{"id":3318,"date":"2013-07-30T12:55:36","date_gmt":"2013-07-30T11:55:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.realites.com.tn\/demo\/?p=3318"},"modified":"2013-07-30T12:55:36","modified_gmt":"2013-07-30T11:55:36","slug":"secularisation-des-societes-arabes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/realites.com.tn\/fr\/secularisation-des-societes-arabes\/","title":{"rendered":"S\u00e9cularisation des soci\u00e9t\u00e9s arabes*"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\">\n\t<i style=\"line-height: 1.6em;\">Beaucoup de commentateurs soulignent l&#39;incapacit&eacute; des soci&eacute;t&eacute;s musulmanes &agrave; instaurer un r&eacute;gime d&eacute;mocratique en raison de l&#39;imbrication &eacute;troite de la religion et du politique en islam. Le seul r&eacute;gime compatible avec la religion musulmane serait un Etat th&eacute;ocratique.<\/i>\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t<i>Cette id&eacute;e est confort&eacute;e par les d&eacute;veloppements th&eacute;oriques des lettr&eacute;s musulmans de l&#39;&eacute;poque abbaside qui la r&eacute;sument par l&#39;expression : l&#39;Islam est &agrave; la fois religion (d&icirc;n) et &Eacute;tat (dawla) [auxquels il est quelques fois rajout&eacute; : le monde, dunya]. Si les sp&eacute;cialistes conviennent tous de l&#39;existence d&#39;un lien fort entre les deux, ils divergent grandement dans l&#39;appr&eacute;ciation de sa nature. Cependant, il existe un courant de pens&eacute;e dans l&#39;Islam contemporain qui soutient que ni le Coran, ni la religion musulmane ne pr&eacute;conisent un type particulier de r&eacute;gime.<\/i>\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&quot;La religion&nbsp; universaliste chr&eacute;tienne avait vu na&icirc;tre d&eacute;s le d&eacute;but, en son sein, des partis qui se r&eacute;clamaient&nbsp; chacun d&#39;une vision th&eacute;ologique particuli&egrave;re. (&#8230;) chaque parti avait sa doctrine. mais celle-ci&nbsp; se nouait autour de probl&egrave;mes qui n&#39;avaient&nbsp; aucun rapport avec le gouvernement de l&#39;Etat: la hi&eacute;rarchie des personnes de la trinit&eacute; divine, les relations de la nature humaine et de la nature divine du Christ, etc. (&#8230;) Dans le christianisme on ne d&eacute;passa largement ce stade qu&#39;au temps de la R&eacute;forme, quand les th&eacute;ories th&eacute;ologiques&nbsp; &eacute;taient li&eacute;es assez &eacute;troitement &agrave; des options sur les institutions politiques. C&#39;est un noeud important dans la g&eacute;n&eacute;alogie de la dynamique la&iuml;que des partis id&eacute;ologiques au milieu de laquelle nous vivons. Mais le stade en question avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; atteint depuis pr&egrave;s de mille ans en islam.(&#8230;) &nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&quot;L&#39;islam en effet pr&eacute;sente la particularit&eacute; remarquable dans la grande famille des religions monoth&eacute;istes, de lier &eacute;troitement, structurellement, probl&egrave;mes th&eacute;ologiques et probl&egrave;mes politiques.&nbsp; Les discussions sur Dieu, sur ses attributs, sur la proph&eacute;tie, etc.., avaient pour corollaires des options contradictoires sur la l&eacute;gitimit&eacute; de la famille du chef politico-religieux (au moins th&eacute;orique) de la communaut&eacute;, sur les conditions de l&#39;int&eacute;gration l&eacute;gitime de chaque croyant dans celle-ci (&#8230;)\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLa raison de cette particularit&eacute; de l&#39;islam se trouve dans les conditions de sa gen&egrave;se. Comme j&#39;ai essay&eacute; de le montrer dans ma biographie de Mahomet, dans le milieu form&eacute; par la p&eacute;ninsule arabique au d&eacute;but du VII&egrave;me si&egrave;cle, avec de multiples tribus formant des sortes de micro-Etats parfaitement ind&eacute;pendants l&#39;un de l&#39;autre, la petite secte religieuse nouvelle des musulmans s&#39;est trouv&eacute;e contrainte par les circonstances &agrave; se constituer elle aussi en une sorte de tribu, d&#39;un genre nouveau il est vrai. Le crit&egrave;re d&#39;appartenance en effet n&#39;en &eacute;tait plus la descendance, mais l&#39;adh&eacute;sion &agrave; un credo. En m&ecirc;me temps pourtant, c&#39;&eacute;tait un organisme politique comme l&#39;&eacute;taient les tribus. Le chef supr&ecirc;me en &eacute;tait &agrave; la fois le dirigeant id&eacute;ologique, qui d&eacute;finissait les dogmes, les rites et les institutions en vertu de l&#39;inspiration divine, et le dirigeant politique, prenant les d&eacute;cisions n&eacute;cessaires sur tous les probl&egrave;mes internes et externes que la vie posait au groupe chaque jour.(&#8230;)\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tApr&egrave;s la mort du Proph&egrave;te, la structure de d&eacute;part se perp&eacute;tua et encore plus l&#39;id&eacute;al de structure qu&#39;elle repr&eacute;sentait. Les circonstances &eacute;largirent la petite communaut&eacute; de d&eacute;part jusqu&#39;&agrave; des dimensions mondiales (&#8230;) &nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t<b>&quot;Rendez &agrave; C&eacute;sar &#8230;&quot;<\/b>\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&quot;Rendez &agrave; C&eacute;sar ce qui est &agrave; C&eacute;sar, et &agrave; Dieu ce qui est &agrave; Dieu&quot;. Voil&agrave; qui est certes de bonne doctrine et pratique chr&eacute;tienne, mais rien n&#39;est plus &eacute;tranger &agrave; l&#39;islam. Les trois grandes religions du Proche-Orient pr&eacute;sentent des diff&eacute;rences significatives dans leur rapport avec l&#39;Etat, et leur attitude envers le pouvoir politique. Le juda&iuml;sme, associ&eacute; originairement &agrave; l&#39;Etat, s&#39;en est d&eacute;gag&eacute; par la suite, son r&eacute;cent face &agrave; face avec l&#39;Etat, dans les circonstances pr&eacute;sentes, soul&egrave;ve des probl&egrave;mes qui ne sont pas encore r&eacute;solus. Le christianisme, lors de ses si&egrave;cles de formation est demeur&eacute; distinct de l&#39;Etat, voire dress&eacute;&nbsp; contre lui, et il ne devait s&#39;y int&eacute;grer que bien plus tard. Quant &agrave; l&#39;islam, d&eacute;j&agrave; du vivant de son fondateur, il ETAIT l&#39;Etat, et l&#39;identification de la religion et du pouvoir est inscrite de mani&egrave;re ind&eacute;l&eacute;bile dans la m&eacute;moire et&nbsp; la conscience des fid&egrave;les, sur a foi de leurs propres textes sacr&eacute;s, de leur histoire et&nbsp; de leur v&eacute;cu.