{"id":127236,"date":"2018-09-13T18:10:48","date_gmt":"2018-09-13T17:10:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.realites.com.tn\/?p=127236"},"modified":"2018-09-13T18:10:48","modified_gmt":"2018-09-13T17:10:48","slug":"wassila-et-bourguiba","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/realites.com.tn\/fr\/wassila-et-bourguiba\/","title":{"rendered":"Wassila et Bourguiba"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><strong>Par H\u00e9l\u00e9 B\u00e9ji<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Wassila est n\u00e9e le 22 avril 1912. Elle a six ans quand le pr\u00e9sident Wilson d\u00e9clare \u00e0 la conscience du monde \u00ab\u00a0la libert\u00e9 des peuples \u00e0 disposer d\u2019eux-m\u00eames\u00a0\u00bb, huit ans quand son p\u00e8re M\u2019Hammed Ben Ammar, avocat, figure sur la photo de la premi\u00e8re d\u00e9l\u00e9gation nationaliste qui pr\u00e9sente ses dol\u00e9ances \u00e0 Nacer Bey, \u00e0 La Marsa en juin 1920, contre les abus du Protectorat. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re formation du vieux Destour, avec \u00e0 sa t\u00eate Abdelaziz Th\u00e2albi, auteur du c\u00e9l\u00e8bre livre \u00abLa Tunisie Martyre\u00bb, \u0153uvre majeure de la premi\u00e8re conscience nationale.<\/em><\/strong><\/p>\n<div id=\"attachment_127238\" style=\"width: 710px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-127238\" class=\"wp-image-127238\" src=\"https:\/\/www.realites.com.tn\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Hele-Beji-1-300x164.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"383\" srcset=\"https:\/\/realites.com.tn\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Hele-Beji-1-300x164.jpg 300w, https:\/\/realites.com.tn\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Hele-Beji-1.jpg 303w\" sizes=\"(max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><p id=\"caption-attachment-127238\" class=\"wp-caption-text\">Hele Beji<\/p><\/div>\n<p>Wassila avait un p\u00e8re qui l\u2019adorait. D\u00e8s son plus jeune \u00e2ge, il l\u2019a \u00e9lev\u00e9e de mani\u00e8re plus moderne que sa m\u00e8re, et la couvait plus que les autres enfants, car elle \u00e9tait de complexion fragile et souvent malade. Mais surtout, il l\u2019\u00e9duquait comme un gar\u00e7on libre et non comme une fille soumise, respectant sa volont\u00e9, la laissant se couper les cheveux courts \u00e0 la mode Chanel de l\u2019\u00e9poque, porter des pantalons, des b\u00e9rets, voyager en France, et bien entendu, sortir sans voile et aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole. C\u2019est probablement gr\u00e2ce \u00e0 ce p\u00e8re qu\u2019elle acquit cette assurance et cette confiance en elle qui, en plus de sa beaut\u00e9, ont d\u00fb provoquer chez Bourguiba le coup de foudre\u00a0qu\u2019il se plaisait tant \u00e0 raconter. Un m\u00e9lange fait d\u2019autorit\u00e9 naturelle, d\u2019impertinence et de franchise. Pour ce futur h\u00e9ros politique qui voulait \u00e9manciper les femmes, o\u00f9 trouver une meilleure preuve vivante de libert\u00e9 f\u00e9minine qui confirmait ses th\u00e8ses\u00a0? Elle lui r\u00e9v\u00e9lait la v\u00e9rit\u00e9 incarn\u00e9e de l\u2019\u00e9galit\u00e9 indiscutable des femmes.<br \/>\nElle a neuf ans quand sera cr\u00e9\u00e9 officiellement, en 1921, le parti qui s\u2019appellera Destour et dont son p\u00e8re fut membre. Celui-ci \u00e9tait engag\u00e9 politiquement, dans des missions r\u00e9clamant plus de libert\u00e9s publiques aupr\u00e8s des parlementaires fran\u00e7ais. Elle raconte que, \u00ab\u00a0quand il tenait des r\u00e9unions politiques \u00e0 leur maison rue Boukhris, dans la m\u00e9dina, avec ses compagnons du Destour, il lui disait de se tenir derri\u00e8re la porte pour bien \u00e9couter les discussions, afin de s\u2019instruire en politique et de comprendre le monde. C\u2019\u00e9tait de vrais cours de sciences politiques et de patriotisme, mais dont elle ignorait qu\u2019elle rencontrerait, beaucoup plus tard, le destin en chair et en os, dans le regard \u00e9tincelant d\u2019un tribun hors-pair. D\u00e8s sa prime jeunesse, elle avait entendu, au contact de son p\u00e8re, les mots de <em>\u00abmouvement national\u00bb,<\/em> <em>\u00abpatriotisme\u00bb<\/em>, <em>\u00abconstitution\u00bb<\/em>, <em>\u00abs\u00e9paration des pouvoirs\u00bb<\/em>, <em>\u00abpeuple\u00bb<\/em>,<em> \u00ablibert\u00e9\u00bb, <\/em>\u00ab<em>\u00a0\u00e9galit\u00e9\u00bb,<\/em> <em>\u00abp\u00e9tition\u00bb,<\/em> <em>\u00abprotectorat\u00bb<\/em>, \u00ab<em>r\u00e9sident g\u00e9n\u00e9ral<\/em>\u00bb, <em>\u00abdestour\u00bb. <\/em>Cette empreinte p\u00e9dagogique \u00e0 l\u2019adolescence fut ind\u00e9l\u00e9bile. Elle grandit dans l\u2019atmosph\u00e8re de la naissance de la modernit\u00e9 tunisienne, et elle aimera dire \u00e0 Bourguiba plus tard, pour le taquiner\u00a0: <em>\u00abCe n\u2019est pas toi qui m\u2019as appris la politique, c\u2019est mon p\u00e8re\u00a0!