L’Institut Arabe des Chefs d’Entreprise (IACE) a donné rendez-vous, ce jeudi 18 septembre 2025, à la Maison de l’Entreprise, pour la 9ᵉ édition du Tunisia Economic Forum. Placé sous le thème « Le tourisme en Tunisie : vers de nouveaux horizons », ce rendez-vous ambitionne d’offrir une nouvelle lecture du secteur touristique, en explorant ses niches à fort potentiel et en identifiant les leviers nécessaires pour dépasser les contraintes réglementaires et structurelles.
Dans son discours d’ouverture, le président de l’IACE, Amine Ben Ayed, a insisté sur le rôle central du tourisme dans la souveraineté économique de la Tunisie. « Ce secteur n’est pas seulement une source de revenus, il est un pilier de l’économie nationale », a-t-il affirmé, rappelant que le tourisme contribue à environ 14 % du PIB et irrigue plusieurs filières clés comme l’agriculture, le transport, l’artisanat ou encore les services.
Vers de nouveaux segments porteurs
Amine Ben Ayed a surtout appelé à un changement de paradigme. Il a plaidé pour une stratégie tournée vers de nouveaux segments porteurs, tels que le tourisme écologique, le tourisme de santé, les maisons d’hôtes, les gîtes ruraux ou encore le tourisme chez l’habitant. Selon lui, ces filières, encore sous-exploitées, recèlent un potentiel considérable, mais restent freinées par un cadre réglementaire rigide et une inadéquation persistante avec les attentes internationales.
Lors d’une déclaration à Réalités Online, le coordinateur du forum, Ahmed El Karam, est revenu sur le potentiel encore largement inexploité du secteur touristique tunisien et sur les mesures nécessaires pour renforcer ses recettes. Il a rappelé que si le balnéaire reste une composante fondamentale, la diversification constitue désormais un impératif stratégique, à la lumière des nouvelles tendances observées sur le marché international.
Selon lui, trois évolutions majeures redessinent aujourd’hui le profil du voyageur. D’abord, le rôle croissant de l’intelligence artificielle et des plateformes numériques, devenues des outils déterminants dans le choix des destinations. Ensuite, la volonté des touristes de vivre une expérience authentique, en découvrant la culture, la gastronomie et les traditions locales, au-delà du simple loisir balnéaire. Enfin, une attention accrue aux enjeux écologiques, les visiteurs privilégiant de plus en plus les pays sensibles à la durabilité et à l’environnement.
Cinq niches stratégiques pour l’avenir
Dans ce contexte, Ahmed El Karam a identifié cinq niches porteuses capables de repositionner la Tunisie sur l’échiquier touristique mondial. La première concerne le tourisme senior, dont la demande est en forte progression et qui nécessite des infrastructures adaptées, ainsi que des mesures fiscales et des visas de long séjour pour attirer les retraités européens. La deuxième niche est le tourisme de santé, qui s’appuie sur la qualité reconnue des médecins et cliniques tunisiennes, associée à des coûts nettement inférieurs à ceux pratiqués en Europe.
Le coordinateur du forum a également insisté sur le potentiel du tourisme écologique et rural, à travers le développement de gîtes et d’installations intégrées dans leur environnement. À cela s’ajoute l’essor des maisons d’hôtes et du tourisme de luxe, segments recherchés par des visiteurs en quête de confort, d’authenticité et d’expériences haut de gamme. Enfin, il a mis en avant le tourisme chez l’habitant, rendu possible par l’essor des plateformes numériques et par un parc immobilier national largement sous-utilisé.
Pour Ahmed El Karam, la Tunisie ne pourra capitaliser sur ces opportunités qu’en adoptant un cadre réglementaire moderne et incitatif, capable de lever les blocages actuels. « C’est à ce prix que le tourisme tunisien pourra franchir un nouveau cap et devenir un véritable moteur de croissance durable », a-t-il conclu.
À travers deux études inédites présentées à l’occasion du forum – l’une consacrée au chiffrage du potentiel des nouveaux segments, et l’autre à l’évolution de la réglementation – l’IACE propose une feuille de route claire et pragmatique pour libérer ces opportunités et bâtir un tourisme tunisien plus innovant, durable et compétitif.
S’agissant de la première étude de l’IACE consacrée au chiffrage du potentiel des segments touristiques, Safouane Ben Aïssa a mis en évidence l’importance d’adosser toute stratégie touristique à une connaissance fine et chiffrée du terrain. Selon lui, la Tunisie accuse un retard structurel dans ce domaine, faute de statistiques fiables et de mécanismes de suivi performants. « Le problème majeur demeure la difficulté d’évaluer certains indicateurs, en raison de la forte présence de l’informel et de composantes inobservées », a-t-il souligné, insistant sur le fait qu’aucun développement soutenable ne peut être envisagé sans une base de données crédible et actualisée.
