Tunisie-Chine : Une plateforme jeunesse pour un futur solidaire et durable

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Par Dr Souhir Lahiani

 Dans un monde secoué par des crises géopolitiques, des bouleversements climatiques et des inégalités croissantes, la mémoire historique partagée entre la Tunisie et la Chine offre une opportunité unique. La commémoration du 80e anniversaire de la victoire chinoise contre l’agression japonaise et le fascisme, célébrée le 22 août 2025, ne se limite pas à un devoir de mémoire. Elle invite à repenser la coopération internationale autour de valeurs communes : la paix durable, la solidarité Sud-Sud et l’inclusion des jeunes générations. Face aux défis tunisiens – un chômage endémique, une désertification galopante et une fuite des cerveaux alarmante – la création d’une plateforme conjointe tuniso-chinoise dédiée à la jeunesse, dans les domaines du savoir, de la culture et des médias, s’impose comme un levier stratégique pour transformer ces défis en opportunités. Cette tribune appelle à la mise en place d’un tel espace, véritable pont entre les jeunesses tunisienne et chinoise, pour bâtir un partenariat exemplaire, ancré dans l’histoire et résolument tourné vers un avenir durable. 

Une civilisation au-delà d’un empire
L’histoire de la Chine ne peut se réduire à celle d’un empire. Elle incarne une civilisation millénaire où pensée, religion, art et structures politiques sont indissociables. Comme l’a rappelé François Joyaux, « toute histoire de Chine est aussi une histoire de la civilisation chinoise ». Cette continuité n’a jamais signifié isolement : au fil des siècles, la Chine s’est construite au contact des Huns, des Turcs, des Mongols, des bouddhistes, des musulmans et des chrétiens, intégrant ces influences dans une dynamique de sinisation qui a enrichi son identité. L’historien René Grousset soulignait dès 1942 que « l’édification de la Chine s’est avant tout réalisée par une vaste entreprise de colonisation agricole », comparable à la conquête des territoires nord-américains par des pionniers. Plus qu’une succession de conquêtes militaires, l’histoire chinoise est ainsi marquée par le travail patient de générations de paysans qui ont façonné d’immenses territoires et assuré la continuité de la civilisation.
Cette mémoire historique prend une résonance particulière dans le monde contemporain, marqué par les crises multiples, les conflits persistants, les dérèglements climatiques et les inégalités économiques. Le 80ᵉ anniversaire de la victoire chinoise contre l’agression japonaise rappelle que la paix n’est jamais acquise et qu’elle doit être constamment consolidée. Pour la Chine, cette commémoration ne relève pas seulement du devoir de mémoire, elle constitue aussi une invitation à penser un nouvel ordre international fondé sur la coopération et le multilatéralisme. Le président Xi Jinping, lors des cérémonies organisées à Pékin, a défendu une vision d’« avenir commun pour l’humanité », mettant en avant la souveraineté des États, la non-ingérence et la promotion d’un multilatéralisme équitable (ministère des Affaires étrangères de Chine, 2022).
Dans ce contexte, la Tunisie et la Chine apparaissent comme deux nations qui partagent une expérience commune : toutes deux ont résisté à l’occupation étrangère et au joug impérialiste, et toutes deux ont inscrit leur trajectoire dans une quête de dignité et de souveraineté. Depuis l’établissement de leurs relations diplomatiques en 1964, les deux pays ont progressivement élargi le champ de leur coopération. Mais c’est surtout depuis l’adhésion tunisienne à l’Initiative « Ceinture et Route » en 2017 que ce partenariat s’est intensifié, ouvrant de nouvelles perspectives dans les domaines de la recherche scientifique, des infrastructures, du numérique et de la santé. En 2025, un accord scientifique et technologique majeur a été signé, prévoyant la création de laboratoires conjoints et l’échange de chercheurs. Cet engagement illustre la volonté des deux pays de bâtir une coopération durable, fondée sur l’innovation et le développement partagé.