\u00bb.<br \/>\n<\/em>Wassila a vingt ans quand meurt ce p\u00e8re bon et intelligent qu\u2019elle v\u00e9n\u00e9rait. Alors, par un relais myst\u00e9rieux de l\u2019histoire, para\u00eet en 1932 L\u2019Action tunisienne, comme un \u00e9cho renaissant du r\u00eave de son p\u00e8re disparu. Le journal \u00e9tait dirig\u00e9 par un jeune intellectuel, Habib Bourguiba, qui gagnera de plus en plus d\u2019emprise au sein du Destour. Avec d\u2019autres militants, il engagera la scission qui conduira \u00e0 la cr\u00e9ation du N\u00e9o-Destour en 1934. Entre l\u2019\u00e2ge de vingt et trente ans, Wassila a d\u00fb vivre, comme tous les Tunisiens, dans les angoisses et les espoirs li\u00e9s \u00e0 la popularit\u00e9 de Bourguiba et \u00e0 la dynamique nationaliste du N\u00e9o-Destour, et des r\u00e9pressions qui s\u2019abattaient sur ses militants.<br \/>\nC\u2019est \u00e0 trente ans seulement qu\u2019elle rencontre enfin celui qui, en entra\u00eenant derri\u00e8re lui des milliers de gens de toutes conditions, allait l\u2019arracher elle aussi \u00e0 sa vie ordinaire, mais comme la lumi\u00e8re d\u2019une com\u00e8te qui n\u2019\u00e9tait r\u00e9serv\u00e9e qu\u2019\u00e0 elle seule. Elle vivait essentiellement, alors, sur la propri\u00e9t\u00e9 agricole de son premier mari, Ali Ben Chedly, qu\u2019elle travaillait comme une v\u00e9ritable fermi\u00e8re, conduisant le tracteur, achetant un troupeau, cultivant les c\u00e9r\u00e9ales, v\u00eatue d\u2019une kachabiya, se plaisant dans sa condition paysanne, m\u00eame si celle-ci \u00e9tait dure, \u00e0 l\u2019image des vies des petits propri\u00e9taires terriens joignant p\u00e9niblement les deux bouts. Elle a toujours aim\u00e9 la terre, l\u2019agriculture, le contact de la nature dont elle a conserv\u00e9 le souvenir d\u2019une vie saine, libre, bonheur simple qui correspondait \u00e0 son temp\u00e9rament joyeux et vivant. Elle y repensait toujours avec nostalgie. Elle faisait d\u00e9j\u00e0 partie des femmes qui aiment travailler par elles-m\u00eames, porter le poids des responsabilit\u00e9s mat\u00e9rielles et familiales, accro\u00eetre leur bien-\u00eatre et gagner leur autonomie sociale par rapport aux hommes.<br \/>\nLa rencontre avec Bourguiba fut plus qu\u2019une simple bluette romantique. Au-del\u00e0 des circonstances d\u2019un hasard sentimental ou priv\u00e9, ce fut le signe d\u2019un \u00e9v\u00e9nement qui les d\u00e9passait tous deux, dans un moment historique exceptionnel o\u00f9 dominaient l\u2019effervescence de la lutte contre le colonialisme, la naissance d\u2019une passion commune pour le progr\u00e8s, l\u2019\u00e9mancipation, la souverainet\u00e9 nationale, le frisson de la patrie. D\u00e8s le d\u00e9but, leur couple cristallisa quelque chose d\u2019in\u00e9dit, d\u2019unique et d\u2019embl\u00e9matique. Dans le contexte conformiste, \u00e9touffant, religieux, fanatique du monde arabe, ils ont incarn\u00e9 quelque chose de r\u00e9volutionnaire, tant sur le plan priv\u00e9 que dans la vie publique.<br \/>\nLe souvenir de l\u2019engagement destourien de son p\u00e8re n\u2019a jamais quitt\u00e9 Wassila, et a d\u00fb augmenter ce sens de la politique qu\u2019elle a admir\u00e9 dans l\u2019\u00e9clat brillant du g\u00e9nie avant-gardiste de Bourguiba. Bien qu\u2019elle e\u00fbt pris conscience assez vite que celui-ci \u00e9tait plus tourn\u00e9 vers l\u2019autoritarisme, et m\u00eame un volontarisme parfois brutal dans l\u2019action, contrastant avec les mani\u00e8res plus souples et plus traditionnelles du Vieux-Destour, Bourguiba finit par lui d\u00e9montrer, par sa force de persuasion, l\u2019efficacit\u00e9 de sa m\u00e9thode contre le colonialisme et l\u2019occupation, \u00e0 la fois m\u00e9lange de n\u00e9gociation et de r\u00e9sistance populaire arm\u00e9e. En fait, elle avait vu que sa sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle contenait d\u00e9j\u00e0 en germe un caract\u00e8re dominateur dont il ne se d\u00e9partit jamais. Mais elle avait compris que son \u00e9loquence et son charisme sur les foules \u00e9taient promis \u00e0 un grand avenir et \u00e0 un r\u00f4le politique hors du commun.