Que se passe-t-il réellement au Venezuela ?

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Les plans pour un “Technat” nord-américain remontent à un siècle. Ce technat engloberait plusieurs pays. Le concept est né avec Technocracy Incorporated, fondée par Howard Scott en 1933 comme mouvement marginal pendant la Grande Dépression. L’Alliance technique (1919-1921) a proposé un système de gouvernance technologique couvrant l’Amérique du Nord, basé sur la comptabilité énergétique plutôt que monétaire. Antigauche et anticommuniste, ce mouvement, toujours actif aux États-Unis, pourrait être à l’origine des déclarations de Trump concernant le Groenland, le Canada, les États-Unis, le Mexique, l’Amérique centrale (Panama, etc.) et le Venezuela. Mais Trump n’est pas un idéologue. C’est un pragmatique qui utilise les idées de toutes les droites confondues pour élargir sa base de support, ce qui lui donne plus de force pour agir à sa guise, sans demander l’avis du Congrès.

La politique étrangère de Maduro, comme celle d’Hugo Chávez, était authentiquement anti-impérialiste et pro-palestinienne, conformément à sa vision du monde. Il s’opposait à l’hégémonie américaine, déclarait son soutien aux droits des Palestiniens et cultivait des alliances stratégiques avec l’Iran et Cuba.

Le Venezuela a connu une grave détérioration économique sous Chávez et Maduro en raison de choix politiques qui ont provoqué la colère et les représailles des États-Unis. Washington a d’abord imposé des sanctions, puis un blocus, et enfin une opération de kidnapping, le 3 janvier 2026, visant le président et son épouse, probablement avec la complicité de membres de l’administration Maduro, attirés par une récompense de 50 millions de dollars. L’absence de preuves d’un accord militaire ne prouve pas qu’il n’ait pas eu lieu. Nous savons que la CIA était présente sur le théâtre vénézuélien bien avant l’opération “gangster” de Trump.

L’enlèvement visait aussi la Chine et la Russie. Le rôle de la Chine nécessite une évaluation nuancée : Pékin a accordé plus de 100 milliards de dollars de prêts au Venezuela depuis 2007, faisant de la Chine le plus grand créancier du Venezuela. Cependant, il ne s’agissait pas de gestes philanthropiques. Les prêts garantis par le pétrole reposaient sur un accord dans lequel le Venezuela s’engageait à exporter des volumes fixes de pétrole pour rembourser sa dette.

En 2016, la Chine a cessé d’accorder de nouveaux prêts et s’est concentrée sur la restructuration des engagements existants. La dette actuelle envers la Chine varie entre 12 et 25,5 milliards de dollars, selon la méthode comptable utilisée. Cet investissement est désormais gravement menacé sous le contrôle de l’administration Trump au Venezuela.

Le Venezuela possède aussi des gisements de terres rares estimés à 300 000 tonnes métriques, dont la valeur potentielle pourrait dépasser les 200 milliards de dollars s’ils étaient exploités. L’intérêt des États-Unis à priver la Chine de ces ressources tout en les exploitant sur leur territoire relève d’une véritable stratégie géopolitique. Les déclarations de l’administration Trump font explicitement référence aux terres rares (et à l’uranium en Ukraine) comme des priorités stratégiques.

En outre, la position stratégique du Venezuela repose sur quatre fondements matériels. Premièrement, le pays possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde, soit 303 milliards de barils, concentrées dans la ceinture de l’Orénoque sous forme de « brut extra-lourd » nécessitant des infrastructures de raffinage spécialisées. Cette base de ressources est réelle et substantielle, même si la production est passée de 3,5 millions de barils par jour (avant Chávez) à environ 1 million de barils par jour actuellement. Deuxièmement, le Venezuela détient des réserves documentées d’or, de diamants, de nickel, de coltan et d’autres minéraux. Le gouvernement affirme que l’arc minier de l’Orénoque contient plus de 8 000 tonnes d’or et prétendument 300 000 tonnes métriques d’éléments de terres rares dont la valeur potentielle dépasserait 200 milliards de dollars s’ils étaient exploités. Ces ressources restent largement inexploitées en raison de l’effondrement des infrastructures et de la fuite des capitaux. Troisièmement, la position géographique du Venezuela le long des Caraïbes et sa proximité avec les routes maritimes du canal de Panama lui confèrent des avantages militaires et logistiques pour projeter sa puissance dans les Caraïbes. Quatrièmement, en tant que membre de l’OPEP disposant de réserves énergétiques, le Venezuela a historiquement influencé les marchés mondiaux du pétrole et les stratégies de sanctions.