Un potentiel de recettes considérable
Il a expliqué au micro de Réalités Online que malgré ces contraintes, l’étude a permis d’apporter pour la première fois une évaluation quantitative du potentiel de cinq segments jugés stratégiques : le tourisme du luxe, le tourisme locatif, le tourisme senior, le tourisme de santé ainsi que les maisons d’hôtes et le tourisme rural. Les projections établies à l’horizon 2030 se révèlent particulièrement parlantes : si la Tunisie continue à s’enfermer dans un modèle exclusivement balnéaire, les recettes du secteur ne dépasseraient pas les 9,8 milliards de dinars. En revanche, une diversification volontariste pourrait hisser ces recettes à 13,5 milliards de dinars, soit un gain de plus de 3,6 milliards.
Les retombées attendues ne se limitent pas aux chiffres d’affaires. L’étude démontre que le développement de ces niches serait également porteur en matière d’emploi et de fiscalité. À lui seul, le tourisme senior pourrait générer une manne considérable, à travers les dépenses quotidiennes des retraités étrangers et la fiscalisation de leurs revenus. Le tourisme locatif, de son côté, contribuerait à structurer un marché jusque-là largement dominé par l’informel, ce qui permettrait à l’État d’élargir son assiette fiscale. Globalement, la mise en valeur de ces segments pourrait permettre la création de 35 000 emplois directs et indirects, soit trois fois plus que le rythme actuel de création d’emplois imputable à l’État.
Un enjeu de rééquilibrage territorial
Au-delà des dimensions économiques, Ben Aïssa a mis en avant l’enjeu du rééquilibrage territorial. Contrairement au balnéaire traditionnel qui concentre ses effets sur quelques régions côtières, le développement du tourisme rural, des maisons d’hôtes et du tourisme de santé ouvrirait des perspectives nouvelles pour l’intérieur du pays. Cela permettrait, selon lui, de réduire les inégalités régionales et de donner un souffle économique à des zones longtemps marginalisées.
Pour transformer ce potentiel en réalité, Ben Aïssa estime qu’un changement profond de paradigme est nécessaire. Cela passe d’abord par la révision du cadre réglementaire et fiscal, souvent jugé obsolète et décourageant pour les investisseurs. Il a plaidé pour des mesures incitatives claires, comme la défiscalisation des projets de restauration patrimoniale ou encore la mise en place de mécanismes de labellisation et de certification afin de garantir un niveau de qualité compétitif à l’international.
Safouane Ben Aïssa a également insisté sur le rôle déterminant des partenariats public-privé (PPP). Selon lui, ce mécanisme, évoqué depuis des années mais rarement mis en pratique, constitue un levier incontournable pour concrétiser les ambitions du secteur.
Le tourisme durable, un modèle alternatif en pleine émergence
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’intervention de Samir Benzineb, économiste du tourisme durable et consultant auprès de la Banque mondiale. Dans une déclaration à Réalités Online, il a dressé un constat nuancé sur l’avenir du secteur touristique en Tunisie. Selon lui, le tourisme balnéaire classique, souvent jugé fragile face aux crises, a démontré une remarquable capacité de résilience.
Mais pour l’expert, le véritable enjeu réside ailleurs : dans la montée en puissance du tourisme alternatif et durable. Ce dernier regroupe des segments aussi variés que le tourisme de santé et de bien-être, le tourisme rural, l’aventure, les circuits culinaires ou encore le tourisme cinématographique. Autant de niches qui attirent une clientèle internationale en quête d’authenticité et d’expériences locales.
Le tourisme médical, une opportunité stratégique
Dans le prolongement de ces réflexions, Mohamed Ben Hmida, fondateur d’une agence spécialisée dans le tourisme médical et initiateur de la plateforme de télémédecine, voit dans ce secteur une opportunité majeure encore largement sous-exploitée par la Tunisie.
« À l’échelle internationale, ce secteur connaît un taux de croissance de 21 %, alors qu’en Tunisie il plafonne à 3,2 % », a-t-il relevé. Selon lui, la structuration du secteur nécessite des cahiers des charges clairs, permettant aux agences de tourisme médical et aux facilitateurs de capter une clientèle internationale, notamment africaine.
Il a mis en avant les créneaux porteurs, au-delà de la chirurgie esthétique, comme la médecine dédiée aux seniors, un segment en forte expansion. Les seniors européens représentent un marché à haut pouvoir d’achat, avec un patrimoine moyen d’1 million d’euros par personne, capable de générer une valeur ajoutée significative pour l’économie tunisienne.
Mohamed Ben Hmida a également pointé les obstacles persistants : lenteur dans l’obtention des permis de construire et manque de soutien administratif, freinant les projets d’investissement. Il a insisté sur l’importance de la formation professionnelle des auxiliaires de vie et du personnel médical, afin de garantir des soins de qualité et sécurisés pour les patients internationaux.
« Pour capter cette clientèle exigeante, il faut des structures adaptées et une dynamique globale d’investissement. C’est une opportunité stratégique pour la Tunisie », a-t-il conclu, soulignant que le tourisme médical pouvait devenir un levier économique, social et sanitaire majeur pour le pays.