<br \/>\nMalgr\u00e9 sa lutte \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, Wassila n\u2019en a pas moins gard\u00e9 toute sa vie un penchant pour les m\u0153urs douces et pacifiques li\u00e9es \u00e0 la tol\u00e9rance paternelle, m\u00eame si elles \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme d\u00e9su\u00e8tes. Elle a montr\u00e9 \u00e0 maintes reprises, durant son compagnonnage avec Bourguiba, sa vocation \u00e0 rapprocher et \u00e0 r\u00e9concilier plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 \u00e9liminer. Elle avait sur lui une grande force d\u2019apaisement. Elle avait elle-m\u00eame certes des pr\u00e9f\u00e9rences et des adversaires, mais elle a toujours \u00e9t\u00e9 farouchement oppos\u00e9e \u00e0 toute forme de r\u00e9pression arbitraire. Sa personnalit\u00e9 \u00e9tait davantage tourn\u00e9e vers une tendance profonde \u00e0 la civilit\u00e9 tunisienne, qualifi\u00e9e de <em>\u00ab\u00a0bourgeoise\u00a0\u00bb<\/em>, mais qui en r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9v\u00e9lait la culture ancestrale de relations humaines fond\u00e9es sur le pourparler, m\u00eame dans les situations les plus conflictuelles, et sur une sainte horreur de la violence et des ruptures irr\u00e9m\u00e9diables. Ce go\u00fbt de paix dans l\u2019action militante est un caract\u00e8re universel des Tunisiens, dont elle a \u00e9t\u00e9 une figure f\u00e9minine lumineuse, et que Bourguiba a incarn\u00e9 aussi avec son talent diplomatique, dans son rapport avec la France en particulier, qu\u2019il combattait sans haine et dont il louait les valeurs de culture et de civilisation. Ce fond civilis\u00e9 du caract\u00e8re tunisien a toujours \u00e9t\u00e9 un barrage contre les tentations fascistes de certains courants politiques, li\u00e9s au panarabisme, \u00e0 l\u2019islamisme et \u00e0 leur contraire, le marxisme, dont Bourguiba d\u00e9testait toute la gamme en bloc. D\u2019ailleurs, dans toutes les attaques dont elle ou lui ont \u00e9t\u00e9 l\u2019objet, on peut ais\u00e9ment deviner les arri\u00e8res-pens\u00e9es d\u2019une id\u00e9ologie fasciste, sanglante et totalitaire.<br \/>\nBeaucoup de choses totalement fausses ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crites \u00e0 son sujet, relativement \u00e0 son <em>\u00ab\u00a0go\u00fbt\u00a0\u00bb<\/em> du pouvoir, sans parler, dans la bouche d\u2019universitaires <em>\u00abcultiv\u00e9s\u00bb <\/em>des mufleries dignes de l\u2019obsc\u00e9nit\u00e9 ignare des r\u00e9seaux sociaux, quand la pulsion de calomnier donne \u00e0 la l\u00e2chet\u00e9 et au ressentiment l\u2019illusion grossi\u00e8re de la notori\u00e9t\u00e9. Mais pour ceux qui la connaissaient vraiment, \u00e0 maintes reprises elle a montr\u00e9 qu\u2019elle vivait le pouvoir comme une privation de son ind\u00e9pendance, de sa joie de vivre, de sa libert\u00e9 d\u2019expression et finalement comme une prison. Elle assumait ce r\u00f4le aride par d\u00e9vouement pour Bourguiba. Elle d\u00e9testait par exemple qu\u2019on l\u2019appelle <em>\u00ab\u00a0Majda\u00a0\u00bb <\/em>(litt\u00e9ralement<em> \u00ab\u00a0glorieuse\u00a0\u00bb <\/em>ou <em>\u00ab\u00a0prestigieuse\u00a0\u00bb<\/em>) et elle remettait \u00e0 leur place les flagorneurs qui croyaient lui faire plaisir en lui attribuant ce titre qui l\u2019\u00e9nervait. Quand elle appelait quelqu\u2019un au t\u00e9l\u00e9phone, elle se pr\u00e9sentait par son simple pr\u00e9nom <em>\u00ab\u00a0Wassila\u00a0\u00bb<\/em> et elle ne disait jamais \u00ab\u00a0<em>Madame Bourguiba\u00a0<\/em>\u00bb, encore moins \u00ab<em>\u00a0pr\u00e9sidente\u00a0<\/em>\u00bb. Mais il y a, dans toutes les rumeurs qui ont circul\u00e9 sur elle, un m\u00e9lange de fascination malsaine pour les souverains, d\u2019attraction ambivalente et frustr\u00e9e, et de haine irrationnelle pour l\u2019autorit\u00e9 naturelle d\u2019une femme qui exer\u00e7ait un ascendant incomparable sur un homme sup\u00e9rieur, \u00e0 qui elle savait tenir t\u00eate, mais auquel personne ne r\u00e9sistait et que tout le monde craignait, dans un monde o\u00f9 peu de femmes osent sortir de leur r\u00f4le domestique, encore moins exprimer une pens\u00e9e politique personnelle. \u00c0 cause sans doute de l\u2019histoire de sa relation extraconjugale avec Bourguiba au commencement, elle a d\u00fb subir les qu\u2019en-dira-t-on, m\u00eame apr\u00e8s son mariage et durant toute sa vie officielle, de la part des bien-pensants, modernistes ou conservateurs, faux progressistes, juristes faquins, p\u00e9dants sournois, m\u00e9decins de cour, parjures, bigots patelins, bravaches de caf\u00e9, cabotins de culture, fiers-\u00e0-bras de th\u00e9\u00e2tre qui ont fait d\u2019elle la cible d\u2019une \u00ab\u00a0lapidation\u00a0\u00bb morale qui ressemble fort \u00e0 celle r\u00e9serv\u00e9e, dans les bas-fonds obscurantistes du monde musulman, \u00e0 la lapidation physique de la femme adult\u00e8re.