&quot; (B. Lewis, Le retour de l&#39;Islam, &eacute;d. Gallimard, pp. 374-375).\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLa formule &quot;Rendez &agrave; C&eacute;sar&#8230;&quot; est analys&eacute;e d&#39;une tout autre mani&egrave;re par Louis Gardet :\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&quot;Voici quelques d&eacute;cennies, un recteur de la grande universit&eacute; d&#39;al-Azhar au Caire, disait: &ldquo; Quant au fameux principe: rendez &agrave; Dieu ce qui est &agrave; Dieu, et &agrave; C&eacute;sar ce qui est &agrave; C&eacute;sar, il n&#39;a pas de sens en Islam. &rdquo;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&quot;Nous nous permettons de signaler ici un certain malentendu. Ce que le recteur d&#39;Al-Azhar, le Shaykh al-Maraghi, entendait d&eacute;noncer, c&#39;est le principe de la s&eacute;paration du spirituel et du temporel, au sens rousseauiste de l&#39;expression ; alors qu&#39;au sens &eacute;vang&eacute;lique, il y a distinction plut&ocirc;t que coupure. Car enfin, C&eacute;sar aussi appartient &agrave; Dieu, bien que d&#39;une autre fa&ccedil;on. Il reste que pour l&#39;Islam, spirituel et temporel, parfois distingu&eacute;s et parfois non, s&#39;entrem&ecirc;lent sans cesse. Le temporel n&#39;est pas remis seulement &agrave; la raison humaine, m&ecirc;me confort&eacute;e par Dieu. Il s&#39;enracine en des principes re&ccedil;us comme r&eacute;v&eacute;l&eacute;s.&nbsp; La loi ne sera pas l&#39;expression de la Volont&eacute; g&eacute;n&eacute;rale (comme l&#39;entendait Rousseau), mais un jugement de la raison pratique se pronon&ccedil;ant sur la conformit&eacute; ou la non-conformit&eacute; d&#39;une d&eacute;cision nouvelle avec ces principes intangibles. Nous serions plus proches ici de notions chr&eacute;tiennes que de notions de philosophie moderne.&quot;\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t<b>Les fondements du pouvoir<\/b>\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tEn 1924 &eacute;tait officiellement aboli le califat apr&egrave;s treize si&egrave;cles d&#39;existence. Malgr&eacute; son caract&egrave;re plus que symbolique, la d&eacute;cision annonc&eacute;e par les Turcs choqua l&#39;ensemble du monde musulman. Mais ce n&#39;est qu&#39;au Pakistan qu&#39;un courant, le Khilafat Movement, se constitua en vue de sa restauration. Le roi Farouk d&#39;Egypte tenta en vain de revendiquer le titre, mais il semble bien que le choc venait plus de l&#39;acte lui-m&ecirc;me que de l&#39;absence d&#39;un tenant du titre.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tUn peu apr&egrave;s paraissait l&#39;ouvrage d&#39;un oul&eacute;ma de la grande universit&eacute; de th&eacute;ologie, al-Azhar, Ali Aderraziq, qui provoqua le scandale parce qu&#39;il soutenait que le Coran et les actions du Proph&egrave;te ne comportaient aucune prescription de type constitutionnel. En un mot, l&#39;islam &eacute;tait une religion qui n&#39;avait rien &agrave; voir avec l&#39;&Eacute;tat et le gouvernement des hommes, y compris la justice. Le livre fut interdit et des exemplaires br&ucirc;l&eacute;s apr&egrave;s la r&eacute;action vive d&#39;al-Azhar. En voici quelques passages significatifs, tir&eacute;s de la nouvelle traduction r&eacute;cemment parue en France :&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t<b><i>(Extraits de Ali Abderraziq, L&#39;islam et les fondements du pouvoir, &eacute;d. La D&eacute;couverte\/Cedej, 1994, 178 p.)<\/i><\/b>\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; Le califat, suivant le sens attribu&eacute; &agrave; ce terme par les musulmans, est synonyme d&#39;&ldquo; imamat &rdquo;, qui est &ldquo; une direction g&eacute;n&eacute;rale dans les affaires spirituelles et temporelles, assur&eacute;e par int&eacute;rim du Proph&egrave;te &rdquo;. Al-Baydawi propose une d&eacute;finition voisine: &ldquo; L&#39;imamat, &eacute;crit-il, est l&#39;int&eacute;rim du Proph&egrave;te assur&eacute; par une personne dans le but de faire observer les r&egrave;glements de la loi religieuse (chari&#39;a) et de d&eacute;fendre l&#39;int&eacute;grit&eacute; de la foi, suivant des proc&eacute;dures que toute la umma est tenue d&#39;observer .&rdquo;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tL&#39;explication en est fournie par Ibn Khaldoun de la fa&ccedil;on suivante: &ldquo; Le califat consiste &agrave; diriger l&#39;ensemble de la communaut&eacute; suivant les dispositions l&eacute;gales (char&#39;), en vue de son salut dans l&#39;au-del&agrave; et des int&eacute;r&ecirc;ts temporels qui s&#39;y rapportent, car les affaires de ce monde sont consid&eacute;r&eacute;es, suivant la loi (charia), en rapport avec la perspective de l&#39;au-del&agrave;. Le califat est en v&eacute;rit&eacute; un int&eacute;rim de l&#39;auteur de la loi sacr&eacute;e, visant &agrave; sauvegarder la religion et &agrave; la mettre en application dans la gestion de la vie terrestre. &rdquo;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tSelon ces auteurs, la fonction de calife a &eacute;t&eacute; institu&eacute;e en vue de prolonger l&#39;&oelig;uvre du Proph&egrave;te. Celui-ci exer&ccedil;ait de son vivant une responsabilit&eacute; religieuse, conform&eacute;ment &agrave; la R&eacute;v&eacute;lation qu&#39;il avait re&ccedil;ue de Dieu: il &oelig;uvrait donc dans ce cadre pour la protection de la religion et la r&eacute;alisation de ses principes, de la m&ecirc;me mani&egrave;re qu&#39;il s&#39;&eacute;tait charg&eacute; auparavant [55] de la transmettre de la part de Dieu et d&#39;appeler l&#39;humanit&eacute; &agrave; l&#39;embrasser.