{"id":199785,"date":"2020-12-28T11:30:45","date_gmt":"2020-12-28T10:30:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.realites.com.tn\/?p=199785"},"modified":"2020-12-28T11:30:45","modified_gmt":"2020-12-28T10:30:45","slug":"abdelwahab-bouhdiba-nest-plus-le-jeudi-noir-de-la-sociologie-tunisienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/realites.com.tn\/fr\/abdelwahab-bouhdiba-nest-plus-le-jeudi-noir-de-la-sociologie-tunisienne\/","title":{"rendered":"Abdelwahab Bouhdiba n\u2019est plus : Le jeudi noir de la sociologie tunisienne"},"content":{"rendered":"<p><em>Avec sa disparition, la Tunisie vient de perdre l\u2019un des p\u00e8res de la sociologie. Ayant \u00e0 son actif d\u2019innombrables recherches et ouvrages,\u00a0 Abdelwahab Bouhdiba, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 88 ans, est l\u2019un des pionniers de la sociologie tunisienne qui ont \u00e9tabli les premiers fondements de cette discipline. R\u00e9alit\u00e9s a tenu \u00e0 rendre hommage \u00e0 cette figure embl\u00e9matique de la sc\u00e8ne tunisienne donnant la parole \u00e0 des penseurs et intellectuels contemporains qui ont connu Abdelwahab Bouhdiba, dont le pr\u00e9sident actuel de Be\u00eft-al Hikma Abdelmajid Charfi, la Professeure d\u2019histoire contemporaine \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de La Manouba, Kmar Bendana, qui a r\u00e9alis\u00e9 avec lui, en 1995, un long entretien autour de la Revue tunisienne de sciences sociales (RTSS) qu\u2019il dirigeait pendant 18 ans, ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019un de ses \u00e9tudiants, le philosophe, anthropologue et islamologue Youssef Seddik.<\/em><\/p>\n<p><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong>Durant plus d\u2019un demi-si\u00e8cle, Abdelwahab Bouhdiba, \u00e9minent sociologue, a toujours fait preuve d\u2019une clairvoyance exceptionnelle sur des sujets \u00ab<em>br\u00fblants<\/em>\u00bb et \u00ab<em>tabous<\/em>\u00bb, notamment la question religieuse. Ses approches et ses id\u00e9es lui ont valu le respect et l\u2019admiration, autant que le refus et la r\u00e9futation. Mettre en question certaines \u201c<em>v\u00e9rit\u00e9s<\/em>\u201d religieuses au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 conservatrice, \u00e9tait comme danser sur un nid de serpents. Un d\u00e9fi que le d\u00e9funt a relev\u00e9 sans atermoiement ni appr\u00e9hension.<\/p>\n<p><strong>Pour un islam progressiste<br \/>\n<\/strong>Le philosophe Abdelwahab Bouhdiba, ex-pr\u00e9sident et membre honorifique de l\u2019Acad\u00e9mie tunisienne des sciences, des lettres et des arts Be\u00eft al-Hikma (1995-2010), avait une lecture typique de l\u2019islam. Natif de la ville de Kairouan (consid\u00e9r\u00e9e comme la 4e\u00a0ville sainte de l\u2019Islam) et auteur de plus d\u2019une vingtaine d\u2019ouvrages dont \u201c<em>La sexualit\u00e9 en islam<\/em>\u201d (1975), traduit en arabe, en anglais, en japonais et en espagnol, et \u201c<em>L\u2019homme en Islam<\/em>\u201d (2006). Il s\u2019agit de deux ouvrages audacieux qui traitent \u00a0entre autres de la question de la \u201c<em>pudeur sexuelle<\/em>\u201d chez les musulmans et qui ont suscit\u00e9 une large pol\u00e9mique au sein de ses d\u00e9tracteurs<em>. <\/em>Abdelwahab Bouhdiba plaidait pour un islam progressiste et repens\u00e9.