible, ce qui peut naturellement freiner l’appétence pour le risque lié au financement des projets du secteur privé.
En parallèle, le financement destiné aux entreprises privées et aux ménages montre des signes d’essoufflement, avec une croissance modeste de 3% sur l’année écoulée. Compte tenu du niveau d’inflation, cette progression limitée suggère une stagnation, voire une légère contraction des capacités d’investissement privé en termes réels.
Le taux d’investissement national, qui gravite autour de 11%, peine à retrouver les niveaux nécessaires pour une croissance robuste (généralement fixés à 25% pour les économies émergentes). Sans un accès plus fluide au crédit, la capacité du secteur privé à agir comme moteur de l’emploi reste contrainte. 

Le soutien au secteur parapublic
L’analyse montre également un soutien soutenu aux entreprises publiques, dont l’encours de crédits a progressé de 9,5%. Cette orientation répond à une nécessité de stabiliser des structures stratégiques pour l’État. Cependant, elle s’ajoute à la pression globale exercée sur les ressources financières disponibles.

Le coût de l’argent : un frein supplémentaire
Le Taux du Marché Monétaire (TMM), stable aux alentours de 7,5%, demeure un point de vigilance. Bien que servant à contenir l’inflation, ce niveau de taux renchérit le coût des nouveaux investissements. Pour beaucoup de PME, le seuil de rentabilité des projets devient difficile à atteindre face à un coût de l’argent qui, marges bancaires incluses, dépasse souvent les 10%.
Le modèle actuel de financement, très orienté vers les besoins publics, appelle à une évolution vers un système plus équilibré. Pour que le secteur privé puisse pleinement assumer son rôle de créateur de richesse, une réduction progressive de la dépendance du Trésor public envers le secteur bancaire national semble souhaitable. L’enjeu de 2026 sera de restaurer une dynamique où l’épargne nationale pourra, de nouveau, irriguer les projets privés, essentiels à la pérennité de la croissance tunisienne.

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