Sous les étoiles d’un amphithéâtre vieux de deux millénaires, l’histoire a croisé la jeunesse, la poésie a épousé la résistance, et les cris d’un public se sont mêlés aux mélodies d’un artiste venu clamer haut et fort ses vérités. Pour sa première montée sur la scène du prestigieux Festival International de Carthage, Saint Levant, de son vrai nom Marwan Abdelhamid, a transformé le monument antique en agora moderne, où les battements de cœur ont suivi ceux des percussions.
À 24 ans, le rappeur, poète et artiste palestinien a livré bien plus qu’un concert. Il a offert un manifeste vibrant, une déclaration d’amour à la Tunisie, un cri pour Gaza, un pont entre les peuples et les rythmes. La 59e édition du Festival a trouvé en lui une voix à la fois douce et tranchante, enracinée et universelle, intime et résolument politique.
Une entrée forte en symboles : « Sawfa Nabqa Huna » en rouge et blanc
Le public l’attendait avec impatience. À la première note, une clameur s’élève. Saint Levant entre en scène vêtu du maillot blanc de l’équipe nationale tunisienne, une main sur le cœur. Il entame alors, presque en chuchotant, « Sawfa Nabqa Huna », chanson hommage à la résistance palestinienne, à la dignité des exilés, aux racines qu’on ne déracine jamais.
L’émotion est palpable, l’ambiance chargée. Ce geste n’est pas anodin : c’est une façon pour Marwan de dire merci à la Tunisie, ce pays qui l’accueille, l’écoute et le soutient depuis le début. Et c’est aussi une manière d’ouvrir la soirée avec le poids de l’Histoire sur les épaules, pour mieux la transformer en musique.
Pendant plus d’une heure, Saint Levant enchaîne ses titres les plus connus : «Galbi», «Very Few Friends», «Comme C’est Beau» ou encore «Deira», hommage vibrant à sa terre d’origine, la Palestine, et à Gaza, sa ville natale aujourd’hui meurtrie. La foule reprend en chœur ses paroles en arabe, en français et en anglais, reflet de sa double culture et de sa portée universelle.
À chaque chanson, le public chante, crie et danse. On entend de l’arabe, du français, de l’anglais, comme autant de facettes de l’identité éclatée de cet artiste nomade et lucide, qui fait de la langue un outil de résistance autant qu’un médium poétique.
Cadeau pour le public tunisien, l’artiste dévoile deux chansons inédites, dont l’une s’intitule « Ya Sabah El Ward », un titre doux et métaphorique, qui se distingue par son rythme chaloupé, tout en portant la mélancolie d’un exilé amoureux du monde et du vivant.
À travers ses paroles, Marwan continue de faire ce qu’il sait faire de mieux, lier le politique à l’intime, la douleur collective à la sensibilité individuelle.
Un artiste engagé qui refuse l’oubli
Mais au-delà de la musique, Saint Levant s’empare du micro entre deux morceaux pour s’adresser directement à la foule. Le silence retombe. Il parle de Gaza, assiégée, bombardée, dont les cris ne percent plus les journaux, mais continuent de résonner dans sa chair.
« Ne normalisez pas l’oubli. Ne laissez pas la Palestine devenir un hashtag de plus. »
Il salue la solidarité du peuple tunisien, sa fidélité à la cause palestinienne, et affirme que la Tunisie lui est devenue une seconde maison. Une déclaration chaleureusement accueillie par le public, ému et fier.
Depuis un an, confie-t-il, il revient souvent en Tunisie, pays qu’il a découvert récemment mais qui l’a marqué dès sa première visite. « Je ne viens pas seulement pour les concerts. Je viens ici pour me reconnecter à la terre, aux gens, à la Méditerranée. »
Il en profite pour saluer l’artiste Souhail Guesmi, compositeur tunisien et membre de son équipe artistique, en le qualifiant de frère musical avec qui il partage plus que des notes, qu’il considère comme un pilier de son évolution musicale.
Un moment festif : dabke, mezwed et remix
Le concert prend un virage inattendu et festif lorsque le père de Marwan, DJ à ses heures, entre en scène. Les platines s’allument, les projecteurs changent de teinte, et commence alors une séquence explosive mêlant les sons électro-orientaux, la dabke palestinienne, et des éléments du mezwed tunisien.
Une performance chorégraphique s’improvise sur scène. Marwan danse avec ses musiciens, en communion parfaite avec le rythme et le public. Deux moments font littéralement exploser les gradins, les remix de «Sidi Mansour» et «Athada El Aalam» de Saber Rebaï, revisités à la sauce Saint Levant, avec punchlines et beats électroniques. Un clin d’œil fort à la culture musicale tunisienne, mêlé à une modernité sonore décomplexée.
L’hommage à Mabrouka : entre tendresse et hommage
Dans un moment suspendu, Marwan rend hommage à « Mabrouka », une femme tunisienne qu’il considère comme une seconde mère. Connue du public pour ses célèbres « tzaghritas », elle incarne pour l’artiste le lien intime entre la Tunisie et sa propre histoire personnelle. À l’évocation de son nom, une vague d’amour et d’applaudissements envahit l’amphithéâtre.
Enfin, Saint Levant conclut sa performance avec « Kalamantina », son morceau phare, devenu un hymne générationnel pour la jeunesse arabe diasporique. Une clôture en empreinte de groove et d’émotion.
Ce 5 août 2025, à Carthage, Saint Levant n’a pas seulement offert un spectacle.
Il a incarné une génération diasporique, lucide, métissée, engagée, celle qui refuse l’oubli, qui chante pour ceux qu’on fait taire, et qui transforme la scène en un lieu de mémoire et d’espérance.
Face à lui, un public majoritairement âgé de 17 à 27 ans, vibrant, conscient, en feu, a scandé tout au long de la soirée : « Free, Free Palestine », signe d’une jeunesse engagée et attentive à ce qui se passe au-delà des frontières.