<br \/>\nEn effet, en 1967 d\u00e9j\u00e0, Bouhdiba a, \u00e0 travers son \u201c<em>Essai de typologie de l\u2019islam maghr\u00e9bin<\/em>\u201d, appel\u00e9 \u00e0 ce que l\u2019Islam de demain fasse son aggiornamento, voire m\u00eame sa propre \u201c<em>transformation<\/em>\u201d. Le penseur consid\u00e9rait qu\u2019il fallait repenser l\u2019islam car il ne peut pas continuer tel qu\u2019il \u00e9tait durant des si\u00e8cles. Bouhdiba consid\u00e9rait que le salut de la soci\u00e9t\u00e9 arabe r\u00e9sidait dans la purification imminente du patrimoine islamique de toutes les formes de fanatisme. Toutefois, \u201c<em>nous devons \u0153uvrer \u00e0 ce que ce changement &#8211; qui se fait g\u00e9n\u00e9ralement dans les deux sens,<\/em><em> r\u00e9trograde ou <\/em><em>progressiste &#8211;\u00a0 soit dans le sens positif<\/em>\u201d, signale le penseur.<br \/>\nEvoquant les moments largement difficiles que vivent actuellement la Tunisie et le monde arabe, au temps des r\u00e9volutions, notamment avec la mont\u00e9e de l\u2019extr\u00e9misme et du terrorisme, l\u2019auteur de \u201c<em>La culture du Coran<\/em>\u201d (2004) et de \u201c<em>Sur les pas d\u2019Ibn Khaldoun<\/em>\u201d (2006), estimait que, tout comme ce fut le cas avec la pens\u00e9e et les civilisations humaines, l\u2019islam aussi traverse une vague de variations difficiles.<br \/>\nDans la plupart de ses d\u00e9clarations ou \u0153uvres, Bouhdiba avait tir\u00e9 \u00e0 boulets rouges sur les organisations et groupes terroristes, ainsi que sur les partis de l\u2019islam politique. Le philosophe rejette cat\u00e9goriquement le fait de lier la religion \u00e0 la violence. Il r\u00e9cuse \u00e9galement tout rapport entre la religion et la politique\u00a0: \u201c<em>La religion ne va pas de pair avec la violence ni avec la politique. Il n\u2019y a pas de guerres saintes, toutes les guerres sont mal\u00e9fiques<\/em>\u201d, soulignait-il.<br \/>\nBouhdiba d\u00e9fendait mordicus ses id\u00e9es et ses attitudes contre le discours pass\u00e9iste bas\u00e9 sur le fanatisme, la rigidit\u00e9 de l\u2019identit\u00e9 et l\u2019enfermement sur soi. Son passage par la prestigieuse universit\u00e9 de la Sorbonne, o\u00f9 il a men\u00e9 ses \u00e9tudes philosophiques et litt\u00e9raires d\u00e9bouchant, en 1959, sur l\u2019agr\u00e9gation en philosophie et en 1972 sur un doctorat d\u2019\u00c9tat, lui a permis d\u2019acqu\u00e9rir des principes et des valeurs qui lui avaient \u00e9t\u00e9 utiles dans ses recherches, notamment sur la pens\u00e9e critique.<\/p>\n<p><strong>La religiosit\u00e9 des Tunisiens et la question f\u00e9minine<br \/>\n<\/strong>La question de repenser l\u2019islam a fait l\u2019objet d\u2019ailleurs d\u2019une longue contribution du jeune chercheur Bouhdiba, publi\u00e9e sur les colonnes du journal fran\u00e7ais <em>Le Monde<\/em> en mai 1969 dans le cadre d\u2019un suppl\u00e9ment portant sur le th\u00e8me \u201c<em>La Tunisie, une exp\u00e9rience originale au carrefour de l\u2019Afrique et de l\u2019Orient<\/em>\u201d.<br \/>\nDans cet article tr\u00e8s original et tr\u00e8s pris\u00e9, Abdelwahab Bouhdiba a mis la lumi\u00e8re sur les mutations profondes ayant affect\u00e9 la religiosit\u00e9 des Tunisiens. L\u2019auteur consid\u00e8re que \u201c<em>les mutations profondes et radicales qui affectent la religiosit\u00e9 des Tunisiens sont certes encourag\u00e9es par les responsables. Elles trouvent cependant, dans les transformations \u00e9conomiques, sociales et culturelles, un terrain propice \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de nouvelles repr\u00e9sentations qui, sans rompre tout \u00e0 fait avec les traditions du pass\u00e9, n\u2019en portent pas moins la marque d\u2019une volont\u00e9 de renouvellement radical et \u00e0 tous les niveaux<\/em>\u201d.