{"id":1553,"date":"2012-06-14T04:26:00","date_gmt":"2012-06-14T03:26:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.realites.com.tn\/demo\/?p=1553"},"modified":"2012-06-14T04:26:00","modified_gmt":"2012-06-14T03:26:00","slug":"lettre-a-monsieur-le-president","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/realites.com.tn\/fr\/lettre-a-monsieur-le-president\/","title":{"rendered":"Lettre \u00e0 Monsieur le Pr\u00e9sident"},"content":{"rendered":"<p>\n\tUne fois n&rsquo;est pas coutume, pasticher Boris Vian en lui empruntant le premier vers de sa chanson, n&rsquo;est pas un crime de l&egrave;se-conscience. En effet, comme lui, j&rsquo;ai envie de vous dire : &laquo;Monsieur le Pr&eacute;sident, je vous fais une lettre&hellip;&raquo; Bien entendu, magistralement interpr&eacute;t&eacute;e par Serge Reggiani, mais l&agrave;, je vous en fais gr&acirc;ce, je chante faux.\n<\/p>\n<p>\n\tPourtant, pour peu que je me fasse le porte-parole d&rsquo;une large majorit&eacute; de l&rsquo;opinion publique, moult questions m&rsquo;interpellent de toutes parts et m&rsquo;astreignent &agrave; un imbroglio d&rsquo;id&eacute;es et de pens&eacute;es &agrave; tel point que je ne sais plus o&ugrave; donner de la t&ecirc;te, ni par quoi commencer&hellip; Peut-&ecirc;tre &mdash;qu&rsquo;une bonne dose de musique en &eacute;coutant &laquo;Le D&eacute;serteur&raquo;&mdash; m&rsquo;aiderait &agrave; y voir plus clair ! &hellip; A tout de suite.&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n<\/p>\n<p>\n\tLe long parcours de votre engagement politique et l&rsquo;&acirc;pre combat que vous avez men&eacute; des ann&eacute;es durant contre le despotisme et la dictature se sont trouv&eacute;s, contre toute attente, couronn&eacute;s de succ&egrave;s au lendemain m&ecirc;me des &eacute;v&egrave;nements du 14 janvier 2011. Bien que votre&nbsp; implication et, du reste, pas plus que celle du parti au pouvoir, ne f&ucirc;t &agrave; l&rsquo;origine de la formidable mouvance populaire qui eut raison du dictateur, vous vous trouvez maintenant et &agrave; la surprise g&eacute;n&eacute;rale &agrave; la t&ecirc;te de votre parti et, comme par un tour de magie, tout juste apr&egrave;s les &eacute;lections, en charge de la destin&eacute;e de la nation toute enti&egrave;re, en qualit&eacute; de Pr&eacute;sident de la R&eacute;publique.\n<\/p>\n<p>\n\tC&rsquo;est la cons&eacute;cration supr&ecirc;me. La plus haute fonction pour veiller au devenir de tout un peuple qui, par son suffrage, a plac&eacute; tous ses espoirs de changement et de libert&eacute; en votre personne. C&rsquo;est une lourde t&acirc;che et une responsabilit&eacute; qui ne suppose ni concessions avec l&rsquo;arbitraire, ni tergiversations dans les options majeures que vous vous &eacute;tiez fix&eacute;es dans votre programme de campagne. Le but ultime de toute une vie d&rsquo;acharnement pour vaincre cet arbitraire et tout ce qu&rsquo;il v&eacute;hicule comme injustices et exactions, ce r&ecirc;ve qui, je me mets ais&eacute;ment &agrave; votre place, caressait vos onirismes les plus enfouis, ce r&ecirc;ve est enfin r&eacute;alit&eacute; : vous &ecirc;tes le Pr&eacute;sident le quatri&egrave;me locataire du palais de Carthage ; n&rsquo;est-ce pas l&agrave;, par analogie &agrave; l&rsquo;American Dream,&nbsp; le &laquo;Tunisian Dream&raquo; ?