A trop tirer sur la corde elle finit par se rompre. C’est le scénario qui se profile dans la sphère médiatique qui se prépare à une mobilisation nationale de protestation contre les restrictions et les pressions exercées par le pouvoir exécutif sur la liberté d’expression et de la presse. L’appel a été lancé samedi 15 novembre par le Syndicat national des journalistes tunisiens à tous les journalistes, bien sûr, mais encore aux organisations de défense des droits humains et à l’ensemble de la société civile pour un rassemblement le 20 de ce mois à la Kasbah, aux abords de la place du gouvernement.
L’appel résonne comme un ras-le-bol contre un climat de répression qui semble se généraliser : après les arrestations et les condamnations de journalistes et de chroniqueurs en vertu du décret n°54, c’est au tour des associations, des organisations de droits humains et des sites d’opinion indépendants d’être frappés par des décisions de suspension temporaires. Quel que soit l’argumentaire officiel, diffamation, diffusion de fausses informations, atteinte à autorité publique, pour les uns, « manquements administratifs », « financements Ètrangers », pour les autres, rien ni personne n’est en mesure d’endiguer la vague de critiques tant que les procédures pénales engagées par les structures de l’Etat sont entachées d’opacité et de manque de transparence dans un mutisme structurel assumé.
Aucune prise de parole officielle publique, hormis les interventions du chef de l’Etat au cours des audiences accordées aux membres du gouvernement qui nécessitent elles-mêmes une vulgarisation et des éclairages à travers une communication gouvernementale rodée, n’est jamais venue apporter les réponses aux accusations, aux doutes, aux interrogations. La dernière occasion ratée d’assainir le climat de suspicion qui pèse sur les institutions de l’Etat est l’affaire de la grève de la faim sauvage du détenu politique Jawhar Ben Mbarek. Une plainte a bien été déposée par la structure pénitentiaire concernée par de présumées accusations de maltraitance du détenu mais quelles réponses a-t-elle apporté pour réfuter ces graves allégations ? La parole de la ministre de la Justice démentant toute grève sauvage parmi les détenus politiques en réponse aux interrogations des députés était nécessaire, indispensable, mais elle peut être discutable – c’était le cas lors de la discussion du budget du département de la Justice pour 2026. Sauf que, au lieu de calmer les esprits, la prise de parole de la ministre a provoqué l’ire des uns et la dénonciation des autres – d’où le besoin tout aussi indispensable de lever toute équivoque en vue de convaincre et de rassurer. Pour ce faire, un démenti apportant des preuves concrètes, visuelles, irréfutables doit être apporté par une ou des parties indépendantes, ce n’est là, nullement un excès de zèle ou une humiliation mais la vérité et la réputation d’un Etat méritent que toutes les preuves fournies soient indémontables. Qu’en est-il donc vraiment de la situation de Jawher Ben Mbarek ? La question restera posée tant que la lumière, toute la lumière, ne sera pas faite sur la question. N’est-ce pas le cas de l‘affaire du complot 1 ? Les familles et les comités de défense continuent de prôner l’innocence des présumés coupables tandis que les accusés croupissent en prison depuis des années. Trop d’opacité tue la vérité. Prenez la parole, parlez aux Tunisiens et laissez les accusés leur parler aussi. Il y a certes des risques à prendre mais le dossier est si gros et l’affaire si grave que la justice doit faire preuve d’un courage irréprochable. L’opacité continuera de ternir l’image de la justice, de l’Etat et de tout le pays qui, lui, a eu, un temps, le courage de tenter l’expérience démocratique en prenant tous les risques et ne demande qu’à la retenter.
Même le président a l’air de s’en plaindre. Face à sa Cheffe du gouvernement, il prétend que certains membres du gouvernement ne comprennent pas les enjeux actuels nationaux. Quels membres ? Quels enjeux ? Pourquoi ne comprennent-ils pas ? Peut-être ont-ils eux-mêmes besoin d’être éclairés. Les diatribes du président ne sont-elles pas souvent elles-mêmes opaques et incompréhensibles ?
Le ras-le-bol des journalistes n’est pas que politique, il est exacerbé par une situation économique et sociale précaire des journalistes et de l’ensemble du secteur qui étouffe sous une chape de plomb de restriction et de répression de la liberté d’expression et de la liberté de la presse. La posture passive de l’Exécutif à l’égard de la situation de précarité des médias surtout privés s’inscrit peut-être ou en partie dans une volonté de brimer les voix discordantes et de dissuader les oppositions. Sinon, comment expliquer la privation des journalistes de leur droit professionnel, à savoir la carte de presse ? Bien sûr, cet acquis est conditionné par des critères comme l’ancienneté, le diplôme et autres exigences ; bien sûr qu’il faut traquer les fraudes et empêcher les intrus de « polluer » le secteur, mais cela ne doit nullement avoir d’impact sur tous les journalistes en les privant d’un droit professionnel élémentaire, celui de faciliter le travail du journaliste en lui donnant de la visibilité et de la crédibilité auprès des responsables et des citoyens qu’il approche et dont il sollicite l’avis ou l’information.
La mobilisation des journalistes et des militants de la société civile vient à un moment où le Parlement connaît une fronde inédite depuis le démarrage en 2023 de cette législature. Mises au point, critiques, colère, déception, mises en garde fusent de tous bords, même de partisans du 25 juillet qui revendiquent le devoir de critiquer l’Exécutif, y compris le président de la République, seul responsable aux yeux de la Constitution de 2022 de la situation générale politique et économique qui prévaut dans le pays. En choisissant de gouverner seul, le président de la République n’a pas d’autre choix que d’assumer la totale responsabilité de la situation actuelle d’étouffement, de doute, d’interrogation, de sentiment d’injustice.
Les tours de vis ne sont sûrement pas la solution idoine car à force de serrer, la vis se rompt et provoque des dégâts. A bon entendeur.