Le 6 février 2013, la Tunisie a connu l’un des tournants les plus sombres de son histoire contemporaine. Au petit matin, devant son domicile situé à El Menzah VI à Tunis, quatre balles ont mis fin à la vie de l’avocat Chokri Belaïd, leader de la Gauche et opposant infatigable. Ce premier assassinat politique depuis la révolution de 2011 a agi comme un véritable électrochoc, brisant l’espoir d’une transition pacifique et révélant les fractures profondes d’une société en pleine quête d’identité. Tribun charismatique et critique féroce des islamistes d’Ennahdha, Belaïd était devenu la voix de ceux qui craignaient une dérive religieuse du pouvoir en place.
L’onde de choc provoquée par sa liquidation a instantanément embrasé la rue tunisienne. Des milliers de citoyens, portés par une colère immense, se sont rassemblés spontanément pour crier leur refus de la violence et du terrorisme. Ses obsèques, suivies par une foule estimée à plus d’un million de personnes, se sont transformées en une manifestation de résistance nationale, forçant la classe politique à une remise en question brutale. Ce sacrifice tragique a paradoxalement sauvé le pays d’un basculement imminent dans la guerre civile, en imposant un dialogue national nécessaire à la survie de la démocratie.
L’assassinat de Chokri Belaïd n’était malheureusement que le prélude d’une série noire qui allait plonger la Tunisie dans une crise sécuritaire et politique sans précédent. Quelques mois seulement après le choc de février, le 25 juillet 2013 — jour symbolique de la Fête de la République — le député Mohamed Brahmi était abattu selon un mode opératoire tristement identique, devant ses enfants et son épouse. Ce second séisme, attribué à la même cellule terroriste, a fini de convaincre l’opinion publique que la transition démocratique était la cible d’une campagne systématique d’élimination de ses figures progressistes.
Ces deux assassinats ont agi comme le véritable catalyseur d’un séisme politique qui a redistribué les cartes du pouvoir. L’exécution de Mohamed Brahmi, survenue alors que les plaies de l’affaire Belaïd étaient encore béantes, a brisé le dernier rempart de confiance entre la coalition au pouvoir, dominée par les islamistes d’Ennahdha et l’opposition. Ce ne sont plus seulement des hommes politiques qui étaient visés, mais tout un projet de société, déclenchant une onde de choc qui a convergé vers le sit-in Errahil au Bardo.
Ce rassemblement devant le siège du Parlement a marqué un tournant historique : pour la première fois, la légitimité électorale issue des urnes de 2011 se heurtait frontalement à une légitimité populaire exigeant la dissolution du gouvernement et de l’Assemblée constituante. Le pays se trouvait alors au bord du gouffre, suspendu entre la paralysie institutionnelle et le spectre d’une confrontation civile. Sous la pression de la rue et du Quartet parrain du dialogue national, composé de la LTDH, l’UGTT, l’Ordre des avocats, et l’UTICA, ce rapport de force a fini par imposer un changement de taille : le retrait des islamistes du pouvoir exécutif au profit d’un gouvernement de technocrates et l’accélération de l’adoption d’une Constitution de consensus.
Ces deux assassinats, désormais indissociables dans la mémoire nationale sous l’appellation des « deux martyrs », ont marqué le paroxysme de la violence politique post-révolution. Cette succession de drames terroristes a révélé l’existence de réseaux structurés cherchant à déstabiliser l’État par le sang, forçant la société civile à se dresser comme un rempart pour exiger non seulement la vérité sur ces crimes, mais aussi une rupture nette avec les discours de haine.
Toutefois, cette société civile traverse aujourd’hui une zone de fortes turbulences. Si, en 2013, la mobilisation massive au Bardo et la force de frappe du Quartet avaient réussi à imposer un dialogue national et à faire reculer le pouvoir en place, le paysage actuel est celui d’un net affaiblissement. Entre l’usure du temps, les divisions internes et un contexte politique profondément transformé depuis 2021, les contre-pouvoirs qui faisaient la spécificité du modèle tunisien semblent s’être érodés.
Plusieurs facteurs expliquent ce reflux. D’une part, la crise économique persistante a épuisé une population qui, après des années de luttes politiques, se concentre désormais sur l’urgence du quotidien. D’autre part, le cadre juridique et politique s’est durci, limitant l’espace de manœuvre des associations et des syndicats qui, autrefois, faisaient la pluie et le beau temps sur la scène nationale. L’UGTT, pivot central du sit-in Errahil, ou encore la LTDH, pour ne citer que ces deux organisations, se retrouvent aujourd’hui sur la défensive, peinant à mobiliser une rue désabusée par une décennie de promesses non tenues.
Treize ans plus tard, l’ombre de Chokri Belaïd plane toujours sur le paysage politique tunisien. Si le temps a passé, la quête de vérité et de justice reste un combat quotidien pour ses proches et ses partisans. Entre les méandres des procédures judiciaires et les révélations successives sur les commanditaires et les exécutants, l’affaire demeure une plaie ouverte dans la mémoire collective. Au-delà de l’homme, c’est le symbole d’une liberté chèrement acquise que les Tunisiens continuent d’honorer chaque année. Chokri Belaïd n’est plus seulement une figure de l’opposition ; il est devenu le martyr d’une nation qui refuse d’oublier que le prix de la parole libre est parfois celui du sang.