A notre insu, la grève lève le voile sur la relation tramée entre l’individu et la société.
Devant les transports publics paralysés, chacun ressent combien sa vie a partie liée avec celle d’autrui. De ce lien provient, chez Gracchus Babeuf, l’inspiration collectiviste et communiste. A première vue, la solidarité semble relever d’un éprouvé sui generis, indépendant de toute autre considération.
Mais cette représentation, qualifiée d’«enchantée » par Bourdieu, bute sur une difficulté. Pour l’éluder, il s’agirait de transiter par Gaston Bachelard, l’épistémologue pour qui «il n’est de science que du caché ».
Car en matière de solidarité, le caché, c’est la relation tissée avec la matérialité.
En effet, je suis solidaire non par altruime et souci d’autrui mais parce que sans bus ni métro, je suis piégé. Il n’y a pas de liberté sans confrontation avec l’altérité, selon Hegel dans ses « Leçons sur la philosophie de l’histoire mondiale ». Dès lors, les irrémédiables solitaires jouent aux véritables solidaires. Les procès inhérents à la société surplombent le devenir de mes activités.
L’enseignant apprenait, pourtant, à l’enseigné cette évidence dès l’enfance. Vers l’an 1939, à l’école maternelle de Saint-Germain, village devenu Ezzahra depuis l’indépendance, la maîtresse nous commentait un texte ainsi commencé : « Racontez-nous, petite mère, ce qui se mange, racontez ».
Pour une bouchée de pain avalée, un paysan laboure et un semeur, baigné de sueur, affronte la chaleur. Lait, fruits, légumes parcourent un long itinéraire avant d’atterrir sur la table du mangeur.
« Racontez-nous, petite mère, ce qui se mange, racontez ! ». Et contre le diktat, Bourguiba rugira. Une fois le colonialisme parti, la nostalgie vit et sans cesse revit. Ni l’espace ni le temps qui passe ne réussissent à occire l’emprise du souvenir.
Les sentinelles de la mémoire veillent matin et soir. « Tout état de conscience est, en lui-même, conscience de quelque chose », écrit Husserl dans des « Méditations cartésiennes ». Cependant, la solidarité citoyenne vacille avec la gabegie de la noire décennie. Aujourd’hui encore, les regards guettent les revanchards. A juste titre, tout devient suspect au sein de la société où la grève dévoile son ambiguïté. Par ailleurs, une tout autre occurrence, elle naturelle, surplombe et lamine la solidarité humaine, trop humaine. Et, soudain, l’illusion de la toute-puissance ne pèse plus rien sur la balance. L’homo faber se croit capable de maîtriser l’incendie mais avec la canicule et le vent tonitruant, des milliers d’hectares s’en vont. L’eau et le feu énoncent l’impuissance des grandes puissances.
Chine et Russie peinent à calmer la furie de l’incendie. Les arbres centenaires suggèrent une situation fixe mais les flammes, indomptables, avancent les signes avant-coureurs de l’apocalypse. Aux destructions militaires de la bêtise humaine, la nature joint ses manières délétères. Mais pour Bernardin de Saint-Pierre, la nature fut créée pour servir l’humanité. Ainsi, par ses tranches, la pastèque se prête au découpage propice à la façon de la débiter avant de la déguster. La famille réunie s’en réjouit.
Tout est fait pour la solidarité. Ce romantisme, alter-ego de l’utopisme nimbé de religiosité, attire les critiques sans cesse renouvelées. La solidarité outrepasse pareille spéculation romancée mais un trouble-fête la guette. Proudhon titre l’un de ses ouvrages « Qu’est-ce que la propriété ? » Il répond : « C’est le vol ».
Adieu au pilier de la solidarité, grand merci à l’anarchie… Max Stirner enfonce le clou : « Il faut agir de façon immorale pour agir de façon personnelle ».
Tout service rendu à la société par solidarité lèse mes intérêts. Ce bavardage sauvage attire les foudres de Marx et son désaveu de Proudhon malgré leur ancien copinage. Semés d’embûches, les chemins de la solidarité n’excluent ni la rigueur ni l’ambiguïté ni la monstruosité. Le crapuleux duo israélo-américain définit l’antisémitisme par la reconnaissance de l’État palestinien.