<br \/>\nMais la personnalit\u00e9 de Wassila ne se laissait pas intimider, et r\u00e9v\u00e9la sa force d\u2019insoumission et d\u2019affirmation de soi, dans un climat o\u00f9 toute la classe politique tremblait devant un seul leader, le <em>\u00abCombattant supr\u00eame\u00bb.<\/em> Ce caract\u00e8re f\u00e9minin indomptable dont Bourguiba admirait la superbe, parce que justement elle \u00e9tait probablement la seule dans son entourage \u00e0 ne pas le craindre, \u00e9tait encore per\u00e7u, par une soci\u00e9t\u00e9 inhib\u00e9e, comme une incarnation de l\u2019insolence, de l\u2019arrogance, et peut-\u00eatre d\u2019une certaine forme d\u2019irr\u00e9ligion et de transgression p\u00e9cheresse, insupportable aux hypocrites. Elle se distinguait par une hardiesse personnelle o\u00f9 brillait la franchise de ses propos, de sa libert\u00e9, de sa volont\u00e9, de son audace, de son humour.<br \/>\nL\u2019histoire de la rencontre mythique entre Wassila et Bourguiba est aujourd\u2019hui connue de tous. Le coup de foudre de Bourguiba pour son regard alourdi sous sa paupi\u00e8re est devenu c\u00e9l\u00e8bre, depuis le jour o\u00f9 il s\u2019est trouv\u00e9 par hasard en face d\u2019elle, et que, dit-il, ce fut une apparition<em> \u00abdont la beaut\u00e9 et la distinction, \u00e9taient telles que j\u2019avais peine \u00e0 ma\u00eetriser mes \u00e9motions\u00bb<\/em>. C\u2019\u00e9tait un jour o\u00f9 il rendait visite \u00e0 des cousins chez qui elle se trouvait, alors qu\u2019elle \u00e9tait v\u00eatue, comme elle le raconte elle-m\u00eame, d\u2019une robe de chambre faite dans une bure militaire. Il y a eu aussi, ce jour-l\u00e0, le fameux baisemain, signe de galanterie fran\u00e7aise encore inconnu en Tunisie et qui l\u2019avait impressionn\u00e9e, que Bourguiba lui prodiguait \u00e0 chaque rencontre en guise d\u2019hommage amoureux, tout cela dans une soci\u00e9t\u00e9 encore profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9e de conservatisme familial et religieux. Dans cette relation inconcevable pour l\u2019\u00e9poque, compte-tenu de son statut de femme mari\u00e9e et m\u00e8re d\u2019une fille, Nabila, l\u2019id\u00e9al nationaliste fut \u00e9troitement li\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9al de l\u2019amour romantique. Des aspirations similaires du bonheur politique et du sentiment personnel se trouv\u00e8rent entrem\u00eal\u00e9es.<br \/>\nQuand il l\u2019\u00e9pousa, Wassila avait cinquante ans, et d\u00e9j\u00e0 derri\u00e8re elle une vie personnelle li\u00e9e \u00e0 la grande histoire. Sa vive intelligence, sa sociabilit\u00e9, sa force de caract\u00e8re, son anticonformisme, son enthousiasme sans faille pour la cause bourguibienne, pour sa pens\u00e9e et sa vision, dont la popularit\u00e9 ne faisait plus de doute, ont toujours accompagn\u00e9 le grand homme m\u00eame dans les moments les plus noirs. Elle l\u2019avait consid\u00e9rablement soutenu durant toutes ses \u00e9preuves d\u2019exil et d\u2019emprisonnement, dont leur correspondance priv\u00e9e fait foi. Elle n\u2019avait cess\u00e9 de militer \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s en y entra\u00eenant toute sa famille, aussi bien dans la clandestinit\u00e9 qu\u2019au grand jour, malgr\u00e9 la d\u00e9sapprobation de sa m\u00e8re quand elle divor\u00e7a de son premier mari. Finalement, apr\u00e8s des rebondissements parfois dramatiques et d\u00e9chirants, Bourguiba parvint \u00e0 ses fins et il \u00e9pousa Wassila en 1962.<br \/>\nLa fascination qu\u2019elle avait pour son g\u00e9nie et l\u2019admiration qu\u2019elle avait pour lui n\u2019avaient d\u2019\u00e9gal que l\u2019ascendant moral que son charisme f\u00e9minin et la hauteur naturelle de son caract\u00e8re, d\u00e9gageaient. Il est \u00e9vident que la personnalit\u00e9 souveraine de Wassila a jou\u00e9 un r\u00f4le incontestable dans la prise de conscience, par Bourguiba, de la puissance des femmes dans la vie sociale et publique, et de leur \u00e9galit\u00e9 morale et intellectuelle avec les hommes. Wassila, quand il l\u2019a connue, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une femme libre \u00e0 laquelle le moule paternel sans entraves avait donn\u00e9 cette aisance physique et morale, que le temps transmue en saisissante pr\u00e9sence. La v\u00e9ritable gloire de Bourguiba\u00a0 est d\u2019avoir compris cela tout de suite, et d\u2019avoir eu le courage de donner \u00e0 cette \u00e9vidence la force irr\u00e9versible de droits fondamentaux.