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tCes auteurs pensent que Dieu &#8211; Gloire &agrave; lui &#8211; a &eacute;lu le Proph&egrave;te pour assurer la d&eacute;fense de la religion et pour diriger la communaut&eacute; des musulmans en conformit&eacute; avec les principes religieux, comme il l&#39;avait &eacute;lu pour proclamer la V&eacute;rit&eacute; et communiquer sa Sainte Loi &agrave; ses cr&eacute;atures.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLorsque le Proph&egrave;te a &eacute;t&eacute; rappel&eacute; &agrave; Dieu, les califes lui ont succ&eacute;d&eacute; &agrave; la fois dans ses fonctions de d&eacute;fenseur de la religion et dans l&#39;administration des affaires de la communaut&eacute; en conformit&eacute; avec les principes religieux.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; &ldquo; Celui qui est investi de cette mission est appel&eacute; calife et imam: imam par comparaison avec celui qui dirige la pri&egrave;re, qu&#39;on imite et qu&#39;on prend pour mod&egrave;le; calife, du fait qu&#39;il assure l&#39;int&eacute;rim du Proph&egrave;te. On dit alors &#39;calife&#39; tout court, ou bien &#39;calife [vicaire] du Proph&egrave;te&#39;. L&#39;expression &#39;calife de Dieu&#39; n&#39;a pas re&ccedil;u l&#39;assentiment de tous, les uns l&#39;ayant autoris&eacute;e, d&#39;autres, plus nombreux, I&#39;ont rejet&eacute;e. Abou Bakr, lorsqu&#39;il fut appel&eacute; par ce titre, en d&eacute;sapprouva l&#39;usage, disant qu&#39;il &eacute;tait calife du Proph&egrave;te et non calife de Dieu .&rdquo;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; Le calife, d&#39;apr&egrave;s ces auteurs, est le repr&eacute;sentant de l&#39;Ap&ocirc;tre de Dieu. En tant que tel, il a droit &agrave; assumer la direction g&eacute;n&eacute;rale des affaires de la umma. Il est habilit&eacute; &agrave; exiger l&#39;ob&eacute;issance totale, et &agrave; disposer d&#39;un pouvoir absolu. Il a le devoir de faire observer les pr&eacute;ceptes de la religion, de veiller &agrave; l&#39;application de ses lois, d&#39;ex&eacute;cuter les dispositions p&eacute;nales: il a donc le devoir de diriger les affaires temporelles des musulmans.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLes fid&egrave;les doivent d&eacute;vouement et respect total au calife du fait qu&#39;il est le repr&eacute;sentant du Proph&egrave;te [&#8230;] et qu&rsquo;il occupe &agrave; ce titre la position la plus noble qu&rsquo;un homme puisse avoir aux yeux des musulmans (&#8230;) Pour les musulmans, la religion constitue le bien le plus [56] pr&eacute;cieux en ce bas monde; celui qui en est responsable est investi de la plus noble et de la plus digne des missions qu&#39;on puisse avoir dans cette vie.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tIls doivent l&#39;&eacute;couter et lui ob&eacute;ir &ldquo; en apparence et en leur for int&eacute;rieur &rdquo;, car l&#39;ob&eacute;issance &agrave; l&#39;imam est le prolongement de l&#39;ob&eacute;issance &agrave; Dieu. D&eacute;sob&eacute;ir &agrave; l&#39;un revient &agrave; d&eacute;sob&eacute;ir &agrave; l&#39;autre. L&#39;obligation de prodiguer ses conseils &agrave; l&#39;imam et de lui ob&eacute;ir constitue un devoir religieux et une n&eacute;cessit&eacute;. La foi ne peut &ecirc;tre compl&egrave;te, la profession de foi islamique ne peut &ecirc;tre confirm&eacute;e, que si cette obligation est remplie.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tEn somme, le d&eacute;tenteur du pouvoir est le repr&eacute;sentant du Proph&egrave;te. Il manifeste la puissance de Dieu et constitue son ombre sur terre. En tant que tel, il dispose d&#39;une autorit&eacute; totale et absolue, comparable &agrave; l&#39;autorit&eacute; divine ou &agrave; celle du Proph&egrave;te. Il n&#39;est pas &eacute;tonnant, dans ces conditions, qu&#39;il puisse disposer enti&egrave;rement &ldquo; des &acirc;mes et des biens &rdquo;.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tDe m&ecirc;me, il est seul habilit&eacute; &agrave; ordonner et &agrave; interdire; il tient exclusivement les r&ecirc;nes de la communaut&eacute; des fid&egrave;les et g&egrave;re toutes ses affaires, grandes ou petites. Toute autorit&eacute; hi&eacute;rarchiquement inf&eacute;rieure &agrave; la sienne d&eacute;rive de sa propre autorit&eacute;, toute fonction subalterne s&#39;inscrit dans la sph&egrave;re de son pouvoir, toute charge, qu&#39;elle soit religieuse ou temporelle, prend source dans son commandement, &ldquo; car la fonction de calife porte &agrave; la fois sur les mati&egrave;res religieuses et les affaires temporelles &rdquo;. Le califat &ldquo; [&#8230;] tient lieu d&rsquo;imamat principal, de fondement unique, alors que celles-ci [les diff&eacute;rentes fonctions] en d&eacute;coulent, en font partie en raison de l&#39;exhaustivit&eacute; de ses comp&eacute;tences et de son autorit&eacute; embrassant toutes les questions religieuses ou temporelles de la communaut&eacute; et visant &agrave; y appliquer syst&eacute;matiquement les dispositions de la loi (chari&#39;a)&nbsp; &rdquo;.