Les relations entre l’Arabie saoudite et la Tunisie constituent l’un des partenariats bilatéraux les plus durables et les plus fraternels du monde arabe, s’étendant sur plus de sept décennies. Les liens entre les deux pays vont bien au-delà de la courtoisie diplomatique conventionnelle. Depuis l’indépendance de la Tunisie en 1956, les deux pays ont maintenu une coopération constante fondée sur des valeurs islamiques communes — la Tunisie abrite la vénérée Grande Mosquée de Kairouan, considérée comme le quatrième lieu saint de l’islam — et un engagement en faveur de la solidarité arabe. Tout au long de la guerre froide et de la période postcoloniale, la politique étrangère équilibrée de la Tunisie en a fait un partenaire naturel pour le régionalisme pragmatique de l’Arabie saoudite. Tunis a su naviguer avec prudence entre les orientations occidentales et arabo-islamiques tout en maintenant une distance prudente par rapport aux hégémonies régionales. Les relations se sont considérablement approfondies après la révolution tunisienne de 2011, lorsque Riyad a reconnu diplomatiquement la transition démocratique de la Tunisie. Plus récemment, en septembre 2025, la quatrième session de la Commission tuniso-saoudienne de consultation et de suivi politique a réaffirmé cette continuité institutionnelle qui ne se limite pas à un protocole diplomatique rudimentaire, mais témoigne d’un véritable partenariat qui s’étend sur plusieurs générations.
Positionnement stratégique de la Tunisie sur le plan géographique et démographique
La Tunisie occupe une position particulièrement avantageuse pour le déploiement des capitaux saoudiens en Afrique du Nord. Contrairement à l’idée reçue, la Tunisie n’est pas un petit pays. Elle est plus vaste que l’Angleterre, avec moins de monde. Cette dernière ‘étend sur environ 130 279 km², alors que la Tunisie couvre environ 163 610 km². Plus important encore, la Tunisie dispose d’une main-d’œuvre jeune, éduquée et abordable, située à la croisée stratégique de l’Europe et de l’Afrique subsaharienne, ce qui en fait une plateforme idéale pour les entreprises orientées vers l’exportation. Le pays bénéficie d’un dividende démographique, avec environ 66 % de la population en âge de travailler (15-64 ans) et un ratio estimé à 1,94 personne à charge pour une active en 2023.
L’infrastructure éducative de la Tunisie est particulièrement remarquable. Le secteur des TIC à lui seul produit environ 9 000 diplômés par an, dont 61 % sont des femmes, dans 82 instituts spécialisés proposant 450 programmes liés aux TIC. L’université de Tunis El Manar propose 77 programmes de licence et 67 programmes de master, avec 60 laboratoires et 62 unités de recherche, ouvrant ainsi la voie à l’intelligence artificielle, à la cybersécurité et à la science des données, précisément les secteurs dans lesquels l’Arabie saoudite cherche à développer ses capacités technologiques. Il ne s’agit pas d’avantages théoriques, mais d’atouts mesurables. L’écosystème des start-up tunisiennes s’est développé pour compter plus de 1 040 start-up enregistrées. Ce développement culmine avec l’acquisition de la société d’IA InstaDeep par BioNTech pour 362 millions de dollars, ce qui démontre une véritable compétitivité technologique.
Un potentiel considérable en ressources naturelles en attente d’investissements
La Tunisie possède des ressources naturelles considérables, dont beaucoup restent insuffisamment exploitées ou totalement inexplorées, ce qui offre des opportunités substantielles pour les investisseurs. Dans le secteur pétrolier et gazier, les réserves prouvées de la Tunisie couvrent environ 40 % de la consommation quotidienne du pays. Celle-ci s’élève à 90 000 barils, le reste étant importé. Cette vulnérabilité pourrait être comblée par des partenariats renforcés en matière d’exploration et de production. Plus important encore, la Tunisie recèle de vastes ressources de gaz non conventionnel, en particulier dans le bassin de Ghadamès, où celles de réservoirs compacts contiennent environ 23 000 milliards de pieds cubes, récupérables sans traces de gaz acide. Les découvertes récentes, notamment le projet gazier de Nawara (2020) et le champ de Sabah (estimé à 100 millions de barils d’équivalent pétrole, dont la production débutera en 2025), démontrent la viabilité continue des ressources. Il est important de noter que de vastes secteurs du nord de la Tunisie, les marges du bassin de Chotts et celui pélagique restent très peu explorés, certaines régions n’ayant jamais fait l’objet d’une évaluation systématique du système pétrolier, ce qui représente environ 430 millions de barils d’équivalent pétrole en ressources encore à découvrir, selon une étude réalisée en 2022 par l’ETAP et la Banque mondiale.
