Le stade de Radès a vibré ce dimanche au rythme d’un dénouement historique. En dominant l’Espérance sportive de Tunis (1-0) grâce à un but de Ghaith Zaâlouni à la 105ème minute, le Club Africain a scellé son destin. Mais loin des cris de joie, une photographie prise dans les entrailles du stade est venue doucher l’enthousiasme, agissant comme un miroir déformant de notre réalité sociale.
Ce cliché, devenu viral en quelques heures, montre les deux effectifs s’avançant vers le terrain. Ce qui choque, ce n’est pas la tension sur les visages des joueurs, mais la muraille humaine qui les entoure. Encadrés par deux colonnes de forces de l’ordre en tenue d’intervention, les footballeurs semblent être des prévenus transférés sous haute escorte plutôt que des athlètes allant disputer une finale.
Cette mise en scène sécuritaire est l’aveu d’une société où le stade n’est plus un espace de catharsis, mais un exutoire pour des frustrations qui dépassent largement le cadre du sport. Quand le jeu nécessite un déploiement digne d’un état de siège, c’est que le contrat social et le civisme élémentaire se sont effondrés.
La démesure du dérisoire
Il y a quelque chose de tragique dans cet investissement émotionnel et sécuritaire. Nous mobilisons des ressources d’État et une ferveur quasi mystique pour une compétition dont l’enjeu économique est microscopique à l’échelle du football moderne. Cette dévotion pour un championnat « poids plume » — où la valeur globale de la ligue peine à égaler quelques semaines de salaire d’une star mondiale — souligne notre décalage avec le reste du monde. Cette image projetée à l’international ne raconte pas notre passion, elle documente notre fébrilité. En effet, ce cliché viral n’est que la partie émergée de l’iceberg. Cette présence sécuritaire étouffante est la réponse directe à un phénomène de violence qui a gangréné nos stades. On ne protège plus des sportifs, on sépare des belligérants. En Tunisie, la violence est devenue si endémique que les autorités ont fini par abdiquer, choisissant la solution de facilité : supprimer la confrontation des publics plutôt que de la sécuriser.
Le « Public Unique » ou la mort de l’esprit sportif
L’idée de n’autoriser que les supporters du club hôte est une blessure infligée à l’identité même du football. Le principe d’un match repose sur l’altérité, sur le duel, tant sur le gazon que dans les gradins.
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Un folklore aseptisé : Un stade qui ne résonne que d’une seule voix perd sa dynamique. Le football vit de la tension, du chambrage et de la joute verbale entre deux kops.
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L’injustice sportive : En privant systématiquement l’équipe visiteuse de ses fans, on rompt l’équité de la compétition. Le sport devient une épreuve de force à sens unique.
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Le renoncement éducatif : Au lieu de cultiver le civisme et la tolérance envers l’adversaire, cette mesure valide l’incapacité de deux groupes de Tunisiens à coexister dans un même espace pendant 90 minutes.
Il est certes que la Tunisie n’est pas la seule à expérimenter ces restrictions (Argentine, Égypte ou les arrêtés préfectoraux en France), mais elle semble s’y être installée confortablement. C’est un constat d’échec terrible : pour éviter que le stade ne brûle, on en retire l’oxygène. Si gagner un titre demande aujourd’hui de transformer un stade en forteresse et d’exclure l’adversaire de la tribune, alors c’est l’idée même de « victoire » qui perd son sens.