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLe calife ne partage son pouvoir avec aucune autre instance. En dehors de lui, personne n&#39;a la moindre autorit&eacute; sur les musulmans, si ce n&#39;est par d&eacute;rivation de l&#39;instance califale et par procuration de la part du calife. Les gouverneurs, ministres, juges, censeurs des m&oelig;urs et autres fonctionnaires sont des d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s ou tenant lieu du chef supr&ecirc;me. Ce dernier est seul habilit&eacute; &agrave; les d&eacute;signer, les destituer, et &agrave; fixer l&#39;&eacute;tendue et les limites de leurs pr&eacute;rogatives.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; De la d&eacute;finition que ces auteurs donnent du califat et de leurs recherches sur le sujet, il peut sembler que l&#39;action du calife est conditionn&eacute;e par les prescriptions de la loi religieuse (chari&#39;a) qu&#39;il ne saurait enfreindre; que le responsable supr&ecirc;me se doit d&#39;emprunter, pour le gouvernement de la communaut&eacute; islamique, une voie unique, distincte entre toutes (&#8230;). Aucun calife ne pourrait, en cons&eacute;quence, s&#39;&eacute;carter de la voie trac&eacute;e par ces principes ou devenir un despote. Cette voie serait celle d&eacute;finie par la religion islamique, celle-l&agrave; m&ecirc;me que le Proph&egrave;te s&#39;est employ&eacute; longtemps &agrave; faire conna&icirc;tre aux hommes. C&#39;est la voie d&eacute;finie par le Livre de Dieu, la tradition du Proph&egrave;te et l&#39;accord unanime (ijma&#39;) des musulmans.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tCes auteurs consid&egrave;rent donc que la fonction de calife est rigoureusement codifi&eacute;e par la loi religieuse, et pensent que cela suffit pour d&eacute;celer toute tentative de d&eacute;viation et redresser les abus si besoin est. Parmi eux, certains en concluent qu&#39;un calife qui commet l&#39;injustice ou qui se rend coupable de concupiscence se destitue lui-m&ecirc;me d&#39;office.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; Pour cette raison, les auteurs musulmans ont distingu&eacute; entre califat et royaut&eacute;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLa royaut&eacute; naturelle consiste &agrave; astreindre les masses conform&eacute;ment &agrave; ses propres desseins et d&eacute;sirs ; la royaut&eacute; politique consiste &agrave; les astreindre conform&eacute;ment aux vues rationnelles, et vise &agrave; rechercher le bien des sujets et &agrave; &eacute;viter ce qui peut leur nuire; le califat, quant &agrave; lui, [58] vise &agrave; diriger suivant la loi (chari&#39;a), pour r&eacute;aliser &agrave; la fois le bien dans ce monde et le salut dans l&#39;au-del&agrave;.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tIbn Khaldoun en conclut que le califat au vrai sens du terme ne s&#39;est r&eacute;alis&eacute; que pendant la premi&egrave;re &egrave;re de l&#39;&Eacute;tat islamique, jusqu&#39;&agrave; la fin du r&egrave;gne de &#39;Ali:\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLe pouvoir s&#39;est transform&eacute; en royaut&eacute;, tout en gardant les finalit&eacute;s de l&#39;institution califale en ce qui concerne l&#39;observance de la religion et de ses doctrines et l&#39;action selon la v&eacute;rit&eacute;. Le changement avait atteint seulement les motivations qui. de religieuses, sont devenues esprit de corps et contrainte. Il en a &eacute;t&eacute; ainsi sous les r&egrave;gnes de Mu&#39;awiya, Marwan et son fils &#39;Abd al-Malik [parmi les Omeyyades], puis durant la premi&egrave;re phase du r&egrave;gne des Abbassides, jusqu&#39;&agrave; Haroun al-Rachid et quelques-uns de ses successeurs. Par la suite, des finalit&eacute;s de l&#39;institution califale ont &eacute;t&eacute; perdues de vue et il n&#39;en est rest&eacute; que le nom. Le pouvoir est devenu une royaut&eacute; pure; libre cours a &eacute;t&eacute; laiss&eacute; &agrave; l&#39;usage de la contrainte et &agrave; la recherche des plaisirs. Il en a &eacute;t&eacute; ainsi avec les descendants de &#39;Abd al-Malik et les successeurs de Haroun al-Rachid: le nom du califat leur est rest&eacute; acquis tant que l&#39;esprit de corps des Arabes a maintenu leur domination. Dans les deux phases, califat et royaut&eacute; &eacute;taient m&ecirc;l&eacute;s, avant que le califat ne dispar&ucirc;t compl&egrave;tement avec la disparition de l&#39;esprit de corps des Arabes, la fin de leur puissance et la dissolution qui atteignit leurs m&oelig;urs. N&#39;est rest&eacute;e alors que la royaut&eacute; pure, telle qu&#39;elle existait au temps des rois pa&iuml;ens de l&#39;Orient: l&#39;ob&eacute;issance &#8211; formelle &#8211; au calife n&#39;&eacute;tait recherch&eacute;e que pour le prestige religieux qu&#39;elle conf&eacute;rait, alors que la totalit&eacute; du pouvoir et de ses moyens restaient acquis aux rois.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; Du fait qu&#39;ils attribuent &agrave; la charge califale une puissance si grande, une dignit&eacute; si &eacute;lev&eacute;e et des pouvoirs si &eacute;tendus, ces auteurs auraient d&ucirc; indiquer l&#39;origine de cette puissance et de ces pouvoirs: d&#39;o&ugrave; le calife les tiendrait-il et qui les lui aurait accord&eacute;s? En fait, ils ont n&eacute;glig&eacute; cette recherche comme ils avaient renonc&eacute; &agrave; travailler d&#39;autres th&egrave;mes relevant de la politique, o&ugrave; il peut y avoir un semblant de mise en cause du califat ou une tentative d&#39;enqu&ecirc;te et de d&eacute;bat &agrave; son sujet.