Entre janvier et juin 2025, 160 femmes ont sollicité l’aide du centre Najia. Parmi elles, 51 % sont célibataires, 32 % mariées et 17 % divorcées ou veuves. Plus alarmant encore, les violences sexuelles représentent désormais 16 % des cas documentés, contre seulement 5 % en 2023. Le dernier rapport révèle une explosion des violences sexuelles contre les femmes en Tunisie. Derrière les chiffres, c’est tout un système social qui se dévoile : une hiérarchie des sexes intériorisée et naturalisée, que Pierre Bourdieu a décrite comme la forme par excellence de la violence symbolique. La violence à l’égard des femmes n’est pas un accident, mais le produit d’un ordre social profondément enraciné.
Par Souhir Lahiani
Les derniers chiffres du centre Najia, affilié à l’association Aswat Nissa révèlent une réalité structurelle. La violence à l’égard des femmes ne résulte pas d’accidents isolés ; elle est le produit d’un ordre social profondément enraciné. Comme l’explique Pierre Bourdieu « la domination masculine, forme par excellence de la violence symbolique, s’impose sur le mode de l’évidence, comme parfaitement naturelle ». Autrement dit, la violence contre les femmes s’inscrit dans un système de représentations et de pratiques qui la rendent à la fois spectaculaire dans ses excès et banalisée dans son quotidien.
Des drames qui se répètent, une violence enracinée dans les structures sociales
Les chiffres prennent un visage à travers les incidents rapportés ces derniers mois. Le 18 septembre 2025, à El Hamma (Gabès), une femme a été victime d’une tentative de meurtre, attaquée par son ex-mari avec un objet tranchant. Le 31 juillet 2025, à Gabès, le corps d’une jeune fille de 18 ans a été retrouvé dans son domicile de Matrouch, tandis que celui d’une femme de quarantaine était découvert dans l’oued Essaragh à Tbelbou. Ces affaires ne sont pas des exceptions : elles illustrent un ensemble de violences.
Le féminicide de Bou Salem, le 5 juin dernier, en est une tragique illustration. Une femme d’une cinquantaine d’années y a été poignardée à mort par son ex-mari, avant d’être immolée. Elle a quitté ce monde en ayant pour dernière image l’homme qui devait partager sa vie, devenu son exécuteur. !
L’ampleur de ces violences trouve son explication dans les structures sociales elles-mêmes. L’INS révélait en 2022 que 84,7 % des Tunisiennes avaient subi une forme de violence depuis l’âge de 15 ans. Humiliations, menaces, contrôle permanent ne sont pas perçus comme des anomalies, mais comme des comportements « normaux » dans une société patriarcale.
Pierre Bourdieu décrit ce mécanisme : « les dominés appliquent à toute chose du monde social des schèmes de pensée impensés qui construisent la relation de domination du point de vue même des dominants ». Cette intériorisation explique pourquoi nombre de femmes hésitent encore à dénoncer leurs agresseurs. Même la loi 58, sept ans après son entrée en vigueur, considérée comme un progrès majeur, demeure encore peu suffisante.
Le foyer, lieu privilégié de l’oppression
Les données d’Aswat Nissa confirment que 73 % des violences se déroulent dans la sphère privée, 18 % dans l’espace public et 9 % en ligne. Le foyer, censé être protecteur, se révèle être le principal lieu de domination. L’agresseur est le plus souvent le mari, le partenaire ou un proche.
Autre constat qui bouleverse les clichés : près de la moitié des agresseurs recensés ont un niveau universitaire. La violence n’est donc pas l’apanage de l’« inculte barbare » : elle traverse toutes les couches sociales, nourrie par un système patriarcal solidement enraciné.
Face à ce fléau, la société civile tunisienne joue un rôle crucial. Le centre Najia, le centre d’hébergement « Arwa la Kairouanaise » créé en 2017, et l’association Aswat Nissa offrent accompagnement, écoute et protection aux victimes. Leur action est précieuse, mais encore peu.
La Tunisie dispose d’un arsenal juridique important, en particulier la loi 58, qui prévoit prévention, protection, répression et prise en charge des victimes. Mais sans ressources suffisantes, et surtout, sans transformation des mentalités, ce dispositif reste largement symbolique. Comme le rappelle Bourdieu, « la libération des femmes ne peut être attendue que d’une révolution symbolique ». Mais ce changement symbolique doit être accompagnée d’une transformation culturelle, économique et sociale. Cela suppose d’agir à plusieurs niveaux : dans l’éducation, en enseignant l’égalité et le respect dès le plus jeune âge ; dans les médias, en dénonçant les discours qui banalisent ou transmette la violence ; dans les familles, en rompant le silence et en cessant de protéger les agresseurs au nom de l’honneur, etc.
Tant que des Tunisiennes vivent sous la menace de l’oppression et du silence, aucune promesse d’égalité ni de liberté ne pourra être tenue. Transformer la colère en action, les statistiques en politiques et les témoignages en plaidoyers n’est plus une option : c’est une urgence. Car la violence à l’égard des femmes n’est ni une affaire privée, ni une fatalité culturelle : elle constitue une violation systématique des droits humains et un obstacle majeur à la démocratie.
A suivre
Références
Aswat Nissa : www.aswatnissa.org | www.facebook.com/aswat.nissa
*Loi organique n° 2017-58 du 11 août 2017 relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes.
*Institut national de la statistique (INS), Enquête nationale sur la violence à l’égard des femmes, 2022.
*Bourdieu, Pierre (1998). La domination masculine. Paris : Seuil.
*Rapport semestriel 2025 du centre Najia, affilié à l’association Aswat Nissa