Vie publique : Une autre initiative sans lendemain ?

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Plutôt timide comme initiative politique au dessein supposé être rassembleur et à l’ambition cachée de secouer une classe politique paralysée par la crainte de la répression et le manque d’audace et de courage. Préparée en catimini loin des caméras et des commentaires, affublée du slogan « Engagement national », l’initiative lancée par le PDL, avec la collaboration d’autres partis politiques, n’a, finalement, pas réussi à soulever les montagnes de mécontentement et de colère soupçonnés grandir dans les rangs des Tunisiens. Où est l’erreur ? Dans le casting, le timing ou le discours ? Ou les trois à la fois ? Le consensus national sur un retour à la démocratie serait-il une illusion qui entretient le rêve d’une opposition affaiblie, sans consistance et sans projets ?

Le constat est indéniable : la classe politique baigne dans la morosité, dans l’inaction, végète dans un état comateux. Indéniablement, aussi, les braises ne se sont pas totalement éteintes sous la cendre. La classe politique a bien montré, dans un passé récent, qu’elle peut être capable de dynamisme, d’innovation, d’originalité et de liberté de parole et d’action jusqu’à perdre la boussole de son idéal : l’instauration d’un régime démocratique basé sur le respect des droits humains, sur la liberté de parole, de pensée et de conscience et sur la lutte contre la corruption, le clientélisme, le népotisme, tout ce contre quoi les Tunisiens se sont soulevés en 2011.  Les erreurs et les dérives de ce passé récent démontrent que la « République des partis » nuit à la bonne marche des institutions de l’Etat et, par conséquent, aux droits des citoyens. L’autre erreur et pas des moindres, aucune formation politique, de quelque bord que ce soit, n’a eu l’honnêteté intellectuelle ni l’intelligence de faire son mea culpa et de se réconcilier avec une opinion publique méfiante et défiante, tandis que l’ensemble de la classe politique approuve la responsabilité collective face à l’échec de la première expérience démocratique sous la houlette du mouvement islamiste Ennahdha. Si bien que toute nouvelle tentative de remettre en selle cette même classe politique est risquée tant le ressentiment populaire –contrairement à l’élite – à l’égard des partis politiques demeure élevé, même si la grogne sociale est toujours présente et que les revendications, désormais adressées directement à l’Exécutif, se manifestent spontanément plus ou moins violemment en fonction des attentes et par secteur. Ce fut le cas des enseignants suppléants, des chômeurs diplômés du supérieur, des employés sous le régime de la sous-traitance. Les réponses sont, certes, lentes, au compte-gouttes, au cas par cas, mais des issues sont trouvées.

Combattre l’oubli
L’initiative « Iltizame watani » (traduire engagement national, patriote, pour la nation) qui vient d’être dévoilée est à l’initiative du Parti destourien libre dont la présidente, Abir Moussi, purge une peine cumulée d’emprisonnement de trois ans et quatre mois en vertu du décret-loi 54 pour deux affaires distinctes jugées respectivement en 2024 et 2025. La présidente du PDL va être jugée dans une troisième affaire où elle encourt une peine encore plus lourde et pour laquelle elle doit comparaître le 24 octobre courant devant le Tribunal de première instance de Tunis. L’idée de l’initiative est née en mars 2025. D’autres partis politiques et des personnalités publiques, dont des juristes, ont été sollicités et associés à la mise en œuvre de cette mobilisation politique qui émane d’un constat, avéré, celui du « déclin de la démocratie et un statu quo de la vie politique que nombre de Tunisiens veulent changer par un retour à la démocratie ». Nul doute qu’un consensus national existe, prônant le retour de la démocratie, mais qui, pour le traduire en actes et en mobilisation populaire, quand et comment ? L’issue de cet « engagement patriote » reste incertaine, l’action ne semble pas susciter plus d’engouement que celles qui l’ont précédée tels que les mouvements de protestation organisés par le passé pour revendiquer l’annulation du décret 54 ou la libération des prisonniers politiques. Elle a, tout de même, le mérite de faire savoir que les consciences restent vives, que le rêve de démocratie persiste, que, par conséquent, l’espoir de le concrétiser demeure permis et que la classe politique même affaiblie ne doit pas s’enliser dans le défaitisme et dans l’oubli.
Un peu plus de quatre ans sont passés depuis le coup de force du 25 juillet 2021 et pourtant une partie de l’opinion publique a accueilli l’initiative « Iltizam watani » avec dérision, avec des propos moqueurs. Point d’honneur, certes, mais une dérive à méditer par la classe politique. C’est un indice des séquelles du rejet des anciens partis politiques laissées par l’ultra-politique décennie 2011-2021. Ce ne sont pas que les partisans de Kaïs Saïed qui en portent les stigmates, comme veulent le faire croire certains observateurs, ce sont tous ceux qui ont vécu cette période mouvementée, secouée par de nombreuses crises, de l’autre côté de la barrière partisane sans pouvoir en éviter les impacts. La même constatation peut être portée sur le trop-plein syndicaliste qui a marqué cette même période.

Un besoin de renouveau
La vie publique tunisienne ne peut être amputée de son dynamisme partisan et syndical, celui-là même qui constitue le socle de son histoire sur des décennies de lutte pour l’indépendance, d’abord, puis, contre l’analphabétisme, le sous-développement, pour les libertés, les droits humains et la démocratie. Mais si le militantisme a besoin de ses symboles pour s’ancrer dans l’Histoire, il se nourrit de nouvelles figures, de nouveaux dogmes, d’ouvertures sur l’autre pour s’implanter dans le présent et se projeter dans l’avenir. Aujourd’hui, comme avant, dans les années 80 et 2000, la vie publique tunisienne a besoin de renouveau, d’une classe politique jeune, énergique, ouverte aux technologies, cyberbranchée, une génération forte en idées et en volontés, capable de construire des ponts entre le passé, le présent et le futur sans entraver son identité et la souveraineté nationale.

Comme pour l’initiative « engagement patriote », il est permis de rêver, d’entretenir l’espoir pour garder l’esprit vif et agir au moment opportun. Entre-temps, la Tunisie d’aujourd’hui n’est pas en train de bâtir le futur, elle est en train de reconstruire ce qui a été détruit ou du moins une partie, à commencer par les droits élémentaires à la santé, à l’emploi, au logement voire à la nourriture dans des conditions d’approvisionnement régulier à la faveur d’une lutte, souvent controversée, contre la spéculation et le monopole. C’est peut-être cela qui permettra de mieux repartir à zéro pour bâtir une vraie démocratie car on l’aura compris, la politique ne remplace ni le pain ni l’eau.

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