L’exploitation minière du phosphate constitue un autre pilier majeur des ressources, positionnant la Tunisie comme le cinquième producteur mondial. Le secteur du phosphate emploie directement des milliers de personnes et génère environ 1 milliard de dollars par an grâce aux exportations et à la consommation industrielle nationale. Des opportunités d’intégration verticale existent tout au long des chaînes de transformation et de fabrication d’engrais. Au-delà des hydrocarbures et des minéraux traditionnels, les ressources maritimes méritent une attention particulière : la zone maritime exclusive de la Tunisie s’étend sur environ 135 000 kilomètres carrés, ce qui double pratiquement le territoire utilisable du pays. Cette étendue maritime comprend des zones de pêche sous-exploitées, des opportunités émergentes dans le domaine de la biotechnologie marine et des perspectives naissantes en matière d’énergies renouvelables offshore. Elles sont en phase avec l’objectif de la Tunisie de produire 35 % de son électricité à partir de sources renouvelables d’ici 2030. Le gouvernement a mis en place des cadres réglementaires encourageant la participation des producteurs d’électricité indépendants, avec des programmes de financement européens déjà disponibles.
Secteurs économiques complémentaires et architecture d’investissement
Au-delà de l’extraction des ressources, l’Arabie saoudite trouverait de nombreux secteurs établis propices au déploiement de capitaux. Les investissements agricoles présentent un attrait particulier : l’Arabie saoudite importe près de 70 % de ses besoins alimentaires tout en menant des stratégies d’investissement explicites en matière de sécurité alimentaire à travers l’Afrique. L’agriculture tunisienne contribue à hauteur de 12,6 % au PIB et emploie près d’un quart de la main-d’œuvre, offrant des avantages complémentaires où les capitaux saoudiens pourraient moderniser la production et établir des installations de transformation orientées vers l’exportation. La Tunisie figure déjà parmi les principaux exportateurs mondiaux d’huile d’olive et de dattes de qualité supérieure, avec une capacité avérée à s’intégrer dans les chaînes d’approvisionnement européennes.
Le secteur manufacturier tunisien, en particulier les pièces automobiles et les textiles, s’est intégré à l’Europe et bénéficie d’avantages concurrentiels en termes de coûts. De même, les secteurs des TIC et des technologies financières du pays offrent des opportunités de forte croissance : avec la pénétration rapide des services bancaires mobiles et plus de 1 040 start-up démontrant leur capacité entrepreneuriale, le secteur de la finance numérique offre des avantages aux investisseurs qui seront les premiers à s’y lancer. Le secteur du tourisme, qui attirait 9 millions de visiteurs par an avant la pandémie, offre des opportunités de reconstruction alignées sur la diversification au-delà du tourisme balnéaire côtier vers le tourisme patrimonial, les services de bien-être et les expériences dans le désert.
La politique étrangère équilibrée de la Tunisie et le cadre de sécurité des investissements
Élément essentiel pour tout investisseur majeur, la Tunisie maintient une politique étrangère explicitement engagée à ne pas s’ingérer dans les décisions souveraines d’autres nations, tout en attendant un respect réciproque de sa propre souveraineté. Ce positionnement fondé sur des principes reflète la tradition diplomatique de la Tunisie, vieille de plusieurs décennies, qui consiste à équilibrer soigneusement les relations sans subordonner les intérêts nationaux aux pressions extérieures. Cette position rassure les investisseurs : la Tunisie préservera l’indépendance de son environnement réglementaire et conduira une politique étrangère respectueuse de la gouvernance démocratique.
Avantages stratégiques des investissements saoudiens en Tunisie
La diversification économique prévue dans le cadre de la Vision 2030 de l’Arabie saoudite, combinée à sa domination émergente comme premier investisseur privé dans la région MENA (avec 45 % des transactions régionales de capital-investissement au premier semestre 2025), crée un alignement unique avec les besoins de développement de la Tunisie. Alors que l’Arabie saoudite est confrontée à des contraintes de liquidité limitées qui restreignent l’offre de capitaux malgré ses motivations stratégiques, la Tunisie représente un « investissement relativement bon marché » où des entrées modestes de capitaux saoudiens pourraient catalyser des multiplicateurs de développement substantiels.
La Tunisie représente plus qu’une opportunité d’investissement ; elle incarne un partenariat naturel entre deux nations engagées en faveur de la solidarité arabe, de la stabilité régionale et de la prospérité partagée. Pour l’Arabie saoudite, la Tunisie offre un accès abordable à de jeunes talents, à d’importantes ressources naturelles inexploitées, à des capacités de production bien établies et à une position géographique stratégique reliant l’Europe et l’Afrique. Pour la Tunisie, les investissements saoudiens pourraient accélérer la transformation économique tout en maintenant l’approche équilibrée et respectueuse de la souveraineté qui caractérise sa tradition en matière de politique étrangère. Il est temps d’exprimer clairement l’intention d’approfondir ce partenariat, en proposant les prochaines étapes concrètes.