Le tabagisme demeure la première cause évitable de mortalité dans le monde, avec plus de huit millions de décès annuels. Malgré les efforts internationaux déployés depuis des décennies, les progrès stagnent dans de nombreux pays, autant dans les économies développées que dans les pays en développement. Ce constat amène à s’interroger sur l’efficacité des stratégies actuelles, étant donné que les approches traditionnelles montrent leurs limites. La question fondamentale n’est donc plus de savoir si l’approche actuelle est suffisante, mais bien d’explorer de nouvelles voies plus efficaces.
En Tunisie, les chiffres révèlent une situation particulièrement préoccupante, puisqu’un homme sur deux consomme régulièrement du tabac. Cette proportion atteint même 50% chez les jeunes adultes, ce qui représente un enjeu de santé publique majeur pour l’avenir du pays. Les femmes présentent actuellement un taux de tabagisme de 1,9%, mais cette tendance pourrait évoluer rapidement, tout comme cela a été observé dans d’autres pays. Le pays dispose pourtant d’un cadre législatif complet, comprenant l’interdiction de fumer dans les lieux publics, des restrictions publicitaires et des augmentations fiscales, autant de mesures que les experts considèrent généralement comme efficaces.
Des limitations persistantes dans l’application des mesures
L’interdiction de fumer concerne théoriquement les bureaux, les salles de cours, les restaurants universitaires, ainsi que certains espaces extérieurs comme les abords des écoles. Bien que des panneaux signalent ces restrictions et que des sanctions soient prévues, le respect de la loi tend à diminuer avec le temps, tout comme l’attention portée à son application. Cette situation expose tant les fumeurs que leur entourage aux effets du tabagisme passif, ce qui représente un double enjeu de santé publique.
Les campagnes de sensibilisation montrent une efficacité limitée, particulièrement auprès des jeunes publics, qui perçoivent souvent ces messages comme moralisateurs. Les solutions d’aide à l’arrêt tabagique, incluant les consultations médicales et les substituts nicotiniques, restent insuffisamment accessibles, autant en termes de disponibilité géographique que de coût. Ces dispositifs privilégient généralement l’arrêt complet et immédiat, une méthode qui ne convient pas à tous les fumeurs, puisqu’elle ne tient pas compte des différences individuelles dans la dépendance tabagique.
L’exemple de la Suède illustre de manière éloquente les potentialités d’une stratégie différente. Ce pays a intégré la réduction des risques dans sa politique nationale, avec des résultats aussi significatifs que durables. Le taux de tabagisme y est descendu à 5,3%, ce qui est trois fois moins élevé que la moyenne européenne, et le nombre de fumeurs a baissé de 54% entre 2012 et 2024. Les bénéfices sanitaires incluent une réduction de 45% du risque d’infarctus chez les hommes utilisant des alternatives sans fumée, ainsi que 61% de décès par cancer du poumon en moins par rapport à la moyenne européenne.
Le système suédois repose sur une fiscalité adaptée au risque, avec des taxes réduites sur les produits sans combustion, ce qui les rend plus accessibles financièrement. Cette approche distingue clairement la nicotine, substance addictive, des méfaits de la combustion, reconnaissant ainsi que le danger principal ne vient pas de la nicotine elle-même, mais de la manière dont elle est consommée. Les alternatives comme les sachets de nicotine ont connu un développement aussi rapide qu’important, particulièrement chez les femmes, avec une baisse de 49% du tabagisme féminin depuis 2016.
Les bases scientifiques de la réduction des risques
Le principe fondamental de cette approche repose sur le fait que ce n’est pas la nicotine en elle-même qui cause les maladies graves associées au tabagisme, mais bien les produits de la combustion. Autrement dit, lorsque la nicotine est délivrée sans combustion, les risques pour la santé sont considérablement réduits. C’est-à-dire que le problème ne réside pas dans la substance addictive, mais dans le mode de consommation.
Cette distinction scientifique cruciale permet d’envisager des alternatives moins nocives pour les fumeurs qui n’arrivent pas à arrêter complètement leur consommation de nicotine. Puisque l’arrêt total représente un défi insurmontable pour de nombreux fumeurs, notamment ceux fortement dépendants, ces alternatives offrent une voie intermédiaire permettant de réduire les méfaits sur la santé. Vu que l’objectif ultime reste la protection de la santé publique, cette approche pragmatique mérite d’être considérée sérieusement.