<br \/>\nLa perception traditionnelle des rapports entre les sexes fut \u00e9galement au c\u0153ur de cette \u00e9tude qui a trait\u00e9 un sujet d\u2019actualit\u00e9 br\u00fblante, \u00e0 savoir l\u2019\u00e9galit\u00e9 des genres. Bouhdiba a \u00e9crit dans ce sens\u00a0: \u201c<em>L\u2019homme r\u00eave de plus en plus d\u2019une partenaire \u00e9gale, \u00e9duqu\u00e9e, ouverte sur la modernit\u00e9. Cela est encore plus vrai de la femme. Encourag\u00e9e, soutenue par le pr\u00e9sident et par Mme\u00a0Wassila Bourguiba, par la puissante et parfois redoutable <\/em>Union des femmes de Tunisie<em>, la Tunisienne se rebelle contre la situation qui lui \u00e9tait faite(\u2026) De ce qui pr\u00e9c\u00e8de, on peut se rendre compte que si la Tunisie passe pour <\/em><em>\u00eatre<\/em><em> moderniste, c\u2019est \u00e0 cause de cet effort path\u00e9tique pour d\u00e9finir une nouvelle \u00e9thique sexuelle. Plus g\u00e9n\u00e9ralement encore, une lutte h\u00e9ro\u00efque est men\u00e9e pour combattre l\u2019hypocrisie religieuse et la pi\u00e9t\u00e9 de fa\u00e7ade\u201d. <\/em>Et l\u2019ancien professeur \u00e9m\u00e9rite \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Tunis, directeur du d\u00e9partement de sociologie \u00e0 la Facult\u00e9 des sciences humaines et sociales de Tunis, et enseignant dans plusieurs universit\u00e9s europ\u00e9ennes et canadiennes, de conclure dans ce document datant de plus d\u2019un demi-si\u00e8cle\u00a0: \u201c<em>En Tunisie, nous assistons \u00e0 une v\u00e9ritable red\u00e9couverte la\u00efque du sacr\u00e9. Le pari des g\u00e9n\u00e9rations actuellement ma\u00eetresses des destin\u00e9es du pays est de sacraliser la vie et d\u2019humaniser la religion. Cela ne pourra se faire que si les g\u00e9n\u00e9rations montantes prennent conscience de l\u2019ampleur de l\u2019effort et de la majest\u00e9 de la t\u00e2che<\/em>\u201d.<\/p>\n<p><strong>La crise culturelle et la philosophie en Tunisie<br \/>\n<\/strong>Abdelwahab Bouhdiba, le sociologue et chercheur en anthropologie, directeur g\u00e9n\u00e9ral adjoint de <em>l\u2019Organisation arabe pour l\u2019\u00e9ducation, la culture et les sciences<\/em> entre 1991 et 1994, a ax\u00e9 certaines de ses recherches sur la question culturelle \u00e0 laquelle il a consacr\u00e9 un int\u00e9r\u00eat tr\u00e8s particulier.\u00a0 Pour l\u2019ancien membre du Conseil ex\u00e9cutif de l\u2019Unesco, <em>\u201ccontrairement \u00e0 ce que l\u2019on pense, la plus grande crise qu\u2019on est en train de traverser, n\u2019est ni politique ni \u00e9conomique mais plut\u00f4t, culturelle\u201d. <\/em>Car, selon l\u2019ancien directeur du <em>Centre d\u2019\u00e9tudes et de recherches \u00e9conomiques et sociales<\/em> CERES pendant 20 ans (1972-1992),<em> \u201ccette crise, dans sa dimension universelle, qui nous secoue, nous les Arabes \u00e0 travers les g\u00e9n\u00e9rations, englobe toutes ces probl\u00e9matiques qui nous pr\u00e9occupent.\u201d<br \/>\n<\/em>Dans une conf\u00e9rence donn\u00e9e autour du th\u00e8me<em> \u00abPhilosophie et crise de la culture<\/em><em>\u00bb<\/em><em>,<\/em> organis\u00e9e par le <em>Coll\u00e8ge de Tunis <\/em>en avril 2019, le philosophe Bouhdiba a consid\u00e9r\u00e9 que<em> \u201cla philosophie en Tunisie a atteint un stade de responsabilit\u00e9 \u00e9lev\u00e9.