Le Washington Office on Latin America a démontré que les sanctions sectorielles américaines (instaurées début 2017) ont directement contribué à une perte de revenus de 17 à 31 milliards de dollars pour le Venezuela. Ces sanctions ont exacerbé une crise déjà existante.

Réduction des devises fortes disponibles pour l’importation de denrées alimentaires et de médicaments (baisse de 46 % en 2019, baisse supplémentaire de 50 % en 2020).

Perturbation des relations bancaires en raison du risque de conformité excessive.

Ciblage de PDVSA, la compagnie pétrolière nationale, en réduisant sa capacité d’exportation.

Comme nous l’avons dit, la Chine a investi plus de 100 milliards de dollars au Venezuela. L’opération américaine a entraîné des pertes financières directes. Pékin a publiquement condamné cette intervention, la qualifiant d’illégale et d’hégémonique. La Chine se trouve désormais privée des revenus pétroliers vénézuéliens qu’elle espérait récupérer grâce au service de la dette.

La Russie a également condamné l’action américaine, la qualifiant de violation du droit international. En octobre 2025, la Russie avait signé un traité de partenariat stratégique de 10 ans avec le Venezuela, indiquant son engagement envers le régime de Maduro quelques mois avant l’opération.

La Chine et la Russie n’ont pas la capacité militaire nécessaire pour projeter leur force à 9 000-13 000 kilomètres dans l’hémisphère occidental avec une certitude de succès. Il s’agit là d’une contrainte géographique et doctrinale, et non d’une caractéristique d’une soi-disant “entente” cachée. Cependant, en kidnappant un président et son épouse, Trump a ouvert une nouvelle voie dont les conséquences sont encore imprévisibles. Par exemple, la Chine et la Russie ont désormais les mains libres si elles décident d’entreprendre une action audacieuse. La Chine pourrait désormais s’emparer de Taïwan, et Poutine pourrait même envahir Kiev, en invoquant le même prétexte que Trump : défendre leurs intérêts nationaux contre la menace représentée par leurs ennemis à Taïwan et en Ukraine. Que feraient ou diraient les États-Unis ? Trump a déjà sapé toute crédibilité restante de son pays pour réagir si cela se produisait.

Quelles sont les implications sur la scène internationale ?

Ce qui se dessine signifie que la multipolarité émergente pourrait impliquer des blocs régionaux avec des hégémonies internes. L’initiative chinoise « Belt and Road », les efforts d’intégration eurasienne de la Russie et la réaffirmation des États-Unis dans leur « sphère d’influence » de l’hémisphère occidental sont autant de tendances documentées qui suggèrent un ordre mondial polycentrique plutôt qu’unipolaire.

Cependant, cette réalité structurelle ne nécessite pas de coordination cachée. Les puissances concurrentes peuvent opérer au niveau régional dans leurs sphères d’influence précisément parce qu’elles n’ont pas la capacité ou la volonté de se disputer leurs régions centrales respectives. Il s’agit là d’une gestion des sphères d’influence, et non d’une alliance secrète.

En résumé, cinq points doivent être soulignés :

Concurrence pour les ressources : les États-Unis réaffirment leur contrôle hémisphérique sur les ressources stratégiques (pétrole, terres rares, minéraux) auxquelles la Chine a accès grâce aux relations nouées sous l’ère Maduro. Cela s’explique par la théorie de la concurrence entre grandes puissances.

Hégémonie régionale: l’administration Trump cherche à rétablir la domination incontestée des États-Unis dans l’hémisphère occidental dans le cadre d’un réalignement stratégique plus large visant à concurrencer la Chine dans la région indo-pacifique. Cela ressort clairement des déclarations de l’administration.

Les sanctions comme moyen de pression: les sanctions sectorielles (2017-2024) ont affaibli la capacité de résistance du Venezuela tout en permettant aux États-Unis de se distancier juridiquement d’une intervention directe. L’opération de janvier 2026 marque l’abandon de cette façade.

Pertes chinoises: l’investissement de plus de 100 milliards de dollars de Pékin est désormais gravement menacé, ce qui représente une erreur de calcul stratégique consistant à soutenir un régime incapable de survivre à la pression militaire américaine.

Multipolarité structurelle: les puissances émergentes (Chine, Russie) opèrent dans leurs régions respectives tandis que les États-Unis conservent leur domination sur l’hémisphère occidental grâce à leur supériorité militaire. Cela reflète une multipolarité sans nécessiter de coopération secrète.

La lutte sous-jacente pour les ressources au Venezuela revêt une importance géopolitique et analytique considérable. L’opération militaire de janvier 2026 représente une affirmation directe de la puissance américaine au mépris du droit international, validant ainsi le recours à la force brutale comme seul instrument efficace dans les relations internationales, au détriment de la diplomatie.

 

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