Pour la quatrième fois depuis son élection à la tête du Secrétariat de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) en 2020, Wamkele Mene a effectué une visite officielle en Tunisie les 11 et 12 juin 2026. Un déplacement de deux jours marqué par une série de rencontres avec les plus hauts responsables tunisiens, les représentants du secteur privé, le corps diplomatique africain accrédité à Tunis ainsi que les médias.
Au terme de cette visite, le secrétaire général de la ZLECAf a tenu une conférence de presse à l’Académie Diplomatique Internationale de Tunis (ADIT) au cours de laquelle il a dressé le bilan de cette visite qui revêtait un double objectif à savoir le renforcement due partenariat avec le gouvernement tunisien et la consolidation de la collaboration avec un secteur privé jugé absolument crucial.
Evoquant le rôle pionnier de la Tunisie, qui était l’un des premiers pays à ratifier l’accord en 2020 et à intégrer l’Initiative de commerce guidé en 2023, le responsable africain a souligné que cette phase pilote avait été capitale pour l’avenir de la zone. « Cet exercice pilote nous a beaucoup appris sur le commerce intra-africain, ses défis et ses opportunités »a-t-il affirmé.
Trois instruments clés au service des PME
Pour l’avenir, Wamkele Mene a souligné la nécessité de s’appuyer sur les opérateurs économiques locaux pour élargir les horizons commerciaux du pays. Selon lui, le fait que la Tunisie réalise plus de 66 % de ses exportations vers l’Union européenne doit être perçu non pas comme une dépendance, mais comme un levier pour explorer de nouveaux marchés au-delà du COMESA (Afrique de l’Ouest, centrale et australe). Il a ainsi exprimé sa volonté de travailler « main dans la main avec le secteur privé » afin d’aider l’économie tunisienne à s’affranchir de sa dépendance vis-à-vis d’un partenaire unique. « Nous voulons travailler main dans la main avec le secteur privé pour veiller à ce que l’économie et la base d’exportation soient suffisamment diversifiées, afin de s’affranchir de la dépendance à un partenaire unique. »
C’est d’ailleurs dans le cadre d’une série de rencontres, dont une initiée par le Centre de promotion des exportations (CEPEX) que le responsable africain a pu échanger avec des opérateurs économiques tunisiens. L’objectif étant de rapprocher concrètement les entreprises locales des mécanismes de l’accord continental et de les accompagner dans la conquête de ces nouveaux marchés.
Pour concrétiser cette ambition, notamment auprès des PME, il a énuméré les trois instruments clés mis à leur disposition. Il s’agit du Fonds d’ajustement de la ZLECAf (créé avec Afreximbank), du Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), une plateforme numérique de paiement qui permet d’effectuer des transactions en devises locales sans avoir à recourir à une monnaie tierce et qui « réduit les coûts jusqu’à 90 % » et des outils numériques de connectivité commerciale lancés depuis 2020.
Bien que les perspectives de croissance soient réelles, le Secrétaire général a reconnu qu’il subsistait de nombreux « défis face auxquels nous devrons tous travailler ensemble : le gouvernement, le secteur privé et le Secrétariat de la ZLECAf ».
Dans ce contexte, il a évoqué les freins structurels à l’intégration considérant qu’il s’agit en réalité de problématiques communes à tout le continent, telles que la cherté des transports, un déficit annuel en infrastructures estimé à 150 milliards de dollars, ainsi que le coût élevé du financement commercial qui pénalise en particulier les PME et les jeunes entrepreneurs.
Un plan d’action ciblé et axé sur la logistique
Pour faire face à ces défis, le Secrétaire général a annoncé un engagement commun avec le ministères des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’Etranger et celui du Commerce pour élaborer un plan d’action combinant approches bilatérale et multilatérale au sein de l’Union africaine. Ce projet se concentrera sur la logistique, notamment via le corridor commercial, ainsi que sur l’implication et la sensibilisation du secteur privé. « Nous veillerons à ce que ce plan d’action reste simple, mais ciblé et orienté vers des objectifs précis » a-t-il affirmé estimant que l’objectif étant de stimuler le commerce et l’investissement tunisiens au-delà du COMESA soit sur l’ensemble du continent africain.