Une jeunesse tunisienne en quête d’avenir
La Tunisie traverse une crise structurelle qui touche particulièrement sa jeunesse. Au premier trimestre 2025, le taux de chômage global s’élève à 15,7 %, mais pour les jeunes de 15 à 24 ans, il atteint un niveau alarmant de 36,8 % au deuxième trimestre, selon l’Institut National de la Statistique (INS). Dans les régions marginalisées, où la désertification ronge les terres arables, ce chômage exacerbe la précarité et alimente la migration des talents. Les jeunes Tunisiens, pourtant reconnus pour leur créativité, leur dynamisme entrepreneurial et leurs compétences numériques, notamment en ingénierie, informatique et agriculture, se retrouvent souvent contraints de chercher des opportunités à l’étranger. Cette fuite des cerveaux, qui s’accélère chaque année, prive le pays de son potentiel le plus précieux.
Pourtant, cette jeunesse est une force vive, prête à s’engager pour façonner un avenir meilleur. Ce qu’il lui manque, c’est un cadre structuré pour canaliser son énergie et ses compétences. La coopération avec la Chine, forte de son expérience en innovation et en transformation durable, peut offrir cet élan. Depuis l’établissement des relations diplomatiques en 1964, notamment depuis l’adhésion tunisienne à l’Initiative « Ceinture et Route » en 2017, les deux pays ont intensifié leurs échanges dans des secteurs clés comme la recherche scientifique, les infrastructures et la santé. En 2025, un accord scientifique et technologique a marqué une étape décisive, prévoyant des laboratoires conjoints et des échanges de chercheurs. Cependant, pour que ce partenariat devienne réellement transformateur, il doit placer la jeunesse au centre, via une plateforme dédiée.

L’expertise chinoise : une source d’inspiration pour la Tunisie
La Chine, confrontée historiquement à des défis environnementaux et sociaux similaires à ceux de la Tunisie, offre des leçons précieuses. Sa Grande Muraille Verte, lancée dans les années 1970, a permis de reconquérir des millions d’hectares de terres arides dans le Nord, le Nord-Est et le Nord-Ouest du pays, transformant des déserts en espaces agricoles productifs. Le cas du désert de Kubuqi, en Mongolie intérieure, est emblématique : autrefois une étendue sableuse comparable au Sahara tunisien, il est aujourd’hui une oasis fertile grâce à des techniques comme le reboisement, la fixation des dunes par la végétation herbacée, les rideaux-abris naturels et l’irrigation goutte-à-goutte. Ces stratégies, combinant science, traditions locales et engagement communautaire, ont non seulement freiné la désertification, mais aussi créé des emplois durables et renforcé la sécurité alimentaire.
Ce modèle s’aligne parfaitement sur l’initiative panafricaine de la Grande Muraille Verte (GMV), à laquelle la Tunisie participe. Coordonné par l’Union africaine, ce projet ambitionne de restaurer 100 millions d’hectares de terres dégradées d’ici 2030, de piéger 250 millions de tonnes de carbone et de créer 10 millions d’emplois verts à travers des pratiques durables de gestion des terres et des ressources en eau. Pour la Tunisie, où l’avancée du Sahara menace les communautés rurales, une collaboration avec la Chine pourrait revitaliser ces régions, en s’appuyant sur des techniques éprouvées et en mobilisant la jeunesse pour des projets d’agriculture verte et d’innovation écologique.

Pourquoi une plateforme jeunesse ?
La jeunesse est le moteur de l’innovation et les architectes de l’avenir. Les jeunes Tunisiens, avec leur créativité et leur maîtrise des outils numériques, complémentent idéalement l’expertise chinoise en intelligence artificielle, startups et projets écologiques. Une plateforme conjointe – à la fois numérique et physique – serait l’espace idéal pour fusionner ces forces. Elle permettrait de cristalliser des projets concrets tout en incarnant les valeurs de dialogue interculturel et de paix durable, chères aux deux nations.

Dans le domaine du savoir
Cette plateforme pourrait accueillir des initiatives comme des hackathons sur l’agriculture durable, des formations conjointes en technologies agricoles ou des laboratoires virtuels pour la recherche en énergies renouvelables et en IA appliquée à l’environnement. Par exemple, de jeunes Tunisiens pourraient apprendre à adapter les techniques chinoises de gestion de l’eau et de reboisement au contexte saharien, créant ainsi des emplois verts et freinant la fuite des cerveaux. Des programmes comme Seeds for the Future ou la Huawei ICT Academy montrent déjà la voie, en valorisant les compétences numériques tunisiennes. De même, la récente formation d’étudiants de la faculté de médecine de Sousse en médecine traditionnelle chinoise à Pékin illustre le potentiel des échanges académiques.

