Il semble très clairement que les touristes tunisiens n’étaient pas au rendez-vous cette année. Ayant longtemps joué un rôle central dans l’économie touristique de la Tunisie, le tourisme local commence, aujourd’hui, à perdre de la place. Les chiffres de l’année 2024 qui annoncent l’enregistrement de 6 millions de nuitées et une part de plus de 25% de l’activité touristique nationale avertissent d’une perte de position par rapport aux années dernières.
Par Khadija Taboubi
Plusieurs professionnels du secteur ont fait sonner l’alarme sur une baisse considérable du nombre de nuitées passées par les Tunisiens dans les différents établissements hôteliers partout dans le pays. Certains ont scandé le slogan de la saison touristique la plus mauvaise de l’histoire de la Tunisie. Les chiffres officiels ne sont pas encore communiqués mais une baisse importante devrait être incessamment annoncée. Plusieurs facteurs complexes et interconnectés sont à l’origine de cette baisse. Mais, tout le monde s’accorde à dire que le principal facteur et l’élément clé de ce recul est la nouvelle réglementation tunisienne du chèque qui, dès son entrée en vigueur en février dernier, avait introduit plusieurs changements majeurs dont la suppression du fameux chèque de garantie.
Une baisse de 2 à 3% est attendue
Houssem Ben Azouz, président de la Fédération interprofessionnelle du tourisme tunisien (Fi2t) confirme une tendance à la baisse de la part du marché local dans l’activité touristique nationale. Il précise que les chiffres ne sont pas encore communiqués par l’Office national du tourisme tunisien (ONTT), mais il est fort probable qu’une baisse de 2 à 3% jusqu’au mois de juillet, soit annoncée, pointant du doigt la nouvelle réglementation des chèques en Tunisie visant à moderniser le système des chèques, assouplir les sanctions liées aux chèques sans provision et introduire des mécanismes de contrôle plus stricts.
Contrairement aux visiteurs tunisiens, Ben Azzouz a annoncé une hausse considérable par rapport aux touristes étrangers, soit 5,3 millions de visiteurs au 20 juillet 2025, en hausse de 9,8% par rapport à la même période de l’année 2024. Sur la même période, les recettes touristiques ont atteint près de 3,899 milliards de dinars, soit une progression de 8,2% par rapport à la même période de 2024. De même, le taux d’occupation des unités hôtelières s’est élevé à 35,3%, marquant ainsi une augmentation de 2,1% par rapport à la même période de 2024.
Le président de la Fi2t dénonce, sous un autre angle, le phénomène de location touristique d’appartements et de maisons de vacances : «Si aujourd’hui, nous avons 6 millions de nuitées passées dans les hôtels, cela veut dire que nous avons le double, soit environ 12 millions de nuitées en location de maisons et de villas de vacances toutes catégories confondues», nous a assuré Ben Azzouz, mettant en garde contre l’impact négatif de ce type de location sur le secteur touristique, notamment sur les revenus des établissements hôteliers : «C’est une concurrence illégale contre les établissements hôteliers et les maisons d’hôte, d’où cet appel de la part de notre Fédération pour accélérer la mise en place des cahiers de charges des maisons d’hôtes, des gîtes ruraux, des motels et des campings touristiques, afin de mieux réguler cette filière moyennant des contrats administratifs réglementaires», a-t-il précisé. Le projet est dans une étape très avancée et les cahiers des charges seront fin prêts avant la fin de l’année en cours.
Une forte concurrence du Moyen-Orient
Globalement, Houssem Ben Azouz a déclaré que la Fédération s’est attendue à des chiffres meilleurs que ceux des dernières années, mais il n’était pas possible de le faire bien que les chiffres soient largement supérieurs par rapport à ceux des années dernières. Pour expliquer le phénomène, il a mis en avant trois facteurs principaux. Le premier est lié aux compagnies aériennes qui, durant la période de réservation (mars, avril et mai), ont augmenté les prix pour atteindre le double et parfois le triple mais en juin, elles ont été obligées de les baisser. Le deuxième facteur porte sur l’augmentation des prix dans les hôtels avec l’entrée en application de la loi de Finances 2025 et la forte concurrence du Moyen-Orient, principalement de la part de pays comme la Turquie, l’Egypte et la Jordanie. Le troisième facteur concerne la crise économique ayant touché l’Union européenne et qui s’est manifestée par une petite déception en termes de visiteurs européens : «Nous avons prévu une meilleure saison touristique», a-t-il estimé.
Interrogé sur les entrées algériennes, Ben Azzouz a démenti toute baisse dans ce sens : «Au contraire, il y a une progression. C’est un marché qui progresse. Certains hôtels pourraient accuser une baisse au niveau des touristes algériens mais il ne faut pas généraliser le constat. Il faut aussi attendre les chiffres officiels du mois d’août pour confirmer ou infirmer ce recul en termes d’entrées algériennes».
Il a par la même occasion appelé à encourager le transport aérien au service du tourisme dans l’objectif d’attirer un plus grand nombre de visiteurs : «Le marché britannique a évolué de plus de 40% sur l’aéroport d’Enfidha qui fonctionne en open Sky. C’est un record ! Le transport aérien joue un rôle crucial dans le développement du tourisme en augmentant l’accessibilité des destinations et en stimulant la croissance économique. Sans transport aérien compétitif et des prix concurrentiels, on ne peut pas vraiment évoluer», a-t-il soutenu.
