Le suivi des projets de transformation digitale de l’administration a, récemment, fait l’objet d’un Conseil ministériel. Cette question s’inscrit dans le droit fil du programme économique et social de l’Etat. A cet égard, la Cheffe du gouvernement a fait état du fait que « la digitalisation n’est pas un choix, mais une nécessité ». Autant dire qu’il faut redoubler d’efforts pour mettre l’administration tunisienne au diapason des changements technologiques à l’œuvre.
Par Bechir Ben Mohamed
L’amélioration du fonctionnement et l’enrichissement des services publics exigent, plus que jamais, l’usage à grande échelle des technologies numériques, à même de s’adapter à la vitesse à laquelle les effets du monde numérique se sont imposés sur la planète, et combien leurs enjeux connectent tous les domaines de la vie.
L’insertion de l’administration tunisienne dans l’ère des technologies de l’information et de la communication (TIC) n’est pas à vrai dire nouvelle. En effet, les usages et outils du numérique se rencontrent partout dans les fonctions et les services publics au quotidien, en ce sens que les administrations ne se sont pas transformées selon les potentialités qu’offrent les nouvelles générations des technologies nouvelles, et toutes les procédures ne sont pas encore totalement dématérialisées, répondant pertinemment aux besoins des citoyens et des communautés. Pour cette raison, les pouvoirs publics sont conscients de la nécessité d’aller plus loin.
Des décisions importantes sont prises
Le gouvernement vient de décréter un ensemble de mesures pour précipiter la mise en œuvre des projets de transformation digitale de l’administration publique.
Premièrement, sur le plan organisationnel, il s’agit de créer « un portail national unifié regroupant les services administratifs offrant une interface simplifiée aux citoyens, aux investisseurs et aux entreprises économiques…et d’insérer les projets numériques dans la plateforme nationale de suivi des projets publics et l’élaboration d’un tableau de bord national et sectoriel pour le suivi des indicateurs de réalisation ».
Deuxièmement, sur le plan informationnel, il est question de réformer l’interopérabilité entre les différentes administrations publiques en termes d’obligation de s’interconnecter et d’échange de données, mais aussi « d’accélérer la classification des données publiques dans le cadre d’une gouvernance claire… et l’adoption d’une politique nationale des données ouvertes afin de garantir la transparence, de stimuler l’innovation et d’intégrer des solutions d’intelligence artificielle ». La finalité tant de développer le système d’information administratif pour gagner en efficacité, en coût de transaction aussi bien pour l’administration elle-même, que pour les usagers, mais également en vue de réduire la corruption et l’évasion fiscale et favoriser la compétitivité de l’économie nationale.
Troisièmement, au plan communicationnel, au travers de la mise en place d’une « stratégie nationale de communication pour informer les citoyens des services numériques mis à leur disposition et simplifier les modes d’accès tout en veillant à l’exploitation optimale des différents canaux pour faire connaître ces services ».
Quatrièmement, au plan économique, il va falloir développer davantage les mécanismes de paiement électronique et promouvoir l’inclusion financière. Autrement, il est question de renforcer le processus de « decashing », dont la dynamique semble rétropédaler au vu de l’afflux sans précédent de la monnaie fiduciaire sur fond de réforme de la réglementation des chèques.
Interopérabilité, portail unifié, communication, paiement électronique…autant de facteurs clés pour activer la transformation digitale dans le secteur public à même d’instaurer « une administration moderne fondée sur l’ouverture des données et l’intelligence artificielle et la garantie de la transparence des transactions entre l’administration et ses usagers ». Mais les enjeux à relever demeurent élevés et appellent d’autres actions non moins importantes.
Dans cette lignée, la Cheffe du gouvernement a précisé qu’une vision nationale unifiée de la transformation digitale va avoir lieu au cours du prochain quinquennat (2026-2030), en intégrant « le principe de réingénierie des procédures comme préalable nécessaire à tout processus de digitalisation ».
Pour une approche plus globale et coordonnée
Un peu partout dans le monde, y compris en Tunisie, les enjeux de la transformation digitale dans le secteur public sont cruciaux et spécifiques. Parce qu’en général, les administrations et entreprises publiques font face à un défi de taille, sont budgétairement contraintes, encourent des processus décisionnels rigides et complexes, et ont une culture organisationnelle souvent rétive au changement.
L’enquête sur la transformation digitale dans le secteur public tunisien réalisée depuis quelque temps par l’Institut tunisien de la compétitivité et des études quantitatives a montré que malgré le fait que la plupart des entreprises publiques (près de trois quarts), soient actuellement engagées dans des projets de digitalisation et comptent s’y engager dans l’avenir, la résistance au changement constitue l’obstacle majeur à la transition digitale, pour 79% des entreprises publiques. Le deuxième frein à la transformation digitale réside dans la pénurie des compétences numériques. Et non des moindres, la complexité du cadre législatif représente également une entrave à la digitalisation.
Sur cette base, les actions de réforme engagées par les pouvoirs publics doivent être plus « radicales » si l’on veut réellement gagner le pari de la transformation digitale de l’administration et du secteur public dans son ensemble. Ce qui appelle à la mise en œuvre d’une approche plus globale et coordonnée.
Tout d’abord, investir massivement dans la modernisation des infrastructures technologiques. En ce sens, les budgets des administrations et des entreprises publiques devraient prévoir chaque année des enveloppes conséquentes pour engager des projets transformationnels essentiels pour la transition numérique. Adoption du cloud, réseaux haut débit et de la 5G, matériels informatiques puissants, généralisation de plateformes d’intégration, dématérialisation totale des services et des processus… sont tous des exemples d’investissements numériques nécessaires à la transformation.
Ensuite, former des compétences digitales des agents publics pour réussir la transformation numérique. La politique de recrutement dans le secteur public devrait changer. Il va falloir chercher de nouveaux profils liés à la gestion de données, la cybersécurité, l’intelligence artificielle. La formation continue est pratiquement obligatoire et doit avoir de l’importance dans la gestion des ressources humaines, afin d’inculquer une nouvelle culture d’apprentissage rapide et agile. L’investissement dans la formation et le développement des compétences est de mise.
Enfin, développer le leadership. Certes, les mesures décrétées par le gouvernement sont trop importantes, mais le grand enjeu reste l’opérationnalisation, et surtout l’obligation de passer à l’action. Ce qui implique l’élaboration d’une vision et d’une feuille de route claire, susceptible d’assurer la transformation digitale. Il s’agit aussi de savoir gérer le changement et la résistance interne, et de promouvoir la collaboration entre les différentes parties prenantes et le partenariat public-privé.
La revue du cadre institutionnel et juridique prônant flexibilité et protection des données est aussi fondamental. In fine, il est impératif de rendre obligatoires tous les services publics en ligne. Désormais, pas de place à la sélectivité ou à l’option, et pas de place au gradualisme, ce sont les mots clés de la transformation digitale de l’administration.
Le cheminement vers une administration totalement numérique est un pari qu’il importe de gagner. Seul un fort leadership permettra la transformation souhaitée en activant la vitesse du changement.