\u00a0 Elle est aujourd\u2019hui entre de bonnes mains. Elle est une interrogation permanente de l\u2019esprit dans une qu\u00eate de compr\u00e9hension des \u00e9garements pour mieux appr\u00e9hender l\u2019avenir\u201d. <\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><strong>Bourguiba, Ben Ali et les islamistes<br \/>\n<\/strong>Bien que n\u2019\u00e9tant pas au beau fixe, la relation entre Bouhdiba et Bourguiba ne fut pas aussi conflictuelle qu\u2019on le pense. Abdelwahab Bouhdiba a r\u00e9ussi malgr\u00e9 tout \u00e0 susciter, par sa perspicacit\u00e9 et par les sujets os\u00e9s et audacieux qu\u2019il traitait, l\u2019int\u00e9r\u00eat du b\u00e2tisseur de l\u2019Etat de l\u2019ind\u00e9pendance. Entre les deux hommes, il y avait plusieurs valeurs partag\u00e9es, notamment en rapport avec la libert\u00e9 de la femme, la modernisation de la soci\u00e9t\u00e9, ainsi que la question religieuse. \u201c<em>Entre moi et Bourguiba, il y avait des d\u00e9saccords de principe sur maintes questions, toutefois, il m\u2019a toujours laiss\u00e9 travailler librement<\/em>\u201d, r\u00e9pliquait Abdelwahab Bouhdiba.<br \/>\nDans l\u2019une des interviews accord\u00e9e \u00e0 une cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision arabe, Bouhdiba a exprim\u00e9 son rejet total de la politique de Ben Ali qui a d\u00e9bouch\u00e9 sur une r\u00e9volte populaire. \u201c<em>J\u2019avais toujours des soucis, voire des craintes quant aux d\u00e9passements commis par le r\u00e9gime de Ben Ali tant sur le plan politique qu\u2019\u00e9conomique<\/em>\u201d. La R\u00e9volution tunisienne du 14 janvier 2011 n\u2019a pas surpris Bouhdiba qui consid\u00e9rait que \u201c<em>la soci\u00e9t\u00e9 tunisienne s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e durant une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es. Une telle r\u00e9volte populaire \u00e9tait pr\u00e9visible, voire in\u00e9vitable<\/em>\u201d. Et qu\u2019en est-il de la mont\u00e9e des islamistes au pouvoir\u00a0? Bouhdiba le reconna\u00eet sans complexe\u00a0: \u201c<em>L\u2019arriv\u00e9e au pouvoir du mouvement Ennahdha m\u2019a surpris, car j\u2019avais une confiance absolue en les responsables et hommes politiques, y compris ceux appartenant au RCD pour qu\u2019ils assument leur responsabilit\u00e9 historique et prennent les choses en main. H\u00e9las, ils ont c\u00e9d\u00e9 la place aux islamistes qui attendaient impatiemment cette occasion pour conqu\u00e9rir le pouvoir<\/em>\u201d.<br \/>\nLe laur\u00e9at du prix Unesco Sharjah pour la culture arabe (2004) et du prix Tahar Haddad pour les recherches en humanit\u00e9s (2018) pour son essai \u201c<em>La culture du parfum en islam<\/em>\u201d, n\u2019y\u00a0va pas par quatre chemins\u00a0: \u201c<em>Les islamistes d\u2019Ennahdha ont apport\u00e9 avec eux des pr\u00e9jug\u00e9s et des id\u00e9es \u00e9tranges \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 tunisienne qui a v\u00e9cu durant deux si\u00e8cles, une \u00e9volution intellectuelle et culturelle continue<\/em>\u201d. L\u2019ancien directeur de la <em>Revue tunisienne des sciences sociales<\/em> et auteur de \u201d<em>Kairouan la dur\u00e9e<\/em>\u201d (2006), \u201c<em>Entretiens au bord de la mer<\/em>\u201d (2010), \u201c<em>La culture du parfum en Islam<\/em>\u201d (2017)\u2026 ainsi que d\u2019environ 150 \u00e9tudes, articles et recherches, consid\u00e8re que les islamistes d\u2019Ennahdha se sont \u00e9chin\u00e9s \u00e0 radicaliser la soci\u00e9t\u00e9 en