\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t<b>Le califat du point de vue social&nbsp;<\/b>\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&nbsp;&#8211; Nous avons vu que le Livre sacr&eacute; n&#39;a jamais daign&eacute; &eacute;voquer le califat, ni faire la moindre allusion &agrave; son sujet, que la Tradition du Proph&egrave;te l&#39;a ignor&eacute;, qu&#39;aucun ijma&#39; ne s&#39;est produit &agrave; son propos. Quel argument reste-t-il donc aux partisans du califat ? Peut-on encore parler d&#39;une obligation religieuse, alors qu&#39;on ne peut s&#39;appuyer ni sur le Livre sacr&eacute;, ni sur la Tradition du Proph&egrave;te ni encore sur un accord unanime des fid&egrave;les?\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tIl reste &agrave; nos contradicteurs un dernier argument qui, malgr&eacute; sa faiblesse et sa fragilit&eacute;, constitue leur recours ultime. C&#39;est la th&egrave;se selon laquelle le califat serait une condition n&eacute;cessaire &agrave; la conduite du culte et &agrave; la r&eacute;alisation du bien g&eacute;n&eacute;ral de la communaut&eacute; islamique.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&nbsp;&#8211; Il est reconnu et admis par les publicistes que le bon fonctionnement de toute soci&eacute;t&eacute; polic&eacute;e, qu&#39;elle soit fond&eacute;e sur la domination d&#39;une religion &#8211; islam, christianisme, juda&iuml;sme &#8211; ou multiconfessionnelle, et quelle que soit la race, la couleur ou la langue de ceux qui la composent, requiert l&#39;existence d&#39;un gouvernement qui g&egrave;re ses affaires et y maintienne l&#39;ordre. La forme et les caract&eacute;ristiques de ce gouvernement peuvent &eacute;videmment varier: il peut &ecirc;tre constitutionnel ou despotique, r&eacute;publicain ou bolchevique, etc. Les publicistes ont pu diverger quant aux caract&eacute;ristiques du syst&egrave;me le plus avantageux, mais aucun d&#39;entre eux, &agrave; notre connaissance, ne conteste la n&eacute;cessit&eacute; pour toute soci&eacute;t&eacute; de se doter d&#39;un quelconque syst&egrave;me de gouvernement. Nous n&#39;avons pas besoin de reproduire leur argumentation &agrave; ce sujet. Nous ne doutons pas toutefois de la justesse de cette th&egrave;se dans son principe g&eacute;n&eacute;ral. Il est probable qu&#39;Abou Bakr, le premier calife, ne pensait pas autre chose lorsqu&#39;il disait que &ldquo; cette religion [communaut&eacute; de fid&egrave;les] a besoin de quelqu&#39;un pour prendre en charge ses affaires &rdquo;.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&nbsp;&#8211; On peut donc dire, sans risque d&#39;erreur, que les musulmans, dans la mesure o&ugrave; ils forment une communaut&eacute; distincte, ont besoin, comme tous les peuples du monde, d&#39;un gouvernement qui organise et g&egrave;re leurs affaires.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tSi les th&eacute;ologiens entendent ainsi l&#39;institution du califat, s&#39;ils lui attribuent le sens que les publicistes donnent &agrave; la notion de gouvernement, alors on peut admettre la justesse de leur position, et reconna&icirc;tre avec eux qu&#39;une telle institution est bien n&eacute;cessaire &agrave; la conduite des rites religieux et &agrave; la recherche du bien public. Le califat, dans ces conditions, serait l&#39;&eacute;quivalent du gouvernement, lequel, quelle que soit sa forme ou sa nature, qu&#39;il dispose d&#39;un pouvoir absolu ou qu&#39;il soit contr&ocirc;l&eacute;, qu&#39;il soit individuel ou r&eacute;publicain, despotique, constitutionnel, consensuel, d&eacute;mocratique, socialiste, bolchevique, etc., n&#39;en r&eacute;pond pas moins &agrave; la m&ecirc;me d&eacute;finition. Toutefois, cet argument ne permet pas d&#39;aller plus loin: on ne peut tirer d&#39;autres cons&eacute;quences d&#39;une remarque aussi &eacute;vidente.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tSi en revanche ils entendent par califat l&#39;institution particuli&egrave;re qu&#39;ils reconnaissent par ce nom, alors leur preuve est insuffisante et leur argument ne tient plus.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; L&#39;observation des faits appuy&eacute;e par la raison, les enseignements de l&#39;histoire ancienne et r&eacute;cente nous montrent que la conduite des rites ainsi que les autres aspects de la religion ne n&eacute;cessitent en rien le genre de gouvernement que les th&eacute;ologiens appellent califat, pas plus qu&#39;ils n&#39;exigent l&#39;existence des dirigeants que l&#39;on appelle califes. Il convient d&#39;ajouter qu&#39;en r&eacute;alit&eacute; les int&eacute;r&ecirc;ts temporels des musulmans ne d&eacute;pendent pas, non plus, de telles institutions. Nous n&#39;avons donc besoin du califat ni pour la conduite de notre vie spirituelle, ni pour la direction de nos affaires temporelles.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tNous aurions pu pousser la d&eacute;monstration plus loin. Car le califat a &eacute;t&eacute; de tout temps et est encore une calamit&eacute; pour l&#39;islam et les musulmans, une source constante de mal et de corruption.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t<b>Le syst&egrave;me du pouvoir au temps du Proph&egrave;te<\/b>\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; L&#39;&eacute;tude approfondie de l&#39;&eacute;tat de la judicature &agrave; l&#39;&eacute;poque du Proph&egrave;te, I&#39;examen attentif et l&#39;appr&eacute;ciation correcte de toutes les informations et r&eacute;cits qui nous sont parvenus &agrave; ce sujet, nous incitent &agrave; &eacute;largir le champ de nos investigations pour y inclure le syst&egrave;me du gouvernement islamique et son organisation g&eacute;n&eacute;rale &agrave; cette &eacute;poque, ainsi que les m&eacute;thodes de gestion appliqu&eacute;es dans le royaume [l&rsquo;&Eacute;tat] islamique, si tant est qu&#39;on puisse appeler royaume les territoires que Dieu a permis &agrave; son Proph&egrave;te d&#39;investir.