Véhémence et suspicion 

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Après le déluge de sornettes déversé par les faux sachants sur l’affaire d’un citoyen condamné à la peine capitale par un tribunal de Nabeul et qui a finalement été libéré et la frénésie des mécontents qui se sont mis brusquement en branle, la fleur au fusil, il me paraît inutile de rajouter sa pierre. On ne s’interdira, cependant pas, de tirer quelques enseignements de cette tempête dans un verre d’eau, mais tempête tout de même. Il ne s’agit en aucun cas d’un petit jeu d’analyse sémantique auquel se prêtent les braillards éternels avec la complicité moutonnière de quelques médias en mal d’audience, ni de justifications, d’excuses ou d’une incitation à regarder ailleurs, mais seulement d’une étiologie que l’on ne peut ignorer pour avoir quelque espoir d’offrir plus de perspectives, y compris pour renforcer la liberté d’expression, et de prévenir et traiter le mal. La vocation première d’une intelligentsia est de protéger les institutions de l’État, à commencer par la justice, et de sauvegarder les valeurs émancipatrices, dont la liberté d’expression, non seulement des risques qu’elles encourent, mais de tout ce qui, de près ou de loin, est dangereux et destructif. Il est certain que des erreurs ont existé, sont plus ou moins identifiables, voire répréhensibles. Doivent-elles, peuvent-elles aller jusqu’à la pénalisation de tel ou tel responsable dans la chaîne confuse des responsabilités au pouvoir et mettre au piquet la justice ? Comme on pouvait le craindre, la suspicion régnante entre le pouvoir et l’opposition devient l’illusoire recours à toutes les misères du pays. Le niveau de débat politique s’est affaissé entre l’indignation parfois hystérique des uns et l’indifférence à la vérité et à la réalité vécue, des autres. On n’argumente plus, on crie et on ment, le déchaînement le plus excessif pointe le nez. Personnellement, je ne vois dans cette véhémence qu’une propension à régresser et à céder aux comportements les plus infantiles menant aux pires excès. Si la plupart ont pris des vessies pour des lanternes, on ne jettera pas l’opprobre sur toute la fonction judiciaire dans le pays. L’erreur, même catastrophique et impardonnable d’un juge, pourrait, si l’on s’y prend bien, devenir une opportunité constituant le déclic, qui nous fera enfin comprendre la nécessité de pousser à des réformes et à faire preuve d’audace dans ce domaine, car le temps n’est plus aux atermoiements. Il est bon, parfois, que l’institution judiciaire bouge, qu’elle vacille, qu’elle s’interroge, qu’elle se découvre pétrifiée, qu’elle mesure le danger de toute échappée dans la politique et de toute tendance à politiser les jugements. En fait, il faut que la justice trouve sa vraie place, ni servante ni maîtresse, dans une société en évolution. Il faut, enfin et surtout, que la justice dépasse les structures monopolistes en résistant à l’inclination publique d’une société encore agressive et déterminée à vilipender le pouvoir judiciaire.
La leçon à tirer est claire. Pour abattre le mur de la défiance, toutes les composantes de ce domaine doivent parvenir ensemble à faire évoluer notre politique pénale dans le respect de l’État de droit. Les lois peuvent néanmoins évoluer pour s’adapter à de nouvelles réalités sociétales, sans pour autant remettre en cause les piliers d’une justice indépendante stipulant expressément que tout le monde a le droit à un procès équitable et que la présomption d’innocence vaut pour chacun. Il est urgemment nécessaire, dans ce contexte, de créer des canaux de communication entre les citoyens et les acteurs dans cette «lointaine planète justice». Car, c’est en se repliant sur eux-mêmes qu’ils alimentent les idées fausses et la défiance vis-à-vis de l’institution judiciaire. Cette ouverture participe au bon fonctionnement de la justice dans la mesure où elle peut contribuer à renforcer la confiance des citoyens dans l’appareil judiciaire tout entier.

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