revenant\u00a0aux sources fondatrices de l\u2019islam. Toutefois, l\u2019intellectuel s\u2019est montr\u00e9 dans la plupart de ses d\u00e9clarations, confiant et rassur\u00e9, car \u201c<em>l\u2019intelligentsia et l\u2019\u00e9lite tunisienne qui ont \u00e9tabli la renaissance (la Nahdha) dans notre pays, font aujourd\u2019hui face aux islamistes mais elles <\/em><em>\u00e9touffer<\/em><em>ont dans l\u2019\u0153uf leur projet. Les graines de lumi\u00e8res qu\u2019on a sem\u00e9es durant des ann\u00e9es finiront par produire de l\u2019humus pour la Tunisie de Bourguiba et de Mahmoud Messadi<\/em>\u201d.<br \/>\nLe jeudi 17 d\u00e9cembre 2020 restera ancr\u00e9 dans la m\u00e9moire des Tunisiens, non seulement de par sa co\u00efncidence avec la c\u00e9l\u00e9bration du 10<sup>e<\/sup> anniversaire de la r\u00e9volte populaire en Tunisie, mais aussi parce que nous avons perdu un porteur de projet r\u00e9formiste de grande envergure. Il s\u2019agit d\u2019un \u201cjeudi noir\u201d pour la sociologie en Tunisie.<br \/>\nQu\u2019il repose en paix.<\/p>\n<blockquote>\n<h4><strong>L\u2019Adieu \u00e0 une ic\u00f4ne de la pens\u00e9e \u00e9clair\u00e9e<em><img decoding=\"async\" class=\"size-thumbnail wp-image-199788 alignright\" src=\"https:\/\/www.realites.com.tn\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/Abdelmajid-Charfi-intelectual-Tunez-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/em><\/strong><\/h4>\n<p><strong>Par Abdelmajid Charfi,<br \/>\n<\/strong>pr\u00e9sident de Be\u00eft al-Hikma<\/p>\n<p><strong><em>C\u2019est au pr\u00e9sident de l\u2019Acad\u00e9mie tunisienne des sciences, des lettres et des arts Be\u00eft-al Hikma qu\u2019a \u00e9chu la mission de rendre le dernier hommage \u00e0 l\u2019illustre disparu. Dans l\u2019oraison fun\u00e8bre prononc\u00e9e \u00e0 cet effet, Abdelmajid Charfi a trac\u00e9 le parcours \u00f4 combien riche de Abdelwahab Bouhdiba. En voici le texte int\u00e9gral :<\/em><\/strong><\/p><\/blockquote>\n<p><em>\u00ab\u00a0<\/em><em>Aujourd\u2019hui, c\u2019est le jour de notre dernier adieu&#8230; Tu nous as quitt\u00e9s apr\u00e8s un long parcours et une vie pleine d\u2019efforts, riche en savoir, dense en productions. Si nous vous disons Adieu avec beaucoup d\u2019amertume, c\u2019est parce que nous perdons en vous l\u2019un des b\u00e2tisseurs de l\u2019Universit\u00e9 tunisienne moderne, l\u2019intellectuel que des g\u00e9n\u00e9rations de Tunisiens ont connu comme enseignant comp\u00e9tent au d\u00e9partement de la philosophie \u00e0 la Facult\u00e9 des lettres et des sciences humaines, comme\u00a0 professeur respect\u00e9 et directeur et fondateur du d\u00e9partement de la sociologie au sein de cette m\u00eame facult\u00e9 et pr\u00e9sident des commissions d\u2019examens, de recrutement et de promotion aux divers grades.<br \/>\n<\/em><em>Nous perdons en vous quelqu\u2019un qui a laiss\u00e9 ses traces dans les laboratoires de recherches en sciences humaines en Tunisie et \u00e0 l\u2019\u00e9tranger lorsque vous avez pris en main les destin\u00e9es du Centre des \u00e9tudes \u00e9conomiques et sociales pendant des ann\u00e9es. Nous perdons en vous le directeur du CERES durant de longues ann\u00e9es et le pr\u00e9sident de l\u2019Acad\u00e9mie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, Be\u00eft al-Hikma o\u00f9 vous avez veill\u00e9 \u00e0 l\u2019organisation de conf\u00e9rences et colloques et \u00e0 la publication de leurs travaux.