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tCar &agrave; l&#39;occasion de nos recherches sur le syst&egrave;me judiciaire de l&#39;&eacute;poque, nous avons pu nous rendre compte que non seulement la judicature, mais aussi les autres fonctions et proc&eacute;dures caract&eacute;ristiques de tout gouvernement n&#39;avaient pas une existence claire et univoque au temps du Proph&egrave;te&#8230;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tEn dehors de l&#39;arbitrage des litiges et du gouvernement g&eacute;n&eacute;ral des provinces, les autres fonctions constitutives d&#39;un &Eacute;tat &#8211; que l&#39;on retrouve jusque dans les plus simples et les plus &eacute;l&eacute;mentaires d&#39;entre eux, telles que l&#39;administration financi&egrave;re et le maintien de l&#39;ordre &#8211; ne sont pas signal&eacute;es dans les t&eacute;moignages qui nous sont parvenus d&#39;une mani&egrave;re qui permette d&#39;affirmer en toute certitude qu&#39;il y avait un syst&egrave;me de gouvernement du Proph&egrave;te.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tAbderraziq va plus loin en s&#39;attaquant au caract&egrave;re sacr&eacute; de la guerre men&eacute;e par le Proph&egrave;te contre ses ennemis, c&#39;est-&agrave;-dire au djihad consid&eacute;r&eacute; comme guerre sainte et pilier de l&#39;Islam.\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t<b>Proph&eacute;tie et pouvoir<\/b>\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; Le premier exemple qui vient &agrave; l&#39;esprit, parmi les activit&eacute;s &agrave; caract&egrave;re &eacute;tatique apparues du temps du Proph&egrave;te, est celui de la guerre sainte (jihad). Nous savons que le Proph&egrave;te a lanc&eacute; des actions arm&eacute;es &agrave; l&#39;encontre de ceux qui, parmi son propre peuple, s&#39;opposaient &agrave; sa religion, qu&#39;il a conquis leurs terres, pris leurs biens en butin et fait des prisonniers parmi leurs hommes et femmes (&#8230;)\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tIl est &eacute;vident, au premier coup d&#39;&oelig;il, que la guerre sainte (jihad) n&#39;est pas faite uniquement pour appeler les hommes &agrave; embrasser la nouvelle religion, ou en vue de les amener &agrave; croire en Dieu et en son Proph&egrave;te. La guerre sainte se fait plut&ocirc;t pour raffermir le pouvoir institu&eacute; et pour &eacute;tendre les royaumes.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tL&#39;exhortation religieuse est avant tout un appel &agrave; Dieu: elle ne peut se faire que par le verbe, par le mouvement imprim&eacute; aux c&oelig;urs au moyen de la persuasion, par l&#39;influence que l&#39;on exerce sur la sensibilit&eacute; des hommes. L&#39;usage de la force, le recours &agrave; la contrainte ne sont pas compatibles avec une mission qui vise &agrave; guider les hommes vers leur salut et vers la purification de leurs croyances. Aucun proph&egrave;te, &agrave; travers toute l&#39;histoire qui nous est connue, n&#39;a tent&eacute; d&#39;amener les gens &agrave; croire en Dieu par la violence, ni conquis un peuple pour le convaincre d&#39;embrasser sa religion. Ce principe est confirm&eacute; par le Proph&egrave;te, &agrave; travers ces paroles de Dieu qu&#39;il a transmises: (&#8230;)\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tIl y a l&agrave; des principes clairs qui indiquent que la mission de Muhammad, comme celle des proph&egrave;tes qui l&#39;ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;, ne doit s&#39;accomplir que par le moyen de la persuasion et l&#39;exhortation au bien, et non par la brutalit&eacute; ou la force. Si donc le Proph&egrave;te a fait appel &agrave; la force, s&#39;il a us&eacute; de dissuasion, ce n&#39;est pas pour appeler les hommes &agrave; embrasser la nouvelle religion ou pour transmettre aux hommes le message du Tr&egrave;s-Haut. Cela ne peut se comprendre que comme un moyen utilis&eacute; dans le but de constituer un &Eacute;tat et, plus pr&eacute;cis&eacute;ment, de mettre en place le gouvernement islamique. On sait que l&#39;usage de la force, le recours &agrave; la contrainte et &agrave; la r&eacute;pression sont n&eacute;cessaires &agrave; la constitution de tout gouvernement. C&#39;est dans cette optique que doit &ecirc;tre comprise l&#39;action guerri&egrave;re du Proph&egrave;te.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tL&#39;aum&ocirc;ne religieuse (zak&acirc;t) et la d&icirc;me due par les chr&eacute;tiens et les juifs (jizya) ont en Islam un fondement religieux. Aderraziq les r&eacute;duit &agrave; des imp&ocirc;ts profanes :\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; Nous avons dit que la guerre sainte a &eacute;t&eacute; l&#39;une des caract&eacute;ristiques de l&#39;&Eacute;tat islamique, et l&#39;une des actions typiques des &Eacute;tats temporels. D&#39;autres exemples peuvent &ecirc;tre cit&eacute;s: au temps du Proph&egrave;te, l&#39;administration des finances constituait une importante op&eacute;ration, tant par le volume des revenus et des d&eacute;penses g&eacute;r&eacute;s, que par la multiplicit&eacute; des actions que n&eacute;cessitaient la collecte des fonds &agrave; partir de sources diverses &#8211; aum&ocirc;ne religieuse, d&icirc;me des gens du Livre, butin &#8211; et l&#39;allocation de ces fonds aux diverses d&eacute;penses. Le Proph&egrave;te disposait de percepteurs et d&#39;agents responsables de ces diverses op&eacute;rations. Il est hors de doute que l&#39;administration financi&egrave;re fait partie des comp&eacute;tences des &Eacute;tats temporels, qu&#39;elle constitue m&ecirc;me la plus importante des fonctions de tout gouvernement, et qu&#39;en m&ecirc;me temps elle est &eacute;trang&egrave;re &agrave; la fonction de messager de Dieu prise en elle-m&ecirc;me, tr&egrave;s &eacute;loign&eacute;e de l&#39;action typique des proph&egrave;tes consid&eacute;r&eacute;s uniquement comme tels.