«C’est le contribuable qui payera ces taxes…»
De son côté, Samir Ncir, directeur d’un établissement hôtelier à Yasmine Hammamet, n’a pas caché une baisse considérable dans les nuitées tunisiennes avec des périodes d’affluence et d’autres de ralentissement dans les rangs des Algériens, mais qui ne concerne pas vraiment son hôtel : «La raison la plus profonde de cette régression est la nouvelle réglementation du chèque. Les Tunisiens ne disposent que d’une quantité limitée de fonds pour mener certaines activités donc ils recourent aux chèques de garantie pour passer leurs vacances dans un hôtel, ce qui n’est pas possible aujourd’hui en raison de la nouvelle législation et de facilités de paiement. Ainsi, devant la hausse des prix et la cherté de la vie, beaucoup de Tunisiens ont privilégié les appartements et les villas touristiques, affectant potentiellement la santé du secteur touristique, un secteur vital pour l’économie tunisienne», a-t-il expliqué.
Outre la suppression du chèque de garantie, Samir Ncir a évoqué la loi de Finances 2025 et les nouvelles taxes annoncées dans ce cadre car c’est le contribuable qui payera ces taxes, selon ses dires.
«Nous ne sommes pas concernés par cette baisse»
Samir Ncir a tenu toutefois à préciser que contrairement à d’autres établissements hôteliers, son établissement n’a pas été touché par cette baisse au niveau du marché local : «Nous avons une clientèle très fidèle qui ne vient que pour nous et pour la même période. Depuis sa création, il y a 25 ans, notre établissement est considéré comme l’hôtel des élites. Aujourd’hui, l’hôtel affiche complet et toutes les chambres sont occupées. Pas de formule «All on inclusif». Il n’y a que le logement et le petit-déjeuner. Mais il y a quatre restaurants à la carte. C’est le tourisme de luxe et de confort.»
«Notre établissement est un modèle à part. C’est un hôtel qui se compare à l’échelle internationale. On ne vend que les suites toutes catégories du junior au présidentiel. L’hôtel est doté de la plus grande suite présidentielle dans le monde. Notre clientèle est privilégiée… Ce sont plutôt des présidents de pays étrangers, de grands acteurs, des princes et des rois», a-t-il encore précisé.
De nombreuses annulations à cause du passeport
Maher Mokaddem, directeur d’un autre établissement hôtelier à Yasmine-Hammamet a pour sa part confirmé une baisse en termes de touristes tunisiens mais qui n’est pas considérable puisqu’elle a été récompensée par d’autres marchés, principalement de l’Europe de l’Est.
Il a par ailleurs condamné le blocage créé par l’Etat tunisien lorsqu’il a exigé le passeport aux touristes européens : «C’est la première saison où l’on exige des passeports aux Européens alors que depuis longtemps, ils entrent en Tunisie avec une carte d’identité. D’autant plus que la destination Tunisie est réservée à la last minute, surtout de la part des Européens et notamment français puisqu’ils voyagent avec une CIN entre les pays européens et du coup, ils n’ont pas ce reflexe de passeport. De nombreuses personnes ont réservé puis annulé après avoir été informées qu’elles ne peuvent plus entrer en Tunisie sans passeport. Le marché français est le numéro 1 dans les réservations. Nous avons perdu toutes les réservations de dernière minute au profit d’autres destinations», a-t-il regretté.
«C’est une décision politique qui aura un impact sur la saison touristique. Elle aurait dû être évitée dans le but d’améliorer la situation d’un secteur économique particulier, tout en ayant un impact positif sur l’ensemble de l’économie», a-t-il soutenu.
Il a partagé l’avis selon lequel la nouvelle réglementation des chèques est la cause principale derrière la baisse du tourisme local, dans la mesure où avant, le Tunisien payait ses vacances sur trois ou quatre tranches moyennant des chèques de garantie, ce qui n’est plus possible aujourd’hui où il n’y a que le paiement instantané. De plus, les agences de voyages sont devenues de plus en plus strictes aujourd’hui avec leurs clients, surtout que les solutions offertes par les banques pour remplacer les chèques de garantie sont très compliquées.
Hausse vertigineuse des tarifs de l’électricité, du gaz et de l’eau
Maher Mokaddem a évoqué un autre problème non moins important que la nouvelle loi des chèques, celui de la hausse des prix dans les hôtels à cause de la multiplication des taxes décidées dans la loi de Finances 2025. «Malgré les augmentations qu’on vient de décider, nous les considérons toujours comme minimes pour pouvoir couvrir nos charges. D’un coté, l’Etat nous a soumis à une taxe sur le chiffre d’affaires sur la consommation des produits subventionnés et de l’autre, il nous prive de la consommation de certains produits subventionnés, sinon nous serons doublement taxés», a-t-il dit. A cela s’ajoute une hausse vertigineuse des tarifs de l’électricité, du gaz et de l’eau : «Avant, nous étions informés de toutes les augmentations avant leur entrée en application pour pouvoir ajuster notre budget à l’avance, mais aujourd’hui, nous ne sommes informés de rien, surtout que toutes ces augmentations auront un impact sur le client».
Et d’ajouter que le recul du marché touristique local n’est pas surprenant, surtout que l’Etat ne l’a pas soutenu : «Aucune mesure encourageante sauf les spots publicitaires. Nous n’avons rien fait pour encourager le tourisme local et stimuler sa croissance».
Maher Mokaddem n’a pas en revanche mentionné un problème d’Open Sky, mais plutôt des tarifs appliqués sur les vols charters sur l’aéroport d’Enfidha.