\u00a0Ils incarnaient tous les deux un couple lib\u00e9r\u00e9 des pr\u00e9jug\u00e9s religieux, de l\u2019obscurantisme, des dogmes archa\u00efques, des interdits hypocrites et ont \u00e9t\u00e9 le mod\u00e8le dominant des premiers droits civiques dont devaient b\u00e9n\u00e9ficier toutes les femmes tunisiennes, et que Bourguiba, libre-penseur, a inscrits dans un code ind\u00e9l\u00e9bile. C\u2019est probablement l\u00e0 que s\u2019est forg\u00e9e la matrice originelle de l\u2019\u00e9mancipation des femmes tunisiennes, non contre les hommes mais avec leur amiti\u00e9 enti\u00e8re. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 Wassila qu\u2019une loi sur l\u2019adoption, unique dans le monde arabe, avait \u00e9t\u00e9 vot\u00e9e, qu\u2019elle a voulu appliquer dans sa vie personnelle pour donner l\u2019exemple, en faisant adopter par leur couple une petite fille, Hager.<br \/>\nBien que profond\u00e9ment traditionnelle dans sa vocation maternelle et familiale &#8211; le d\u00e9vouement qu\u2019elle a gard\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son premier mari Ali Ben Chedly n\u2019a jamais faibli malgr\u00e9 leur divorce &#8211; Wassila avait toutes les qualit\u00e9s d\u2019une femme moderne dont l\u2019autonomie et les actes n\u2019\u00e9taient d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s \u00e0 personne. Elle \u00e9tait jalouse non de ses pr\u00e9rogatives de pr\u00e9sidente, mais de celles de sa libert\u00e9 de jugement et de conscience. Mais cela ne l\u2019emp\u00eachait pas d\u2019appartenir, par sa g\u00e9n\u00e9alogie, \u00e0 la civilisation musulmane, et de rendre \u00e0 sa religion de multiples d\u00e9votions en faisant de nombreuses fois le p\u00e8lerinage \u00e0 La Mecque. Elle \u00e9tait v\u00e9n\u00e9r\u00e9e dans le monde arabe et musulman, o\u00f9 elle a nou\u00e9 de prestigieuses et fid\u00e8les amiti\u00e9s, au Moyen-Orient comme en Afrique du Nord. N\u2019oublions pas que son p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 form\u00e9 \u00e0 la Grande mosqu\u00e9e de la Zitouna, et que son lib\u00e9ralisme se conciliait avec l\u2019attachement aux beaut\u00e9s de son culte. Mais cette culture, dont Wassila a h\u00e9rit\u00e9, \u00e9tait fortement habit\u00e9e chez elle par le refus du fanatisme et de l\u2019obscurantisme. Politiquement, elle \u00e9tait tr\u00e8s proche de Bourguiba dans ses th\u00e8ses contre le panarabisme, l\u2019int\u00e9grisme religieux et toute forme d\u2019id\u00e9ologie totalitaire.<br \/>\n<img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-127240 alignleft\" src=\"https:\/\/www.realites.com.tn\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Wassila-1-252x300.jpg\" alt=\"\" width=\"252\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/realites.com.tn\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Wassila-1-252x300.jpg 252w, https:\/\/realites.com.tn\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Wassila-1.jpg 350w\" sizes=\"(max-width: 252px) 100vw, 252px\" \/>Contrairement \u00e0 une vue superficielle de la r\u00e9alit\u00e9, l\u2019influence qu\u2019elle avait aupr\u00e8s de Bourguiba s\u2019\u00e9largissait \u00e0 l\u2019attrait qu\u2019elle exer\u00e7ait sur toutes les grandes personnalit\u00e9s qu\u2019elle a c\u00f4toy\u00e9es, aussi bien \u00e0 l\u2019\u00e9tranger que dans son pays. Son r\u00f4le a toujours \u00e9t\u00e9 per\u00e7u par les observateurs cultiv\u00e9s et intelligents, comme un enrichissement sensible et raffin\u00e9 du pouvoir pr\u00e9sidentiel, et une att\u00e9nuation du caract\u00e8re trop autoritaire de Bourguiba, dont elle calmait souvent les rigueurs et les d\u00e9cisions absolutistes, lorsqu\u2019elle essayait d\u2019apporter un point de vue moins s\u00e9v\u00e8re, plus indulgent et bienveillant \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ses adversaires politiques, m\u00eame les plus acharn\u00e9s.