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; La th&egrave;se suivant laquelle l&#39;&Eacute;tat du Proph&egrave;te constitue une part essentielle de son &oelig;uvre religieuse, qu&#39;il s&#39;y int&egrave;gre et la compl&egrave;te parfaitement, est apparemment mieux re&ccedil;ue de la part des musulmans en g&eacute;n&eacute;ral. Elle s&#39;exprime dans leurs modes de pens&eacute;e et d&#39;action, et est confirm&eacute;e par leurs principes et leurs doctrines. Il est &eacute;vident que cette conception ne peut &ecirc;tre justifi&eacute;e au regard de la raison que si l&#39;on arrive &agrave; &eacute;tablir que le devoir du Proph&egrave;te lui impose, apr&egrave;s avoir diffus&eacute; le message divin, d&#39;en donner une r&eacute;alisation pratique: qu&#39;il est responsable &agrave; la fois de la transmission du message et de sa mise en &oelig;uvre.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tIl est &agrave; noter que les auteurs qui ont &eacute;tudi&eacute; le sens de la mission du Proph&egrave;te, et dont nous avons pu conna&icirc;tre les travaux, ont omis de tenir la mise en &oelig;uvre des principes religieux pour une composante du message proph&eacute;tique, &agrave; la seule exception de Ibn Khaldoun, qui a fait entendre que l&#39;islam se distingue des autres religions pr&eacute;cis&eacute;ment par le fait qu&#39;il associe le message religieux et l&#39;action visant &agrave; l&#39;accomplir dans les faits. Cette position est expos&eacute;e dans de nombreux passages de son &oelig;uvre historique, la Muqaddima. Il en donne une explication tr&egrave;s d&eacute;taill&eacute;e dans le chapitre o&ugrave; il traite des fonctions de pape et de patriarche chez les chr&eacute;tiens et de pr&ecirc;tre chez les juifs:\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&laquo; Sache que, apr&egrave;s la disparition du Proph&egrave;te, la communaut&eacute; a besoin d&#39;un responsable qui veille &agrave; l&#39;application des lois et r&egrave;glements et y assure le r&ocirc;le d&#39;un vicaire du Proph&egrave;te, l&#39;astreignant au respect des obligations. Conform&eacute;ment &agrave; notre propos sur la n&eacute;cessit&eacute; de la politique &agrave; toute soci&eacute;t&eacute; humaine, les hommes ont besoin d&#39;une personne qui les maintienne par la force dans le chemin de leur bien et les d&eacute;tourne de ce qui leur cause du mal: tel est le r&ocirc;le de celui qu&#39;on appelle le roi. Pour ce qui est de la communaut&eacute; musulmane, du fait que le jihad lui a &eacute;t&eacute; assign&eacute; par la loi (chari&#39;a) en vue de g&eacute;n&eacute;raliser l&#39;appel et d&#39;amener les multitudes &agrave; l&#39;islam, le califat et la royaut&eacute; y sont confondus du fait qu&#39;ils concentrent la puissance. Dans les autres communaut&eacute;s, l&#39;appel n&#39;est pas universel, ni le jihad une obligation en dehors des situations o&ugrave; l&#39;on doit se d&eacute;fendre: aussi les responsables religieux chez elles ne s&#39;int&eacute;ressent-ils pas &agrave; la politique, du fait qu&#39;elles ne sont pas charg&eacute;es d&#39;assimiler les autres nations mais simplement de pratiquer leur culte en leur &acirc;me et conscience. &raquo;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tComme on le voit, l&#39;islam est pour Ibn Khaldoun une religion qui comporte &agrave; la fois un appel adress&eacute; &agrave; tous les hommes, une l&eacute;gislation et un principe de r&eacute;alisation de cette l&eacute;gislation. Le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel y sont r&eacute;unis, ce qui distingue bien la religion islamique de toutes les autres.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; Il s&#39;agit l&agrave;, &agrave; notre avis, d&#39;une interpr&eacute;tation qui n&#39;a aucun fondement, d&#39;une mani&egrave;re de voir qu&#39;aucune source autoris&eacute;e ne permet de justifier. Pis, elle est contraire &agrave; la signification du message du Proph&egrave;te, incompatible avec les conditions requises par une pr&eacute;dication qui est, comme on l&#39;a vu pr&eacute;c&eacute;demment, purement religieuse (&#8230;)\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&nbsp;A la r&eacute;flexion, tout ce qu&#39;on peut observer &agrave; propos de l&#39;&Eacute;tat du Proph&egrave;te conduit &agrave; une conclusion unique: cet &Eacute;tat ne comportait aucun des dispositifs fondamentaux que les politologues attachent &agrave; tout gouvernement temporel, sans que cela f&ucirc;t ressenti comme un manque et que son absence ne constitu&acirc;t une carence du syst&egrave;me mis en place &agrave; l&#39;&eacute;poque, ni une manifestation d&#39;anarchie ou de mauvais fonctionnement. Telle serait la v&eacute;ritable interpr&eacute;tation de la confusion apparente qu&#39;on peut observer dans l&#39;&Eacute;tat du Proph&egrave;te.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t&#8211; En v&eacute;rit&eacute;, cette institution que les musulmans ont convenu d&#39;appeler califat est enti&egrave;rement &eacute;trang&egrave;re &agrave; leur religion, tout comme les honneurs, la puissance, les attraits et l&#39;intimidation dont elle a &eacute;t&eacute; entour&eacute;e. Le califat ne compte point parmi les actions pr&ocirc;n&eacute;es par la religion, pas plus que la judicature ou n&#39;importe quelle fonction gouvernementale ou &eacute;tatique. Ce ne sont l&agrave; que des actes purement politiques, pour lesquels la religion n&#39;a aucun int&eacute;r&ecirc;t, qu&#39;elle ne cherche ni &agrave; conna&icirc;tre ni &agrave; ignorer, et ne peut ni recommander ni rejeter. La religion les a abandonn&eacute;s aux hommes, pour qu&#39;ils agissent en la mati&egrave;re conform&eacute;ment aux lois de la raison, &agrave; l&#39;exp&eacute;rience des nations et aux r&egrave;gles de la politique.