Une voiture pour chaque famille
: Des conséquences potentiellement lourdes

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L’article 55 de la loi de Finances 2026, qui instaure un avantage fiscal permettant à chaque famille tunisienne d’acheter ou d’importer un véhicule neuf ou d’occasion, a été adopté le 29 novembre 2025 en plénière avec une majorité écrasante de 131 voix. La mesure ne s’adresse pas uniquement aux fonctionnaires, elle concerne l’ensemble des familles tunisiennes résidentes. Une décision ambitieuse, porteuse d’espoir pour de nombreux ménages, mais qui n’est pas exempte de risques. En facilitant l’accès à un véhicule récent tout en réduisant les charges fiscales et douanières et en limitant le recours au marché parallèle, le dispositif rebat les cartes pour les concessionnaires automobiles. Il pose aussi la question de son impact sur un parc automobile déjà vieillissant, fragilisé par la rareté des pièces de rechange, alors que la moitié des véhicules tunisiens ont plus de 15 ans.

Par Khadija Taboubi

C’est désormais officiel : la loi de Finances 2026 est adoptée. À partir du Nouvel An, et une fois publiés les textes d’application — tâche confiée, en principe, aux ministères des Finances, du Commerce et à la Douane — chaque famille tunisienne pourra bénéficier, une seule fois dans sa vie, de cet avantage fiscal. Plusieurs conditions doivent toutefois être réunies. Le revenu brut individuel ne doit pas dépasser 10 fois le SMIG, ni 14 fois pour un couple. De plus, la famille ne doit pas posséder un véhicule de moins de 8 ans. L’incitation fiscale prévoit des taux nettement inférieurs au droit commun : un droit de consommation de 10% et une TVA de 7 % pour les voitures essence n’excédant pas 1.400 cm³ et celles diesel n’excédant pas 1.700 cm³. Les voitures électriques, hybrides ou assemblées en Tunisie seraient, elles, totalement exonérées du droit de consommation.
Autre point important : le véhicule importé ne pourra pas être revendu avant cinq ans, une mention qui devra figurer sur la carte grise. L’allégement est, par ailleurs, incompatible avec d’autres dispositifs, tels que le régime FCR ou le programme de la voiture populaire. À noter également que 10 % du quota annuel d’importation sera réservé aux bénéficiaires de ce dispositif.

Deux mécanismes de financement envisagés
Deux voies de financement ont été retenues. La première repose sur les avoirs des Tunisiens résidant à l’étranger, utilisés comme dons. La seconde s’appuie sur l’allocation touristique, d’environ 12 000 dinars pour un couple. Si le montant reste insuffisant, les citoyens pourront solliciter une autorisation auprès de la Banque centrale de Tunisie (BCT) afin de compléter le financement. C’est ce qu’a indiqué à Réalités Mohamed Salah Ayari, membre du Conseil national de la fiscalité.
Ce dernier s’est félicité d’avoir ramené l’âge maximal des véhicules importés à 8 ans au lieu de 10 : « C’est une bonne décision. Les véhicules de 10 ans polluent davantage, leurs moteurs sont moins performants, et ils exigent plus de pièces de rechange, ce qui pousse les citoyens à recourir aux devises et influe sur les réserves du pays. »
S’agissant des délais, Ayari rappelle que les ministères des Finances et du Commerce disposent de six mois pour définir la date d’entrée en vigueur de la mesure. Ensuite, le demandeur devrait obtenir une réponse dans un délai de trois mois. Une procédure censée réduire les temps d’attente.

Un impact maîtrisé sur le parc automobile
Selon lui, la mesure n’aura pas d’effet perturbateur sur le marché automobile, car l’importation est plafonnée à 10 % du quota annuel. Mieux encore, la réduction des taxes devrait entraîner une baisse des prix pour le consommateur tunisien.
Mohamed Salah Ayari estime également que les taux d’imposition revus à la baisse renforceront le parc automobile avec des véhicules plus performants. L’importation se fera, en principe, par l’intermédiaire d’un concessionnaire ou via une personne résidant à l’étranger, mais les démarches administratives et le coût final resteront à la charge de l’acquéreur.