\n<\/p>\n<p>\n\tAussi, Monsieur le Pr&eacute;sident, permettez que pendant un laps de temps relativement court, en l&rsquo;occurrence celui de la r&eacute;daction de la pr&eacute;sente missive, je m&rsquo;accorde un moment de r&eacute;pit en votre compagnie, peut &ecirc;tre dans le parc du palais, pour appr&eacute;cier ce sentiment de soulagement extr&ecirc;me que vous avez certainement ressenti et auquel se m&ecirc;le sinon l&rsquo;euphorie, au moins la fiert&eacute;. &laquo;Ouf, enfin j&rsquo;y suis&hellip; ! A la place de celui-l&agrave; m&ecirc;me que j&rsquo;ai combattu, qui m&rsquo;a humili&eacute;, vilipend&eacute; et, pour finir, &eacute;vinc&eacute; du pays&raquo;. La revanche, quel que soit votre &eacute;tat d&rsquo;esprit &agrave; l&rsquo;endroit du sentiment vindicatif, est sans nul doute doucereuse au palais. Excusez cet euph&eacute;misme ou ce jeu de mots mais, pour l&rsquo;heure, c&rsquo;est le citoyen ordinaire qui s&rsquo;adresse au citoyen pr&eacute;sident. Et, en cela, je me fais le porte-parole d&rsquo;une grande majorit&eacute; de citoyens qui aimerait &ecirc;tre dans la confidence et proc&eacute;der &agrave; l&rsquo;introspection du psychanalyste que vous &ecirc;tes.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n<\/p>\n<p>\n\tCe cri de la Victoire, en brandissant vos mains au ciel comme lors d&rsquo;un match de foot en finale de la coupe du monde, l&rsquo;avez-vous pouss&eacute;, &agrave; l&rsquo;abri des regards indiscrets, pour marquer la fin ultime d&rsquo;un combat ou le d&eacute;but d&rsquo;une carri&egrave;re &agrave; laquelle, visiblement, vous &ecirc;tes mal pr&eacute;par&eacute;, celle de pr&eacute;sident de la R&eacute;publique ? Car, en tant que fin en soi, elle est plut&ocirc;t brillamment r&eacute;ussie, mais en tant que d&eacute;but d&rsquo;un nouveau parcours, permettez, Monsieur le Pr&eacute;sident, que j&rsquo;&eacute;mette quelques r&eacute;serves. La fonction de la plus haute distinction de l&rsquo;Etat est un m&eacute;tier dont il faut apprendre les ficelles, respecter les codes et les nuances et user des subtilit&eacute;s propres &agrave; l&rsquo;incarnation du personnage. C&rsquo;est un long apprentissage qui suppose, au-del&agrave; des valeurs et qualit&eacute;s intrins&egrave;ques inh&eacute;rentes &agrave; votre personne, du doigt&eacute;, beaucoup de doigt&eacute; et un sens aigu du caract&egrave;re primordial du para&icirc;tre. Vous remarquerez que l&agrave;, je me limite &agrave; la forme et au superficiel.\n<\/p>\n<p>\n\tCertes, l&rsquo;on pourrait comprendre que vous puissiez avoir la phobie des cravates, mais admettez tout de m&ecirc;me que se soumettre &agrave; ce calvaire, pour&nbsp; raison d&rsquo;Etat, le temps d&rsquo;une manifestation officielle ou d&rsquo;une apparition t&eacute;l&eacute;vis&eacute;e, est un sacrifice auquel vous pourriez souscrire sans en subir de graves dommages. Vous pourriez vous en d&eacute;faire aussit&ocirc;t l&rsquo;apparition publique est termin&eacute;e.\n<\/p>\n<p>\n\tIl en va de m&ecirc;me pour ce vieux burnous dont vous vous parez &agrave; chaque occasion, ici comme ailleurs, et qui est loin de concourir &agrave; la construction d&rsquo;une image positive susceptible de servir votre aura et, au-del&agrave;, la grandeur de la Nation. Car la valeur sentimentale que rev&ecirc;t ce v&ecirc;tement vous est si personnelle et propre qu&rsquo;il est impossible que tout un peuple y souscrive. Le peuple est, quant &agrave; lui, dans l&rsquo;expectative d&rsquo;un signe fort, d&rsquo;une symbolique qui traduise ses espoirs et ses attentes, d&rsquo;un engagement franc et d&eacute;termin&eacute; pour en finir avec