<br \/>\n<\/em><em>Aujourd\u2019hui, c\u2019est notre dernier adieu, \u00e0 vous le membre honorifique de notre Acad\u00e9mie qui a \u00e9t\u00e9 restructur\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 la R\u00e9volution. Nous vous avons connu un coll\u00e8gue rigoureux et un homme curieux et soucieux de suivre toutes les nouvelles publications en Tunisie ou ailleurs dans toutes les disciplines en rapport avec l\u2019histoire, la philosophie, la sociologie et les \u00e9tudes islamiques, ainsi qu\u2019un lecteur f\u00e9ru et tr\u00e8s averti. Vos publications qui t\u00e9moignent d\u2019une impartialit\u00e9, d\u2019une libert\u00e9 d\u2019opinion et d\u2019un attachement \u00e0 notre patrimoine et aux fondements de notre identit\u00e9, sont une source d\u2019inspiration pour les chercheurs et penseurs modernistes de l\u2019Est comme de l\u2019Occident.<br \/>\n<\/em><em>Aujourd\u2019hui, c\u2019est notre dernier adieu, mais vous\u00a0demeurez pr\u00e9sent dans l\u2019\u00e2me et la m\u00e9moire de vos lecteurs. Ils n\u2019oublieront jamais que vous \u00e9tiez pionnier en abordant des questions et des sujets tabous, audacieux, en traitant des sujets d\u00e9laiss\u00e9s, notamment en rapport avec la sexualit\u00e9, ses probl\u00e9matiques ainsi que ses diverses dimensions implicites.<br \/>\n<\/em><em>Vous avez manifest\u00e9 aussi, sereinement, un rejet aux tendances du public, emport\u00e9 par l\u2019ignorance des fondements de la religiosit\u00e9 sinc\u00e8re et profonde tout en d\u00e9fendant, loin de tout fanatisme, les politiques de modernisation adopt\u00e9es par l\u2019Etat national (&#8230;)<br \/>\n<\/em><em>Aujourd\u2019hui, c\u2019est notre dernier adieu, \u00e0 vous qui avez activement particip\u00e9 \u00e0 l\u2019instauration de la recherche sociale dans notre pays apr\u00e8s qu\u2019elle eut \u00e9t\u00e9 exclusivement r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 ceux appartenant, directement ou indirectement, \u00e0 la mentalit\u00e9 coloniale. Vos recherches ont ax\u00e9 entre autres sur la criminalit\u00e9 en rapport avec les mutations sociales, sur la relation du public avec la justice, sur les imp\u00e9ratifs du savoir et du d\u00e9veloppement, sur la relation des Arabes et des musulmans avec l\u2019Europe, sur l\u2019imaginaire maghr\u00e9bin \u00e0 travers les contes pour enfants, sur le ph\u00e9nom\u00e8ne de la pudeur et m\u00eame sur des sujets tr\u00e8s originaux tels que la culture du parfum.<br \/>\n<\/em><em>C\u2019est ainsi que vous avez \u00e9t\u00e9, cher d\u00e9funt, et c\u2019est ainsi que demeureront vos traces, un symbole de la pens\u00e9e \u00e9clair\u00e9e et le t\u00e9moignage que les corps p\u00e9riclitent et que les id\u00e9es ne disparaissent pas avec l\u2019absence de leurs auteurs. Tel est le r\u00e9confort de tous ceux qui vous ont connu de pr\u00e8s parmi les membres de votre famille, vos \u00e9tudiants et vos coll\u00e8gues.<br \/>\n<\/em><em>Paix \u00e0 ton \u00e2me.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong><em>\u00ab\u00a0Nous sommes tous \u00e0 Dieu et \u00e0 Lui nous retournons\u00a0\u00bb.