Tel père, tel fils

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L’adage populaire énonce, à sa manière, la reproduction générationnelle de l’héritage culturel. Insérés dans le même ambiant médical, familial et militant, M’hamed et Slim Ben Salah partagent maints points communs.
Au premier rang de ces dispositions pérennes, figure le culte voué par le père et le fils à la cause palestinienne.
Lorsque la dépouille de M’hamed quittait son domicile pour rejoindre le cimetière, le drapeau palestinien recouvrait le cercueil et parmi ses porteurs figuraient des Palestiniens.
Ne manquaient à l’intense dévouement ni le temps, ni l’argent, ni les multiples déplacements. La seconde attitude commune fut et demeure, à jamais, la générosité. Bien souvent, les amis dégustaient, au souper, la délicieuse maqlouba chef-d’œuvre culinaire préparé par Nawel, l’épouse de M’hamed.
Outre la convivialité, l’action militante représente le troisième volet de ce champ foulé, sans arrêt par les deux médecins chevronnés. Le soir, tard, M’hamed nous déclare : « Je dois aller voir un malade et je reviens ».
Auparavant, il avait demandé au ministre algérien de la santé si l’autorité de son pays voulait bien donner un coup de main à la délivrance d’Ahmed Ben Salah. La réponse, décisive, fut affirmative. Quand M’hamed nous disait qu’il allait soigner un patient, il rejoignait la prison où son frangin était incarcéré. Comme convenu avec l’Algérie, la voiture diplomatique de ce pays était garée tout près. Le chef des gardiens pénitentiaires, ancien résistant et membre du groupe dirigé par M’hamed, amena Ahmed Ben Salah qui monta dans la voiture officielle et franchit la frontière par le poste douanier.
Je tiens ces indications de M’hamed lui-même et toute autre version relève du brouillage politico-diplomatique.
M’hamed avait son cabinet médical aux abords de la gare centrale. Toutes les fois, quotidiennes, où je passais par là sans manquer d’aller bavarder avec M’hamed, je l’informais de mes recherches révélatrices de situations conflictuelles.
Une fois, il me dira : « Bien, mais quand sera le tour des bani-bani ? »
M’hamed Ben Salah évoquait les pétards dans la mesure où il dirigeait les résistants chargés de mener la guérilla urbaine à Tunis. Ahmed Tlili s’occupait du Sud.
Il achevait ses lettres qu’il m’écrivait par ces mots :  « Rabi ikathar min amthalik ». Il m’invita au restaurant Aron à Paris, grand amateur de liqueur, il succomba en raison d’une cirrhose du foie. Lorsque Ahmed était emprisonné, M’hamed m’a demandé, pour son frère, l’ouvrage de Franz Fanon « Peau noire masques blancs ». Je lui remets ce livre et je glisse entre les pages un chèque de 500 dinars pour compenser, quelque peu, le don de la maison qu’il m’avait offerte à Hammam Echatt pour y passer les vacances d’été avec ma famille. Plus tard, il me rendit le chèque au vu duquel Ahmed lui exprima son étonnement. Parmi d’autres, ce flot de souvenirs envahit mon esprit quand j’appris le décès de Slim. Chaque fois, nous évoquions la carrière exemplaire de son père.
Elle fut achevée par un accident tragique : M’hamed venait de quitter sa demeure et une fois la voiture arrivée sur les raïls ,le train surgit, heurte l’auto et la traîne sur une longue distance. La mort dramatique n’abolit guère un legs mirifique.
A la stature de Slim Ben Salah, Ali Horchani et Zouhaïr Essafi, entre autres sommités inégalées, la Tunisie doit la célébrité de sa médecine devenue proverbiale à l’échelle mondiale. Au 1er siècle avant J.C., Ciceron écrit, dans « Cato Maior de Senectute » (Caton l’Ancien ou De la vieillesse) : « La vie des morts consiste à survivre dans l’esprit des vivants ». Et au moment de sa mort, Cyrus le jeune écrit : « Les grands hommes ne seraient pas honorés comme ils le sont après leur mort si leurs âmes n’agissaient pas sur nous pour que leur souvenir demeure plus longtemps en nous ». Dans cette formulation véridique, il suffit de remplacer le mot « âme » par « l’éprouvé » pour passer du sens mythique à la distance critique, de la spéculation à l’investigation.

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