l&rsquo;ins&eacute;curit&eacute; grandissante, augmenter son pouvoir d&rsquo;achat, r&eacute;sorber le ch&ocirc;mage end&eacute;mique, traiter le probl&egrave;me des martyrs et des bless&eacute;s de la R&eacute;volution, restaurer la confiance dans les institutions, redonner le sourire aux parents qui s&rsquo;inqui&egrave;tent du devenir de leurs enfants, donner du tonus pour que les forces vives de la nation reprennent du poil de la b&ecirc;te, dans la joie si&nbsp; possible ; pourquoi pas, ne sommes-nous pas &agrave; l&rsquo;origine des gens all&egrave;gres ? &laquo;Y a d&rsquo;la joie&raquo; chantait Charles Trenet. C&rsquo;est un slogan comme un autre qui, accompagn&eacute; d&rsquo;une volont&eacute; politique viable, entreprise pour perdurer dans la coh&eacute;sion et la logique et servir les int&eacute;r&ecirc;ts du peuple par le respect des objectifs de la R&eacute;volution, pourrait concourir &agrave; l&rsquo;adh&eacute;sion de ce peuple-l&agrave; aux actions salutaires du gouvernement. Seulement, Monsieur le Pr&eacute;sident, vous remarquerez que nous sommes bien loin de ces pr&eacute;tentions-l&agrave;, que pour inf&eacute;oder un peuple assoiff&eacute; de libert&eacute; et &eacute;pris de justice sociale et d&rsquo;&eacute;quit&eacute; en tous genres, &agrave; un projet politique d&rsquo;autant plus ambitieux que grandiose et qui soit rassembleur de la nation enti&egrave;re, il convient d&rsquo;adopter une attitude et un comportement vis-&agrave;-vis du politique qui soient plus respectueux de l&rsquo;intelligence collective et par cons&eacute;quent tout &agrave; fait &agrave; l&rsquo;oppos&eacute; de ce qui se trame sous nos yeux &eacute;berlu&eacute;s, chaque jour que le Bon Dieu fait, en toute impunit&eacute; et sans &eacute;gards pour les revendications imminentes de ceux qui sont en passe de devenir des sujets inoffensifs, tout juste bons &agrave; manifester, couper des routes et hurler leurs col&egrave;res et leurs indignations comme d&rsquo;autres donneraient des coups de pied &agrave; la lune.\n<\/p>\n<p>\n\tLe constat est amer, Monsieur le Pr&eacute;sident, et les divergences d&eacute;clar&eacute;es au sein du Conseil constitutionnel, en particulier de la Tro&iuml;ka, ne sont pas pour redresser la barre et gagner la confiance des gens. C&rsquo;est m&ecirc;me tout le contraire. Le-ras-le-bol est g&eacute;n&eacute;ral. Les discours qui sonnent creux et qui ne v&eacute;hiculent que de fausses promesses ne payent plus, personne n&rsquo;y&nbsp; souscrit ni n&rsquo;y consent. Vous avez tent&eacute;, le lendemain de votre investiture, le pari, pr&eacute;tentieux du reste, de faire les comptes six mois plus tard ; alors justement, faisons les comptes : la peur est dans tous les c&oelig;urs, le doute dans tous les esprits, les nerfs sont &agrave; fleur de peau, soumis &agrave; rude &eacute;preuve, chez les pauvres comme chez les rupins, un sentiment de mal-&ecirc;tre qu&rsquo;on ressent &agrave; tout bout de champ, dans les transports publics, les agoras et les rues o&ugrave; un rien, un simple regard torve peut d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en rixe sanglante ou en pugilat grotesque et d&rsquo;un autre &acirc;ge. La panique et la peur sont les plus grands ennemis de la stabilit&eacute; et de la paix sociale. Je ne vous apprends rien en vous disant cela ; vous &ecirc;tes, de par votre profession initiale, le mieux plac&eacute; pour savoir que la peur ne g&eacute;n&egrave;re que le chaos et l&rsquo;anarchie, chose que vous avez d&eacute;clar&eacute;e dans une intervention t&eacute;l&eacute;vis&eacute;e, assez alarmiste, quelques semaines avant les &eacute;lections.