<\/em><\/strong><\/p>\n<blockquote>\n<h4 style=\"text-align: left;\"><em><strong>Bouhdiba, scrupuleux et attentif <\/strong><\/em><em><strong>au poids des mots<\/strong><\/em><\/h4>\n<h4><em><img decoding=\"async\" class=\"size-thumbnail wp-image-199789 alignright\" src=\"https:\/\/www.realites.com.tn\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/kmar-ben-dana-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/em><\/h4>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Par Kmar Bendana<\/strong><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0J\u2019ai connu Abdelwahab Bouhdiba comme auteur et conf\u00e9rencier. J\u2019\u00e9tais int\u00e9ress\u00e9e par ses publications, notamment La sexualit\u00e9 en Islam (1975), un ouvrage qui s\u2019attaquait \u00e0 un sujet peu fr\u00e9quent\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Deux \u00e9tudes ont \u00e9galement attir\u00e9 mon attention\u00a0: l\u2019une sur la criminalit\u00e9 (1965) et l\u2019autre sur la justice (1975). Ces deux enqu\u00eates \u00e9taient ancr\u00e9es dans la r\u00e9alit\u00e9 tunisienne et elles restent, \u00e0 mon avis, parlantes jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p><em><br \/>\n<\/em><em>Le conf\u00e9rencier Abdelwahab Bouhdiba avait, \u00e0 mes yeux, une grande qualit\u00e9. Il passait avec aisance de l\u2019arabe au fran\u00e7ais avec pr\u00e9cision et sur tous les registres\u00a0: depuis le dialectal jusqu\u2019au litt\u00e9raire, de la culture populaire \u00e0 la litt\u00e9rature et jusqu\u2019aux r\u00e9f\u00e9rences savantes. Il avait une pens\u00e9e fluide dans les deux langues, naviguant entre les niveaux d\u2019expression et les r\u00e9f\u00e9rentiels de chacune.<br \/>\n<\/em><em>Je consid\u00e8re Bouhdiba comme un scientifique. J\u2019appr\u00e9ciais sa d\u00e9marche construite autour de la d\u00e9monstration et la rigueur, tout en \u00e9tant consciente des aspects id\u00e9ologiques de ses id\u00e9es.<br \/>\n<\/em><em>Je me souviens de deux rencontres avec lui. La premi\u00e8re a eu lieu en 1995. Il venait d\u2019\u00eatre nomm\u00e9 \u00e0 la t\u00eate de Be\u00eft al-Hikma. J\u2019ai eu avec lui un long entretien sur la mani\u00e8re dont il a dirig\u00e9 la Revue tunisienne de sciences sociales (RTSS) pendant 18 ans (1972-1990). Je lui ai soumis le texte pour correction et il l\u2019a repris dans le d\u00e9tail<sup>1<\/sup>. J\u2019ai d\u00e9couvert quelqu\u2019un de scrupuleux, attentif et soucieux des formulations. J\u2019ai compris ce jour-l\u00e0- il y a 25 ans- que l\u2019homme savait que ses mots seraient jug\u00e9s dans la dur\u00e9e et par la post\u00e9rit\u00e9.<br \/>\n<\/em><em>La deuxi\u00e8me rencontre a eu lieu en avril 2018, dans le cadre du 6<sup>e<\/sup> symposium de l\u2019Universit\u00e9 de la Manouba sur le th\u00e8me Normes et valeurs. L\u2019universit\u00e9 a d\u00e9cid\u00e9 de lui attribuer avec R\u00e9gis Debray le prix Savoirs partag\u00e9s. Bouhdiba a prononc\u00e9, \u00e0 cette occasion, une conf\u00e9rence vivante sur les normes et valeurs en cours dans la r\u00e9alit\u00e9 tunisienne\u00a0: al halal<\/em>\u0627\u0644\u062d\u0644\u0627\u0644<em>, al haram <\/em>\u0627\u0644\u062d\u0631\u0627\u0645<em>, el wajib <\/em>\u0627\u0644\u0648\u0627\u062c\u0628<em>, al char\u2019i <\/em>\u0627\u0644\u0634\u0651\u0631\u0639\u064a<em>\u2026 Son propos a fait l\u2019objet d\u2019un d\u00e9bat avec le sociologue Imed Melliti, la juriste Salsabil Klibi, l\u2019historien Lotfi A\u00efssa et l\u2019homme de th\u00e9\u00e2tre Taoufik Jbali<sup>2<\/sup>. L\u2019\u00e9change \u00e9tait riche et Bouhdiba a montr\u00e9 une souplesse de pens\u00e9e et une libert\u00e9 de circuler entre la culture dite orientale et classique et les apports de la philosophie fran\u00e7aise et occidentale. Il est rest\u00e9 jusqu\u2019au bout nourri par ces deux versants de la culture scientifique.