Dans le domaine culturel
Le « pouvoir doux » de la culture est essentiel pour tisser des liens durables. Cette plateforme pourrait organiser des festivals numériques, des semaines culturelles en ligne et des traductions croisées en arabe, chinois et français. Imaginez de jeunes Tunisiens partageant l’art de la mosaïque ou la musique soufie, tandis que leurs homologues chinois présentent leur calligraphie ou leur théâtre traditionnel. Ces échanges, ancrés dans la mémoire commune des luttes anticoloniales et antifascistes, renforceraient la compréhension mutuelle et consolideraient un partenariat fondé sur la confiance.

Dans le domaine des médias
Un hub médiatique jeunesse pourrait produire des podcasts, vidéos et courts-métrages multilingues sur des thèmes comme la durabilité, la paix ou l’innovation. Un prix annuel pour les meilleures créations conjointes amplifierait la visibilité de ce partenariat, transformant les imaginaires collectifs et donnant une voix aux jeunes générations. Ces initiatives, en s’appuyant sur des outils numériques, permettraient de toucher un public global tout en valorisant les talents locaux.

Une vision ancrée dans l’histoire, tournée vers l’avenir
La coopération tuniso-chinoise s’enracine dans une histoire commune de résistance et de dignité. Comme l’a souligné Dr Badra Gaâloul lors du forum tuniso-chinois du 22 août 2025, œuvrer pour une « paix humaine » exige de combattre les nouveaux fascismes et les menaces globales, tout en mobilisant la jeunesse pour un développement partagé. La Chine, avec sa stratégie de « développement pacifique » et son Initiative pour la sécurité mondiale, propose un cadre multilatéral basé sur la non-ingérence et la sécurité partagée, particulièrement pertinent pour la Tunisie, confrontée aux instabilités régionales au Sahel et en Libye.
L’Initiative « Ceinture et Route », dans laquelle la Tunisie s’est engagée, offre un cadre idéal pour intégrer ces ambitions. En 2024, les deux pays ont élevé leurs relations au rang de partenariat stratégique, et l’accord scientifique de 2025 marque un tournant vers une coopération axée sur l’innovation. Mais pour aller plus loin, il faut un outil concret : une plateforme jeunesse qui incarne cette vision. Elle pourrait inclure un think tank animé par de jeunes chercheurs pour formuler des recommandations politiques, un réseau de jeunes ambassadeurs dans la culture et l’innovation, et des projets d’agriculture verte alignés sur les Objectifs de Développement Durable de l’ONU.

Un modèle pour le Sud global
La Tunisie, située au carrefour de la Méditerranée, du Maghreb et de l’Afrique, dispose d’un capital diplomatique sous-exploité. La Chine, avec sa diplomatie de l’investissement et son approche non interventionniste, offre une alternative aux modèles occidentaux souvent assortis de conditionnalités. Mais, comme le note Donia Jemli, l’absence d’une stratégie nationale cohérente limite encore la capacité de la Tunisie à tirer pleinement parti de ce partenariat. Une plateforme jeunesse serait un premier pas pour surmonter ces obstacles, en mobilisant les complémentarités entre la créativité tunisienne et l’expertise chinoise.
En conclusion, la création d’une plateforme tuniso-chinoise pour la jeunesse n’est pas une utopie, mais une nécessité stratégique. Elle transformerait les défis – chômage, désertification, migration – en opportunités, en donnant aux jeunes les outils pour co-construire un avenir prospère. Inspirée par la mémoire historique et les succès concrets comme celui de Kubuqi, cette initiative pourrait faire de la coopération tuniso-chinoise un modèle Sud-Sud exemplaire.
Il est temps d’agir : offrons à nos jeunesses un espace pour rêver, innover et bâtir un monde plus solidaire, créatif et pacifique.

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