En Tunisie, la discussion sur ces alternatives reste limitée dans le débat public, alors même que la recherche internationale fournit des données de plus en plus nombreuses sur le sujet. Pourtant, des experts internationaux de renom soulignent l’importance de distinguer les produits combustibles des options sans fumée. Le docteur Mark Tyndall, spécialiste des addictions, défend l’accès à des produits moins nocifs comme une question de justice sociale, étant donné que les populations défavorisées sont souvent les plus touchées par le tabagisme.
Son expérience auprès de patients montre que des alternatives comme la cigarette électronique peuvent prévenir des situations critiques, telles que des abandons de traitement hospitalier dus à l’impossibilité de fumer. Du fait que ces alternatives existent et ont démontré leur efficacité dans d’autres contextes, leur intégration dans une stratégie globale de lutte contre le tabagisme semble pertinente. D’autant plus que la Tunisie fait face à des défis spécifiques qui nécessitent des solutions adaptées.
Les bénéfices potentiels pour la société tunisienne
La mise en place d’une telle approche nécessite cependant de surmonter plusieurs défis, tant sur le plan réglementaire que culturel. Tout d’abord, il importe d’établir un cadre réglementaire strict pour les produits sans combustion, afin d’en garantir la qualité et la sécurité. En d’autres termes, ces produits doivent être soumis à des contrôles aussi rigoureux que les médicaments, puisqu’ils sont destinés à une utilisation à visée sanitaire.
Ensuite, l’information du public et des professionnels de santé doit être objective et fondée sur des données scientifiques solides. C’est-à-dire qu’il faut éviter autant les discours alarmistes non fondés que les promesses excessives, en présentant de manière équilibrée les avantages et les limites de ces alternatives. La communication gagnerait à s’appuyer sur des données scientifiques précises, afin de répondre aux interrogations légitimes de la population.
Enfin, l’intégration de ces alternatives dans le système de santé suppose une formation adéquate des professionnels, qui doivent être en mesure de conseiller leurs patients de manière appropriée. Étant donné que ces approches sont nouvelles en Tunisie, un effort particulier doit être consacré à la formation continue des médecins, des pharmaciens et des autres acteurs de santé.
La mise en œuvre d’alternatives moins nocives représente une piste sérieuse pour réduire la consommation de tabac, avec des bénéfices potentiels aussi bien individuels que collectifs. Au niveau individuel, les fumeurs qui passent à ces alternatives réduisent considérablement leurs risques de développer des maladies graves, tout en conservant la possibilité de gérer leur dépendance à la nicotine. Au niveau collectif, la société dans son ensemble bénéficierait d’une réduction des coûts de santé associés au tabagisme, ainsi que d’une baisse de l’exposition au tabagisme passif.
Les expériences internationales démontrent que cette approche peut conduire à une baisse significative du tabagisme, avec des bénéfices concrets pour la santé publique et les finances des systèmes de soins. En Suède, par exemple, on estime que 3 000 décès liés au tabac sont évités chaque année grâce à cette stratégie, ce qui représente des économies substantielles pour le système de santé. De même, la réduction des arrêts maladie liés aux pathologies tabagiques contribue à une meilleure productivité économique.
Perspectives et recommandations
Face à ce constat, il apparaît nécessaire d’engager une réflexion approfondie sur l’évolution de la stratégie de lutte contre le tabagisme en Tunisie. Cette réflexion devrait associer l’ensemble des parties prenantes, autant les institutions publiques que les professionnels de santé et la société civile. L’objectif étant de définir une approche équilibrée, qui combine prévention, régulation et réduction des risques.
Il serait particulièrement pertinent de mener des études spécifiques au contexte tunisien pour évaluer la faisabilité et les potentialités d’une telle approche. Ces études devraient examiner autant les aspects techniques et réglementaires que les dimensions sociales et culturelles, puisque la réussite d’une telle stratégie dépend de son acceptation par la population.
Ainsi, la lutte contre le tabagisme en Tunisie nécessite probablement d’évoluer vers des approches plus diversifiées et pragmatiques. Si les mesures traditionnelles restent importantes, leur efficacité pourrait être renforcée par l’intégration d’approches de réduction des risques, comme cela a été fait avec succès dans d’autres pays. Cette évolution représenterait une avancée significative dans la protection de la santé des Tunisiens et dans la réduction des impacts sociaux et économiques du tabagisme.
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