Une possible infraction à la loi de change
Ibrahim Debache, président de la Chambre syndicale nationale des concessionnaires et constructeurs automobiles, se montre quant à lui nettement plus critique. Selon lui, si la loi peut séduire tout citoyen souhaitant acquérir une voiture à coût réduit, sa mise en œuvre soulève de nombreuses inquiétudes.
« Peut-on réellement demander à un citoyen de devenir importateur ? L’importation automobile obéit à un cahier des charges strict et à des procédures d’homologation. C’est le métier des concessionnaires, qui y veillent malgré les contraintes », souligne-t-il.
Il ajoute : « Donner à chaque famille la possibilité d’importer une voiture est incompatible avec la législation actuelle. Le financement pose également problème : dans la majorité des cas, il s’agit d’une sortie de devises. Un citoyen tunisien peut-il réellement acheter en devises un bien d’équipement ? Même si un projet de loi prévoit l’ouverture de comptes en devises, comment seront-ils alimentés ? »
Selon lui, l’obligation de passer par un Tunisien résidant à l’étranger crée une relation interdite par la loi de change. Une infraction potentielle, donc.

Une mesure en contradiction avec les objectifs du gouvernement
Debache estime par ailleurs que l’importation de véhicules jusqu’à 8 ans contredit les ambitions du gouvernement en matière de transition énergétique. « L’État tente de moderniser un parc automobile vétuste — plus de 50 % des voitures ont plus de 15 ans — pour réduire pollution, consommation de pièces de rechange et risques sécuritaires », rappelle-t-il.
Il note également que le régime FCR, destiné aux Tunisiens résidant à l’étranger, représente déjà 32 % des immatriculations, et que la nouvelle loi risque de renforcer davantage l’importation de véhicules d’occasion.
À ses yeux, ces voitures ne sont adaptées ni aux normes de roulage ni aux infrastructures tunisiennes. Elles généreront une forte demande en pièces d’occasion et s’éloignent des objectifs de mobilité propre.

Une ponction en devises sans création de valeur
Les concessionnaires, explique-t-il, respectent un arsenal de règles : cahier des charges, homologations techniques, homologations de prix supervisées par les ministères du Commerce et du Transport. « Nous sommes plus de 39 concessionnaires représentant plus de 60 marques. Le système de quotas existe précisément à cause des contraintes en devises. Importer massivement des voitures d’occasion va générer une consommation de devises sans contrepartie économique. »
Ibrahim Debache insiste également sur le rôle fiscal majeur du secteur : « Quand un particulier importe une voiture, il ne fait que consommer des devises. Contrairement aux concessionnaires, il ne crée ni valeur ni emploi. »
Le marché officiel risque d’être encore plus pénalisé : « Le marché parallèle représente déjà 30% des immatriculations en 2024 et 2025. À cela s’ajoutent les difficultés pour trouver des pièces de rechange, entretenir les véhicules et garantir leur conformité. »
Les dérives possibles sont nombreuses. « Le marché FCR connaît déjà des cas de voitures volées ou trafiquées. L’importation de véhicules d’occasion risque d’aggraver ces pratiques. Ce dispositif aidera avant tout les Européens à se débarrasser de leurs modèles anciens, notamment diesel », avertit-il.

Un citoyen ne peut remplacer un professionnel
Pour Debache, le constat est clair : « Un citoyen ne peut se substituer à un professionnel. »

Il soulève également la complexité de la procédure d’éligibilité : justificatifs de revenus, preuves de non-bénéfice d’autres avantages fiscaux, absence de véhicule récent… autant d’obstacles qui pourraient créer les mêmes tensions que celles observées pour la voiture populaire, avec des listes d’attente interminables.
Limiter l’importation à 10 % du quota global risque, selon lui, de créer pression, tension et spéculation : « Une offre inférieure à la demande génère mécaniquement de la spéculation. Ce n’est dans l’intérêt ni des citoyens ni de l’État. »
Debache conclut : « En tant que citoyens, nous saluons les solutions permettant d’acheter moins cher. Mais il faut un cadre clair avant de lancer une telle mesure. Le Tunisien a besoin d’un meilleur transport public, et surtout de voitures plus propres et plus modernes. Même si le pouvoir d’achat reste un vrai problème, la voiture n’est pas forcément sa priorité. »

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