<br \/>\n\u00c0 plusieurs reprises, elle avait jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9terminant dans le d\u00e9nouement de certaines crises, par exemple quand elle s\u2019\u00e9tait oppos\u00e9e au projet d\u2019union entre la Tunisie et la Libye en 1974. Au cours des \u00e9v\u00e9nements tragiques du Jeudi noir le 26 janvier 1978, il \u00e9tait clair que Wassila avait pris le parti de la Centrale syndicale d\u2019Habib Achour et qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9e et r\u00e9volt\u00e9e par la r\u00e9pression sanglante. Lors des \u00e9meutes du pain en janvier 1984, elle \u00e9tait intervenue passionn\u00e9ment aupr\u00e8s du pr\u00e9sident pour sauver la t\u00eate des adolescents qu\u2019il voulait condamner \u00e0 mort. Elle est intervenue \u00e0 plusieurs reprises aussi pour faire lib\u00e9rer des prisonniers politiques de gauche, en particulier le groupuscule marxiste emprisonn\u00e9 \u00e0 Borj El roumi.<br \/>\nSon engagement ind\u00e9fectible \u00e0 l\u2019\u00e9gard des Palestiniens lui a permis de persuader Bourguiba de leur offrir l\u2019asile en Tunisie, ainsi qu\u2019\u00e0 Yasser Arafat, chef de l\u2019Organisation de Lib\u00e9ration de la Palestine, dont elle \u00e9tait tr\u00e8s proche, apr\u00e8s leur \u00e9vacuation\u00a0 de Beyrouth et leur errance au Moyen-Orient o\u00f9 personne, dans le monde arabe n\u2019avait accept\u00e9 de les accueillir, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle aille elle-m\u00eame les recevoir au port de Bizerte, o\u00f9 la foule est all\u00e9e les acclamer, en 1982. Mais elle ne s\u2019est jamais d\u00e9rob\u00e9e au devoir de protection de la communaut\u00e9 juive de Tunis, qu\u2019elle prenait sous son aile chaque fois qu\u2019il y avait des troubles li\u00e9s \u00e0 la question isra\u00e9lienne, et surtout pendant les \u00e9meutes de 1967 et les relents d\u2019antis\u00e9mitisme.<br \/>\nC\u2019est sans doute au cours des diff\u00e9rentes crises li\u00e9es \u00e0 l\u2019absolutisme grandissant du r\u00e9gime qu\u2019ont commenc\u00e9 \u00e0 appara\u00eetre les premi\u00e8res fissures dans la complicit\u00e9 politique entre Bourguiba et Wassila. En r\u00e9alit\u00e9, elle a jou\u00e9 un r\u00f4le protecteur \u00e0 son \u00e9gard, mais elle ne l\u2019entretenait pas dans son hostilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des opposants. Au contraire, elle aurait voulu qu\u2019il f\u00fbt davantage \u00e0 l\u2019\u00e9coute des dissidents du Parti quand ceux-ci fond\u00e8rent le journal Erra\u00ef et plus tard D\u00e9mocratie. Elle avait essay\u00e9 de jouer un r\u00f4le conciliateur dans la scission qui commen\u00e7a au congr\u00e8s de 1971, et qui conduisit \u00e0 une s\u00e9paration et \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un nouveau parti, le MDS, Mouvement d\u00e9mocrate socialiste, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 70. Bien que n\u2019\u00e9tant pas parvenue \u00e0 convaincre Bourguiba de la n\u00e9cessit\u00e9 de cette d\u00e9mocratisation du parti, elle obtint pour eux l\u2019autorisation de publier leurs journaux, Erra\u00ef et D\u00e9mocratie, gr\u00e2ce en particulier \u00e0 Hassib Ben Ammar et Radhia Haddad, qui en \u00e9taient les membres fondateurs. Auparavant, dans les ann\u00e9es 60, en d\u00e9pit de la rupture entre Bourguiba et le grand syndicaliste Ahmed Tlili, \u00e0 cause de la fameuse et splendide Lettre \u00e0 Bourguiba, dont elle a \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9missaire, elle a d\u00e9fendu ce militant avec ardeur et a gard\u00e9 pour lui un ind\u00e9fectible attachement, l\u2019a soutenu jusque dans son exil, en prot\u00e9geant sa famille et ses enfants durant son absence jusqu\u2019\u00e0 sa mort, et m\u00eame bien au-del\u00e0.<br \/>\nEn fin de compte, et pour briser les st\u00e9r\u00e9otypes \u00e0 son sujet, Wassila aura eu moins d\u2019influence qu\u2019on ne croit sur la pens\u00e9e destourienne de Bourguiba qui, au fond, n\u2019accepta jamais une remise en question du mono-partisme et l\u2019existence l\u00e9gale de l\u2019opposition. Peu \u00e0 peu, le commerce insoumis de Wassila avec les opposants \u00e0 Bourguiba, a fini par cr\u00e9er des tensions entre eux, surtout apr\u00e8s la publication de son grand entretien dans le magazine Jeune Afrique, sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une r\u00e9forme d\u00e9mocratique par le choix de modifier la Constitution, afin d\u2019\u00e9viter une guerre fatale de succession qui avait commenc\u00e9 depuis l\u2019affaiblissement de Bourguiba dans la maladie (Jeune Afrique 28 f\u00e9vrier 1982).