<br \/>\n<\/em><em>Bouhdiba est arriv\u00e9 \u00e0 inscrire la culture arabe et musulmane dans une pens\u00e9e contemporaine. Il n\u2019est pas pass\u00e9iste. Il a appel\u00e9 \u00e0 comparer les \u00e9l\u00e9ments de cette culture avec les outils et les notions, aujourd\u2019hui en usage. Il a investi les outils philosophiques, les instruments d\u2019analyse des sciences humaines et sociales. Bouhdiba a d\u00e9ploy\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie un travail qui concilie deux p\u00f4les de la pens\u00e9e contemporaine dans laquelle il baignait.\u00a0 En faisant ressortir l\u2019universalit\u00e9 de la religion musulmane et de la culture arabo-musulmane, il les extrait d\u2019un pass\u00e9isme dangereux. Son \u0153uvre donne les moyens intellectuels et scientifiques de penser aujourd\u2019hui l\u2019islam et la culture arabo-musulmane avec des cadres contemporains.<\/em><em>\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Notes<br \/>\n<\/strong><sup>1 &#8211;<\/sup> https:\/\/hctc.hypotheses.org\/2408<br \/>\n<sup>2 &#8211;<\/sup> <u>https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=aZtQzgK5Zd0<\/u> ;<br \/>\n<u>&#8211; https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=FtASKV_l5HM<br \/>\n<\/u><u>&#8211; https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=Rr6wrO5QcYE&amp;feature=emb_logo <\/u><\/p>\n<blockquote>\n<h4><strong>Le prof et l\u2019impossible disciple<\/strong><\/h4>\n<p><strong>Par Youssef Seddik<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Dieu ait son \u00e2me, \u201cSi\u201d Abdelwahab! Une lourde perte pour la Tunisie. <img decoding=\"async\" class=\"size-thumbnail wp-image-199791 alignright\" src=\"https:\/\/www.realites.com.tn\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/youssef-seddik-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>1964, j\u2019avais 20 ans : il \u00e9tait ma toute premi\u00e8re fen\u00eatre pour entrevoir ce chemin dont Heidegger disait qu\u2019il \u201c\u00a0ne m\u00e8ne nulle part\u201d. Avant de m\u2019y engager, malgr\u00e9 tout, moi-m\u00eame\u2026 Je le voyais, je le vois toujours, du premier rang de la salle de classe, debout, lui sur l\u2019estrade, mon prof de morale et sociologie. Un fran\u00e7ais impeccable, parfois pr\u00e9cieux et coquet. Un arabe quand il \u00e9voquait Ibn Ruchd ou Ibn Khald\u00fbn, tout aussi capable d\u2019apprivoiser l\u2019\u00e9coute et l\u2019attentive envie de penser. Dois-je avouer, maintenant qu\u2019il est dans la Demeure de la V\u00e9rit\u00e9,\u00a0D\u00e2r al-haqq, que j\u2019ai d\u00fb, dix ans plus tard, devenu \u00e0 mon tour enseignant de philosophie, l\u2019irriter, peut-\u00eatre le blesser en passant au crible de la critique son ouvrage principal qui venait de para\u00eetre,\u00a0La sexualit\u00e9 en islam\u00a0(Editions PUF). C\u2019\u00e9tait au Club Tahar Haddad, devant une salle archipleine. A la tribune pour animer le d\u00e9bat, deux grands disparus, Mongi Chemli et Taoufik Baccar. \u00a0Nous nous voyons souvent, invit\u00e9s l\u2019un et l\u2019autre, \u00e0 divers colloques et c\u00e9r\u00e9monies, j\u2019ai constamment tent\u00e9 de l\u2019approcher pour me faire absoudre et me faire pardonner un d\u00e9lit de jeunesse. En vain.<br \/>\nEncore une fois, que le Divin l\u2019enveloppe de Sa Gr\u00e2ce\u2026\u00a0<em>\u00a0<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec sa disparition, la Tunisie vient de perdre l\u2019un des p\u00e8res de la sociologie. 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