Interpellé lors de la session questions réponses sur les attentes vis-à-vis des opérateurs économiques, le responsable africain a appelé à l’établissement d’un partenariat étroit axé sur l’analyse rigoureuse des marchés et l’identification de débouchés spécifiques pour l’import-export. Estimant que le secteur privé détient un « rôle immense à jouer » pour que la ZLECAf devienne commercialement significative, il a insisté sur la nécessité de mener un travail conjoint de sensibilisation aux opportunités et aux défis de la zone. Il a d’ailleurs rappelé la philosophie profonde de cette intégration en affirmant que « l’un des objectifs et nous ne devrions pas en avoir honte en tant qu’Africains, est de voir des produits africains en Tunisie et, inversement, des produits tunisiens dans les autres pays africains », considérant ainsi que la réciprocité commerciale devrait être une priorité absolue de cette collaboration.
Et si on levait les verrous du ciel et des frontières ?
Interpellé par Réalités sur l’enclavement logistique entre les différents pays du continent et sur son impact sur la mise en œuvre de l’accord, le Secrétaire général a rappelé que le déficit d’infrastructures est un « problème généralisé » qui affecte tout autant l’Afrique de l’Ouest, australe ou de l’Est. Il a déploré des coûts de transport aérien relativement élevés par rapport à l’Europe ou l’Amérique du Nord, ainsi qu’une absence de connectivité maritime qui renchérit structurellement les échanges. Bien que cette problématique soit techniquement extérieure à l’accord lui-même, le haut responsable a insisté sur le fait qu’elle a « un impact direct sur notre capacité à atteindre l’objectif de doubler le commerce intra-africain ». Pour inverser la tendance, le Secrétariat de la ZLECAf collabore intensément avec des partenaires comme Afreximbank, la BAD et Africa50. Le Secrétaire général a d’ailleurs tracé une ligne directrice claire quant à l’effort financier requis : « Il faudra que nos institutions de financement du développement et, dans certains cas, nos banques commerciales, mobilisent leurs bilans pour investir dans les transports et la logistique en Afrique. »a-t-il affirmé.
Il a toutefois estimé que cette relance logistique ne pourra se faire sans une approche pragmatique du risque et de la réglementation. Si les grandes compagnies aériennes africaines affichent une réelle volonté d’expansion en profitant des opportunités de « l’Open Sky», elles se heurtent à un manque crucial de capitaux. Pour y faire face, le Secrétaire général estime que le secteur aérien doit impérativement disposer de « mesures d’atténuation des risques » soutenues par les banques de développement pour l’ouverture de nouvelles routes.
En outre, il a lié de manière indissociable la viabilité de ces infrastructures à la circulation des personnes. A cela s’ajoute « les restrictions de visa entre pays africains qui freinent la fluidité des déplacements ». Selon le responsable, l’enjeu, qui doit être traité dans le cadre de l’Union africaine, est de lever ces barrières afin de générer des volumes de trafic passagers et de fret suffisants pour rentabiliser les lignes.
Il convient de noter que Wamkele Mene est attendu de nouveau à Tunis à deux reprises d’ici la fin de l’année. Alors que ce déplacement marquait sa quatrième visite officielle depuis son élection en 2020, le haut responsable a en effet d’ores et déjà annoncé son retour imminent dès la fin du mois de juin courant pour participer au Tunisia Investment Forum, avant de revenir en décembre à l’occasion du Tunisia Africa Business Forum. Une intensification de l’agenda bilatéral qui permettrait de maintenir la dynamique d’une collaboration extrêmement forte et veiller à ce que le gouvernement, le secteur privé et le Secrétariat soient pleinement alignés dans le déploiement opérationnel de la ZLECAf.
Hajer Ben Hassen
Crédit photos: Riadh Sahli / Réalités Online