\n<\/p>\n<p>\n\tAlors, Monsieur le Pr&eacute;sident, la question qui s&rsquo;impose d&rsquo;elle-m&ecirc;me est la suivante : que faire pour que le tableau bross&eacute; soit moins sombre, pour que des perspectives r&eacute;elles s&rsquo;ouvrent, pour que le soleil brille de la m&ecirc;me fa&ccedil;on pour tous, pour que la recrudescence de la violence s&rsquo;estompe, pour que la s&eacute;curit&eacute; reprenne droit de cit&eacute;, pour que l&rsquo;on ne prenne plus des mesures impopulaires et qui irritent la biens&eacute;ance, pour que nous retrouvions enfin le sourire, &agrave; pr&eacute;sent que nous sommes &agrave; l&rsquo;or&eacute;e de la saison estivale avec tout ce qu&rsquo;elle comporte habituellement comme &eacute;v&egrave;nements festifs en tous genres ?\n<\/p>\n<p>\n\tJe vous laisse le soin de m&eacute;diter tout cela afin que, en votre qualit&eacute; de chef supr&ecirc;me, vous puissiez projeter votre action de telle sorte qu&rsquo;elle corresponde en tous points &agrave; la noblesse de votre fonction et &agrave; la haute id&eacute;e que vous vous faites de la stature de Pr&eacute;sident. Une action d&rsquo;&eacute;clat serait tr&egrave;s souhaitable. En huit mois de r&egrave;gne, nous n&rsquo;avons assist&eacute; &agrave; aucune manifestation de taille qui puisse s&rsquo;inscrire dans l&rsquo;Histoire et rehausser ce concept surann&eacute; du bonheur. C&rsquo;est devenu un luxe inaccessible alors que c&rsquo;est un fondamental de la vie quotidienne. Allez-vous vous cantonner &agrave; &ecirc;tre, comme votre pr&eacute;d&eacute;cesseur qui passait le plus clair de son temps &agrave; v&eacute;rifier le contenu de ses frigos dans ses cuisines afin de s&rsquo;assurer qu&rsquo;aucun poisson n&rsquo;y manqu&acirc;t, ni aucun pot de yaourt, f&ucirc;t-il p&eacute;rim&eacute; ? Ce qui est parfaitement compr&eacute;hensible compte tenu du prix exorbitant de ces victuailles import&eacute;es de chez Fauchon. Je pr&eacute;sume, Monsieur le Pr&eacute;sident, que vos go&ucirc;ts culinaires sont bien plus sobres et que si votre personnel de cuisine a fait gr&egrave;ve, c&rsquo;est pour des griefs autrement plus cons&eacute;quents.\n<\/p>\n<p>\n\tIl n&rsquo;en demeure pas moins vrai que les hommes d&rsquo;Etat qui ont marqu&eacute; leurs temps et dont l&rsquo;Histoire se rappelle, sont ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui ont bouscul&eacute; les &eacute;v&egrave;nements, cr&eacute;&eacute; les coups d&rsquo;&eacute;clat, d&eacute;pass&eacute; le cap des contingences et surtout brigu&eacute; le soutien et l&rsquo;amour de leurs peuples. Rien, &agrave; pr&eacute;sent que vous &ecirc;tes &agrave; Carthage, ne vous emp&ecirc;che de vous d&eacute;partir de ce r&ocirc;le de second plan et de pr&eacute;tendre entrer dans l&rsquo;Histoire par la grande porte. Cela ne saurait se faire en vous contentant de donner des coups de ciseaux aux rubans d&rsquo;apparat des inaugurations des foires commerciales.\n<\/p>\n<p>\n\tRespectueusement v&ocirc;tre\n<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\n\t<strong><em>Par N&eacute;jib Turki<\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p style=\"font-size: 13px;\">\n\tUne fois n&rsquo;est pas coutume, pasticher Boris Vian en lui empruntant le premier vers de sa chanson, n&rsquo;est pas un crime de l&egrave;se-conscience. 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