« Tunis Arkana » de Sofiane Ben M’rad

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Il est des premiers romans qui ne ressemblent pas à des débuts, mais à des accomplissements. « Tunis Arkana », signé Sofiane Ben M’rad, appartient à cette rare catégorie d’ouvrages qui surgissent avec la maturité d’une œuvre longuement mûrie. Après avoir été en contact avec l’auteur alors qu’il se trouvait en Algérie, j’ai découvert un homme de 68 ans au parcours riche et singulier. Ancien journaliste en France, il s’est ensuite spécialisé dans la communication en Tunisie. Lorsque des obligations professionnelles ont conduit son épouse au Mali, Sofiane Ben M’rad l’y a rejointe. C’est là, dans ce temps suspendu et loin de Tunis, que les conditions se sont enfin réunies pour donner naissance à ce premier roman qui sommeillait en lui depuis de longues années. Le Mali aura été le lieu propice, presque initiatique, où l’écriture a pu éclore.

Par Nadia Ayadi

Fin connaisseur de l’Histoire ancienne et contemporaine de la Tunisie, l’auteur signe un thriller hors du temps, à la fois captivant et troublant, qui se lit comme une quête vertigineuse au cœur de notre mémoire collective. À bien des égards, « Tunis Arkana » évoque un Da Vinci Code tunisien, non par imitation, mais par la nature même de l’enquête menée, où les indices, les symboles et les strates de l’histoire se répondent dans une architecture savamment construite.
Dès les premières pages, le lecteur est happé par une intrigue où le réel vacille. À travers ses protagonistes, Sofiane Ben M’rad lève le voile sur des secrets jalousement gardés, dissimulés dans les plis de l’Histoire officielle.
Le roman entremêle, avec une remarquable maîtrise, le suspense du thriller, la rigueur de l’enquête historique et la puissance symbolique de la mythologie. Il tisse une vaste fresque où se croisent dessins occultes, événements marquants, figures oubliées et monuments disparus, comme si Tunis elle-même devenait un palimpseste vivant, chargé de signes à déchiffrer.
Publié en octobre 2025 aux Éditions Sikelli, « Tunis Arkana » déploie une intrigue ambitieuse. Deux amis, un narrateur contemporain et son complice Tahar, croisent la route de Slim Ben Raïes, vieil érudit, gardien de savoirs effacés. Cet homme-pont entre les siècles leur révèle l’existence d’un trésor à la fois spirituel et historique, enfoui dans la ville. Dès lors, l’aventure s’engage sur un fil tendu entre présent et passé, révélations interdites et zones d’ombre.
Le récit s’ouvre sur une expérience mystérieuse menée dans un château allemand, avant de se déployer dans Tunis et à travers les siècles. L’Europe des Lumières dialogue avec la Régence de Tunis, les sciences occultes croisent la mémoire des saints, et chaque époque semble murmurer à une autre. Parmi les périodes revisitées, le règne de Hammouda Pacha (1759–1814) occupe une place centrale. Le souverain y apparaît comme une figure complexe, bâtisseur d’un pouvoir fort, fondé sur la gestion du secret, du renseignement et des réseaux souterrains.
Cette plongée historique agit comme un miroir, interrogeant les continuités profondes de la culture politique tunisienne.
Journaliste et fondateur de l’Association Histoire et Réconciliation, Sofiane Ben M’rad conjugue dans ce roman le goût de l’enquête et l’art du récit. Son écriture, vive, presque cinématographique, restitue avec précision les atmosphères de Tunis : les ruelles vibrantes de La Goulette, la lumière de Sidi Bou Saïd, la solennité du Bardo, les échos de Monastir. Sons, odeurs, tensions sociales, tout concourt à faire de la ville un personnage à part entière, à la fois visible et secrète.
Le titre même du roman est une clé. “Arkana”, du latin arcanum, désigne le secret, ce qui se transmet sous le voile. Car chaque ville possède ses mystères, mais Tunis, suggère l’auteur, en abrite plusieurs, superposés comme des strates de civilisations. Le réel y côtoie l’invisible, et l’Histoire officielle se double d’une Histoire clandestine, faite de signes, de silences et de transmissions occultées.
Plus qu’un simple récit haletant, « Tunis Arkana » est un véritable tour de force littéraire. Il réussit à éveiller en chacun de nous une conscience plus aiguë de notre mémoire collective, à rappeler que l’identité d’un peuple ne se limite pas à ce qui est enseigné, mais aussi à ce qui a été dissimulé. En refermant le livre, le lecteur ne regarde plus Tunis de la même manière : chaque pierre, chaque ruelle semble désormais porteuse d’un secret ancien.
Avec ce premier roman, Sofiane Ben Mrad s’impose d’emblée comme une voix singulière de la scène littéraire tunisienne. « Tunis Arkana » n’est pas seulement une enquête romanesque, c’est une invitation à écouter les murmures de l’Histoire et à sonder les profondeurs invisibles de la cité. Un livre qui captive, trouble et éclaire, longtemps après la dernière page.

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