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tIl en est de m&ecirc;me de l&#39;administration des arm&eacute;es islamiques, de la construction des villes et des fortifications, de l&#39;organisation des administrations, lesquelles ne constituent en rien des questions qui int&eacute;ressent la religion. Elles rel&egrave;vent plut&ocirc;t de la raison et de l&#39;exp&eacute;rience, des r&egrave;gles de la guerre, ou bien de l&#39;art des constructions et des avis des experts.\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tActe d&#39;accusation pr&eacute;sent&eacute; au Conseil des grands &#39;ulama d&#39;Al-Azhar\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tIl a &eacute;t&eacute; publi&eacute;, au nom de &#39;Ali &#39;Abderraziq, th&eacute;ologien (&#39;alim) Al-Azhar et juge au tribunal islamique de premi&egrave;re instance de Mansoura, un ouvrage intitul&eacute; L&#39;Islam et les fondements du pouvoir. A la suite de quoi des p&eacute;titions, sign&eacute;es par une multitude de th&eacute;ologiens, ont &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute;es au d&eacute;canat (mashikhat) d&#39;Al-Azhar, en date du 23 Dhu l-Qi&#39;da et des 1er et 8 Dhu l-Hijja 1343 H (15, 23 et 30 juin 1925). Ces p&eacute;titions signalent que l&#39;ouvrage en question comporte des affirmations contraires &agrave; la religion, &agrave; la lettre du Coran, &agrave; la Tradition du Proph&egrave;te et &agrave; l&#39;accord unanime de la communaut&eacute; des musulmans, telles que:\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t1\/ faire de la loi islamique (chari&#39;a) une l&eacute;gislation purement spirituelle n&#39;ayant aucun rapport avec le pouvoir politique et la pratique des choses temporelles;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t2\/ soutenir qu&#39;il n&#39;est pas contraire &agrave; la religion de croire que la lutte arm&eacute;e (jihad) du Proph&egrave;te [&#8230;] visait le pouvoir politique et non l&#39;&oelig;uvre religieuse ou la transmission de la Pr&eacute;dication &agrave; l&#39;ensemble de l&#39;humanit&eacute;;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t3\/ affirmer que le r&eacute;gime politique &agrave; l&#39;&eacute;poque du Proph&egrave;te &eacute;tait empreint d&#39;obscurit&eacute;, d&#39;ambigu&iuml;t&eacute;, de confusion, d&#39;imperfection, toutes choses de nature &agrave; provoquer la perplexit&eacute;;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t4\/ pr&eacute;tendre que la mission du Proph&egrave;te consistait &agrave; transmettre la loi, &agrave; l&#39;exclusion de l&#39;exercice du pouvoir et de la mise en application de principes;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t5\/ contester l&#39;accord unanime des Compagnons du Proph&egrave;te [158] quant &agrave; l&#39;obligation d&#39;instituer un imam et &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; pour la communaut&eacute; de se doter d&#39;un responsable qui prenne en main ses affaires religieuses et temporelles;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t6\/ contester que la judicature soit une fonction l&eacute;gale, impliqu&eacute;e par la loi islamique;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t7\/ soutenir que le gouvernement d&#39;Abou Bakr et des califes &ldquo; bien guid&eacute;s &rdquo; (khulafa rachidun) qui lui ont succ&eacute;d&eacute; &eacute;taient de type la&iuml;c.\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLa s&eacute;cularisation des soci&eacute;t&eacute;s arabes contemporaines\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLe texte qui suit, extrait d&#39;un article de Aziz al-Azmeh (&quot;Le religieux et le temporel dans le pr&eacute;sent arabe&quot;, in Revue des &Eacute;tudes Palestiniennes, n&deg; 49, pp. 65-79) soutient que les soci&eacute;t&eacute;s arabes ont connu depuis le XIXe si&egrave;cle un processus de la&iuml;cisation r&eacute;el et g&eacute;n&eacute;ral.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLa la&iuml;cit&eacute; se pr&eacute;sente rarement comme une doctrine politique. Elle est implicitement &agrave; l&#39;oeuvre dans la pratique sociale et culturelle qui ne reconna&icirc;t pas aux d&eacute;tenteurs des fonctions religieuses, et par cons&eacute;quent au r&eacute;f&eacute;rent religieux, le r&ocirc;le de source de la l&eacute;gislation, de la justice et de l&#39;enseignement, et confine les hommes de religion dans des pratiques exclusivement cultuelles, d&ucirc;t-il exister des &eacute;changes non n&eacute;gligeables entre le la&iuml;c et le religieux.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tCe qui s&#39;est produit en Europe s&#39;est produit &eacute;galement dans les pays arabes quand les fuqah&acirc;&#39; ont &eacute;t&eacute; remplac&eacute;s par les avocats, les shaykhs barbus et enturbann&eacute;s par les professeurs aux tarbouches puis par ceux &agrave; la t&ecirc;te nue, les cadis de la shar&icirc;&#39;a par les effendis-juges civils, et lorsque furent adopt&eacute;es comme fondement de la vie intellectuelle les sciences de la nature, l&#39;histoire et la g&eacute;ographie au lieu de la croyance dans les djinns, les d&eacute;mons, dans<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Beaucoup de commentateurs soulignent l&rsquo;incapacit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s musulmanes \u00e0 instaurer un r\u00e9gime d\u00e9mocratique en raison de l&rsquo;imbrication \u00e9troite de la religion et du politique en islam. 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