La salle l’Opéra de Tunis, à la Cité de la Culture Chedly Klibi, a renoué hier soir avec une tradition que la scène musicale tunisienne accueille trop rarement : celle du grand récital de piano pensé comme un véritable événement culturel, et non comme un simple divertissement mondain. Presque pleine après une longue file d’attente à l’entrée, la salle a confirmé une évidence souvent sous-estimée : le public tunisien est prêt pour l’exigence, à condition qu’on lui propose un contenu cohérent et sincère.
Le pianiste autrichien Robert Lehrbaumer, figure emblématique de l’école viennoise, s’est produit en solo dans un concert inscrit dans le prolongement des festivités du Nouvel An, dans le cadre des concerts mensuels de l’Orchestre symphonique tunisien. Un choix pertinent, presque stratégique, à un moment où la saison musicale peine parfois à dépasser la routine.
Le public, composé de mélomanes avertis comme de curieux venus découvrir un univers qu’ils connaissent peu, a répondu présent. Toutes les générations étaient là, toutes les catégories sociales aussi. Ce mélange, loin d’être anecdotique, a donné à la soirée une énergie particulière : celle d’un concert qui ne s’adresse pas à une élite fermée mais qui assume sa dimension populaire sans jamais céder à la facilité.
Organisé en partenariat notamment avec l’ambassade d’Autriche en Tunisie, le concert a été présenté en ouverture par Ursula Vavrik, conseillère artistique. Elle a rappelé le sens de cette collaboration culturelle, inscrite dans une volonté affirmée de renforcer les échanges artistiques à travers une série d’actions.
Dans la salle, plusieurs personnalités du monde diplomatique et culturel, parmi lesquelles des ambassadeurs, notamment d’Autriche, du Japon, du Danemark, du Pakistan, de la République du Congo, le chargé des affaires du Maroc ainsi que des figures de la scène artistique tunisienne, dont le ténor Hassen Doss. Une présence discrète mais significative, qui souligne l’enjeu culturel et symbolique d’un tel rendez-vous.
Dès les premières notes, Robert Lehrbaumer a imposé une lecture claire et sans artifice du répertoire proposé. Le programme, entièrement construit autour de l’esprit des bals viennois, n’avait rien de décoratif. Il s’agissait d’un véritable parcours musical, exigeant, assumé, où chaque œuvre dialoguait avec l’histoire de la danse et de la musique de concert.
La Polonaise de Frédéric Chopin, placée en ouverture, a donné le ton : solennelle, structurée, presque cérémonielle, comme aux débuts des bals viennois lorsque les jeunes gens faisaient leur entrée dans la salle. Suivront des pages de Johann Strauss, notamment la célèbre valse « Voix du printemps », portée par une interprétation vive, sans lourdeur, rappelant l’influence baroque et l’héritage de Vivaldi. Le Scherzo de Franz Schubert, quant à lui, a rappelé combien ce compositeur fut le premier à intégrer pleinement la musique de danse dans le concert savant, bien avant que cela ne devienne une évidence.
En clôture, l’Andante spianato et Grande Polonaise brillante, opus 22 de Chopin, a constitué le sommet de la soirée. Une œuvre redoutable, d’une virtuosité assumée, exécutée avec une maîtrise qui n’a laissé aucune place au doute. La salle, suspendue au clavier, a répondu par de véritables tonnerres d’applaudissements après chaque morceau, sans précipitation, mais avec une ferveur sincère.
Le pianiste, loin de se retrancher derrière son instrument, a pris le temps, après presque chaque interprétation, de s’adresser au public pour lui présenter la prochaine interprétation. Il n’a pas manqué à exprimer sa joie d’être en Tunisie et à saluer l’attention du public qu’il découvrait. Ce dialogue a renforcé le lien entre l’artiste et la salle, donnant au récital une dimension humaine que beaucoup de concerts oublient.
Né à Vienne, formé très jeune au sein des Mozart-Sängerknaben, Robert Lehrbaumer incarne une tradition musicale vivante, non figée. Pianiste, organiste, chef d’orchestre et pédagogue, il a joué sur les plus grandes scènes internationales, du Musikverein de Vienne au Carnegie Hall de New York, sans jamais perdre de vue l’essentiel : la transmission. Sa présence à Tunis n’est donc pas anodine. Elle rappelle que la musique classique n’est pas un patrimoine réservé aux capitales européennes, mais un langage universel qui n’attend qu’à être écouté.
Ce récital n’a pas révolutionné la scène musicale tunisienne. Il a fait mieux : il a rappelé, avec rigueur et élégance, ce que peut être un concert construit, exigeant et accessible à la fois. Une leçon discrète mais ferme, adressée autant aux programmateurs qu’au public. Et surtout, un signal clair pour l’avenir : la musique de qualité a sa place à Tunis, à condition qu’on la traite avec sérieux.
Crédit photos: Page officielle de la salle l’Opéra