<br \/>\nH\u00e9las, apr\u00e8s le d\u00e9part volontaire de Wassila du palais et son exil, au lieu d\u2019un hommage attendu et d\u2019une r\u00e9\u00e9dition de ce t\u00e9moignage capital en faveur d\u2019une d\u00e9mocratisation future de la Tunisie, au lieu que ce magazine dont elle d\u00e9fendit\u00a0 maintes fois le directeur, contre Bourguiba lui-m\u00eame, rapppel\u00e2t aux lecteurs le courage inou\u00ef d\u2019une femme dont la parole publique lui valut la col\u00e8re de son \u00e9poux, jusqu\u2019au d\u00e9nouement que l\u2019on sait, ce cher <em>\u00ab\u00a0ami\u00a0\u00bb<\/em>Ben Yahmed pr\u00e9f\u00e9ra comme preuve de son \u00ab<em>\u00a0amiti\u00e9\u00a0\u00bb<\/em> sonner la charge de la <em>\u00ab\u00a0r\u00e9pudiation <\/em>\u00bb et de la<em> \u00ab\u00a0lapidation\u00a0\u00bb,<\/em> les jets de pierres et de fange o\u00f9 se pourl\u00e8chent les canines des m\u00e9g\u00e8res et des misogynes, le clabaudage de la b\u00eatise, la tra\u00eetrise\u00a0de <em>\u00ab\u00a0f\u00e9ministes\u00a0\u00bb<\/em> qui se p\u00e2maient dans son antichambre pr\u00e9sidentielle au temps de sa grandeur, les potinages des mythomanes, sous les jappements de la meute glapissante derri\u00e8re le grognement d\u2019un petit roquet hargneux. Elle entama alors un proc\u00e8s \u00e0 Paris contre le magazine pour diffamation, qu\u2019elle gagna et o\u00f9 il fut condamn\u00e9.<br \/>\nMais elle avait un rayonnement et une notori\u00e9t\u00e9 au-del\u00e0 des fronti\u00e8res tunisiennes, qui lui ont permis de trouver de multiples soutiens, et de mesurer la loyaut\u00e9 de ses vrais amis et des pays fr\u00e8res, surtout dans le moment de sa disgr\u00e2ce. Elle incarnait elle aussi l\u2019intelligence tunisienne dans sa relation avec les grandes puissances, et la place exemplaire de la Tunisie dans la culture mondiale, \u00e0 travers la victoire du f\u00e9minisme dont elle \u00e9tait l\u2019ancrage \u00e0 la t\u00eate de l\u2019\u00c9tat. Elle a ajout\u00e9, au mod\u00e8le de d\u00e9veloppement de la Tunisie pour le tiers-monde, une symbolique f\u00e9minine rarement visible au sommet des Etats nouvellement ind\u00e9pendants. Simone Veil, aujourd\u2019hui inhum\u00e9e au Panth\u00e9on, la consid\u00e9rait comme une semblable et l\u2019appr\u00e9ciait beaucoup.<br \/>\nDans les ann\u00e9es du d\u00e9clin de Bourguiba, contrairement \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 dit, celui-ci ne l\u2019a jamais r\u00e9pudi\u00e9e. C\u2019est elle qui a quitt\u00e9 Carthage, abandonnant palais, prestige, privil\u00e8ges, pouvoir, titre, Etat\u00a0! Car elle avait perdu le sens essentiel de sa mission, et le ressort de son devoir, prot\u00e9ger l\u2019image et la dignit\u00e9 de Bourguiba, contre sa d\u00e9ch\u00e9ance politique, le voyant sombrer dans des errements qui ne correspondaient plus \u00e0 son g\u00e9nie profond, et dont elle ne supportait plus l\u2019action destructrice de l\u2019entourage sur l\u2019intelligence du grand homme, qui ne s\u2019appartenait plus. Elle savait en partant qu\u2019elle mettait en p\u00e9ril sa propre famille, et sa propre personne. Elle en accepta les risques, et son exil fut suivi, contre ses proches, de r\u00e9torsions, menaces, harc\u00e8lements, chantages, interdictions de voyage, radiations universitaires, retraits de passeports, emprisonnements, etc. Mais elle affronta tout, car elle ne supportait plus d\u2019\u00eatre le t\u00e9moin\u00a0 de cette conspiration infamante contre le prestige et l\u2019image de Bourguiba. Apr\u00e8s son d\u00e9part, f\u00e2ch\u00e9 et mortifi\u00e9 de ne pas la voir revenir, celui-ci entama alors une proc\u00e9dure de divorce pour abandon du <em>\u00ab\u00a0palais\u00a0\u00bb <\/em>conjugal qui, d\u2019ailleurs, n\u2019aboutira jamais.<br \/>\nPeut-\u00eatre \u00e9tait-il apparu alors \u00e0 Wassila, plus clairement que jamais, qu\u2019il y avait dans le r\u00e9gime du parti unique de Bourguiba, une r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9pressive qui lui a toujours pes\u00e9 mais contre laquelle en fin de compte elle n\u2019a pas pu faire grand-chose, et qui a \u00e9t\u00e9 la cause du d\u00e9clin et de la destitution de son leader. Malgr\u00e9 son d\u00e9vouement, sa fid\u00e9lit\u00e9 et sa loyaut\u00e9 \u00e0 Bourguiba, la nature d\u2019un r\u00e9gime autocratique o\u00f9 elle \u00e9touffait ne correspondait pas \u00e0 la personnalit\u00e9 d\u2019une femme profond\u00e9ment lib\u00e9rale et tol\u00e9rante, qui avait compris que le processus de l\u2019\u00e9mancipation populaire deviendrait un jour irr\u00e9versible.