Une porte s’est refermée, le 14 janvier 2011, sur Ben Ali et son régime, mais on veut connaître les raisons de cette chute, puisque la vérité pure et simple est, selon Oscar Wilde, «très rarement pure et jamais simple». C’est cette légitime tentative, celle du «trou de la serrure», qui met à bas le corps d’un récit fantasmagorique et très médiatisé depuis cette fameuse date.Commençons, tout d’abord, par un appel afin de couper court à toutes les interprétations : ne cherchez pas dans ces lignes une défense de Ben Ali
est, plutôt, facile à diaboliser. Mais il faut reconnaître, honnêtement, que ses débuts furent si prometteurs qu’on était en droit de s’attendre à une nouvelle donne pour notre pays. Après tout, au milieu des ruines d’une catastrophique fin de règne de Bourguiba subsistaient de beaux restes. Il existait un chemin étroit, dont l’«artisan du changement» pouvait devenir le sauveur. Malheureusement, tout a changé en l’espace de dix ans. Qui aurait cru que Ben Ali puisse un jour tolérer, pour ne pas dire soutenir, l’accaparement du pouvoir et des richesses par une classe, une caste ou une mafia ? C’est pourtant bien ce qui est arrivé. Depuis, il n’y a plus de limites. Les plombs ont sauté d’un coup sur fond de malversation et de prédation. Quand les suceurs de sang, experts dans l’art de mentir, notamment à eux-mêmes afin d’atteindre leurs buts où couvent des tragédies inouïes, font la loi, il n’y a plus d’État. C’est qu’on assiste à un déferlement de prédateurs et d’interprètes d’une nouvelle économie conciliant la conception mercantiliste d’un pouvoir corrompu avec leurs aspirations mafieuses. Le pouvoir est devenu une machine à fabriquer de l’inégalité, des privilèges, des niches de toutes sortes. Le résultat est à la fois cinglant et désastreux, tant le président ainsi campé, par ailleurs d’une arrogance obsessionnelle, semble avoir réduit tout autre être que lui au statut de simple figurant. Il croyait pouvoir se passer de garde-fous. C’est impossible car, comme l’écrivait au dix-huitième siècle, l’un des pères de la Constitution américaine, James Madison, «il faudrait pour cela que les hommes soient des anges». Chacun le sait : la supériorité des illusions était grande. Inutile de la nier.
Tel le Roi Lear, de Shakespeare, Ben Ali est devenu, à partir de 1995, un Narcisse impulsif. Il a limogé tous ceux qui lui refusaient le service qu’il attendait d’eux : chanter ses louanges avec plus de passion que les autres ne l’ont fait. Il n’a laissé autour de lui que ceux qui se sont abaissés à jouer les flagorneurs. Il aurait été miraculeux, dans cette situation, que les citoyens ne perdent pas confiance en leur président, sa famille et son entourage.
Le pouvoir, régi par les petits arrangements de «partage du gâteau» entre les membres de la famille, les proches et les fidèles, a été, alors, puni par là où il a péché.
Il faut reconnaître que ce ne furent pas des dérives individuelles, mais qu’il y avait bien un système et une politique.
Les inégalités se sont creusées, les injustices se sont intensifiées, les pathologies sociales ont explosé et la mécanique s’est déréglée. Un cercle de mafieux accumulait des richesses et se détournait de l’intérêt général. Ces fléaux sont un poison. Lorsqu’ils s’intensifient et ne sont pas politiquement, économiquement et socialement bien traités, ils font vaciller les régimes politiques les plus solides. Et souvent, ils mènent à leur chute.
Donc, désarroi, inquiétude et mécontentement : la colère populaire grondait et la plupart des Tunisiens devenaient unis dans leur rejet d’un système en fin de course, incarné par un club de véreux, aux poches bien remplies, qui ont instauré une «tyrannie mafieuse».
En politique, arracher au peuple sa dignité ou l’amener à y renoncer, et le tour est joué. Te voilà déchu. Te voilà chassé de ton piédestal.