Dans les années soixante et soixante-dix, chaque fois que notre pays se trouve confronté à une crise politique, sociale ou économique, aussitôt l’élite intellectuelle accourt à son secours pour essayer, tant bien que mal, de restaurer les dégâts qui ont pu affecter le navire de la progression. En effet, à chacune de ces crises, l’intellectuel tunisien apporte la preuve qu’il est le sauveur de son peuple de la perdition, de la dégradation et de la déchéance. Tantôt, il est celui qui tire la sonnette d’alarme, tantôt un fervent défenseur du peuple. Dans tous les cas, il est celui qui fait face au danger.
Ainsi, au moment où le président Habib Bourguiba est descendu au plus bas niveau de l’arrogance, en décidant l’arrestation des membres du groupe d’études et d’action socialiste tunisien (Perspectives), à la fin des années soixante, le pays en fut secoué, excepté évidemment un cercle de mafieux qui accumule les richesses et se détourne de l’intérêt général. C’est alors que les intellectuels tunisiens de tout bord ont senti que la barque était sur le point de couler. Chacun, depuis sa position, a condamné cette dangereuse dérive parce qu’elle est contraire aux valeurs de la nouvelle République et de sa Constitution et déforme l’image des bâtisseurs dont Bourguiba à leur tête. C’était donc une manière de rappeler que la nouvelle Tunisie n’a pas perdu toute conscience, car son intelligentsia veille au respect de cette conscience.
C’était l’âge d’or de l’intellectuel tunisien qui savait mettre à profit ses capacités pour aiguiser son regard, diversifier le champ de ses interventions et investigations, et maîtriser son art de critiquer et de proposer.
Le mérite de l’intellectuel de cette époque, c’est que ses radioscopies sont faites en parfaite connaissance de cause, à la faveur d’expériences concrètes, d’un itinéraire et d’un vécu personnels faits d’ouverture, de contacts féconds et d’une trajectoire entièrement aimantée par les hautes sphères des arts, des livres, des connaissances et des savoirs, bref du génie créateur.
Des noms comme Hichem Jaïet, Bechir ben Slama, Mohamed Talbi, Mahmoud Messaadi, Mustapha Fersi, Habib Boularès, Taoufik Baccar, Mohamed Charfi, Farhat Dachraoui, Salah Guermadi, Abdelaziz Kacem, Hussein Fantar et plusieurs autres ont tenu à élever l’intégrité intellectuelle et les valeurs nobles de la pensée au rang d’éthique souveraine qui a éclairé bien des voies et stimulé bien des volontés. S’ils sont souvent alarmistes, ils ne sont jamais, ou rarement, pour autant pessimistes. Leur fronde acérée, leurs diagnostics implacables, leur ironie mordante, emportent l’adhésion parce qu’ils émanent d’activistes qui ont côtoyé et fréquenté les terrains et les territoires dont ils parlent si bien sans, toutefois, sombrer et se perdre dans les dédales des manigances. Ils ont compris qu’il leur fallait nécessairement du recul envers leurs idéologies pour préserver le dard de la critique et couver, hors des turpitudes et des vicissitudes ambiantes, le ferment de la critique et l’autonomie de l’esprit.
S’il y a bien une question qui m’obsède aujourd’hui, c’est celle de l’extinction de cet intellectuel qui, tout en étant rigoureux et intransigeant, est ouvert, serein, pondéré et animé de cette foi intérieure qui confère à ses idées et à ses arguments tant d’éclat et de tonicité.
C’est une race révolue.
On ne trouve plus, ou rarement, dans notre scène actuellement, un vrai intellectuel, ce libre penseur qui anticipe les dangers, brise la loi du silence et débusque, à ses risques et périls, les impostures qui se tapissent dans les idéologies consensuelles et unanimistes.
Une porte s’est refermée sur ce genre d’intellectuels. Dommage !
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