<br \/>\nEn quittant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le palais de Carthage, elle a ainsi r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que sa v\u00e9ritable vocation n\u2019\u00e9tait ni l\u2019exercice ni l\u2019app\u00e9tit du pouvoir, mais l\u2019abn\u00e9gation envers la pens\u00e9e politique et l\u2019\u0153uvre de Bourguiba dans sa vision historique originelle, et sa capacit\u00e9 unique d\u2019anticipation de la modernit\u00e9. D\u2019une certaine mani\u00e8re, beaucoup de r\u00e9formes d\u2019avant-garde contre les pr\u00e9jug\u00e9s religieux, les superstitions et l\u2019ignorance n\u2019auraient sans doute peut-\u00eatre pas \u00e9t\u00e9 amen\u00e9es avec le m\u00eame succ\u00e8s et la m\u00eame d\u00e9termination, si elle n\u2019y avait pas apport\u00e9 son appui acharn\u00e9, son exemple et avec elle, celui de toutes les femmes tunisiennes.<br \/>\nApr\u00e8s le 7 novembre 1987, elle rentre en Tunisie en quittant son exil en France, o\u00f9 elle avait \u00e9t\u00e9 soutenue par de nombreuses personnalit\u00e9s politiques de premier plan, ses amis fran\u00e7ais, alg\u00e9riens, palestiniens, et arabes en g\u00e9n\u00e9ral. Elle retrouve alors chez elle, dans la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, sa vie de grand-m\u00e8re et de citoyenne ordinaire. Elle \u00e9tait redevenue la femme simple, rieuse, active et sociable qu\u2019elle n\u2019avait jamais cess\u00e9 d\u2019\u00eatre au fond de son c\u0153ur. Quelques semaines avant sa mort, le pr\u00e9sident Ben Ali eut le geste de lui restituer son passeport diplomatique, qu\u2019il lui fit remettre \u00e0 Paris par le Consulat. Elle ne s\u2019y attendait pas. Elle n\u2019avait rien demand\u00e9. Elle l\u2019ouvrit, \u00e9tonn\u00e9e. A la rubrique \u00ab<em>\u00a0Profession\u00a0<\/em>\u00bb, ses yeux tomb\u00e8rent sur le mot \u00ab\u00a0<em>Militante\u00a0<\/em>\u00bb. Elle le lut, le relut, le regard soudain brouill\u00e9, et ce furent les derni\u00e8res larmes de joie qu\u2019elle versa sur cette terre. Elle disparut le 22 juin 1999, sans jamais avoir accept\u00e9 de revoir Bourguiba, ni acquiesc\u00e9 \u00e0 sa demande en annulation de divorce et en remariage. Mais cette distance, par-del\u00e0 la s\u00e9paration, lui a dict\u00e9 de tenir toujours \u00e0 son \u00e9gard des propos d\u2019une grande dignit\u00e9 et d\u2019une grande v\u00e9n\u00e9ration. Elle connaissait son \u0153uvre, elle l\u2019honorait, elle y avait contribu\u00e9 et elle ne l\u2019a jamais reni\u00e9e. Au contraire, elle lui a apport\u00e9 la touche esth\u00e9tique, sensible, humaine, g\u00e9n\u00e9reuse qui \u00e9tait la sienne et qui souvent manque aux grands hommes qui ont exerc\u00e9 sur leurs semblables une domination sans partage, et parfois sans merci. En le quittant, elle lui donnait raison, en lui apportant la derni\u00e8re preuve que la libert\u00e9 d\u2019une femme prot\u00e9geait la gloire d\u2019un homme.<br \/>\nElle lui avait conseill\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises, depuis qu\u2019il \u00e9tait tomb\u00e9 malade, de se retirer et de quitter le pouvoir. Elle r\u00eavait qu\u2019il part\u00eet en beaut\u00e9, comme elle disait, et qu\u2019il rest\u00e2t le p\u00e8re spirituel de la nation. Elle consid\u00e9rait que personne n\u2019avait travaill\u00e9 pour son pays autant que lui et qu\u2019il m\u00e9ritait de se reposer. Elle \u00e9tait parfaitement lucide et savait que l\u2019\u00e2ge, l\u2019\u00e9puisement, la maladie, l\u2019usure du pouvoir, auraient fini par avoir raison de son discernement et de sa raison. Elle savait qu\u2019il n\u2019avait pas d\u2019\u00e9gal, mais elle savait aussi que la <em>\u00ab\u00a0pr\u00e9sidence \u00e0 vie \u00bb <\/em>pr\u00e9cipiterait sa fin. Peut-\u00eatre, malgr\u00e9 la s\u00e9paration finale, avait-elle gard\u00e9 dans son esprit l\u2019ineffable v\u00e9rit\u00e9 de leur histoire, que nous retrouvons comme une promesse ind\u00e9l\u00e9bile, dans les mots bouleversants qu\u2019il lui avait \u00e9crits le 5 janvier 1953, depuis sa prison de La Galite\u00a0:\u00ab<em>\u00a0Quel que soit le sort qui m\u2019attend, quelle que soit la r\u00e9sidence qu\u2019on m\u2019assignera, f\u00fbt-elle au bout du monde, en Corse, \u00e0 Madagascar ou \u00e0 Ha\u00efti, quel que soit le temps qui me reste \u00e0 vivre, je t\u2019aimerai de toute mon \u00e2me\u2026 jusqu\u2019\u00e0 mon dernier soupir, et le dernier battement de mon c\u0153ur sera pour toi. Voil\u00e0 ce qui me soutient et me r\u00e9conforte et me donnera la force de tenir le coup et de sauver mon honneur, l\u2019honneur de la Tunisie.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>La Galite \u2013 5 Janvier 1953<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>H\u00e9l\u00e9 B\u00e9ji<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par H\u00e9l\u00e9 B\u00e9ji Wassila est n\u00e9e le 22 avril 1912. 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