{"id":3440,"date":"2013-07-10T16:54:00","date_gmt":"2013-07-10T15:54:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.realites.com.tn\/demo\/?p=3440"},"modified":"2013-07-10T16:54:00","modified_gmt":"2013-07-10T15:54:00","slug":"de-la-souffrance-de-partir-en-vacances","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/realites.com.tn\/fr\/de-la-souffrance-de-partir-en-vacances\/","title":{"rendered":"De la souffrance de partir en vacances"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\">\n\t<b style=\"line-height: 1.6em;\"><i>Par Lotfi Essid<\/i><\/b>\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t<span style=\"line-height: 1.6em;\">Tous les &eacute;t&eacute;s H&eacute;dia, mari&eacute;e &agrave; un riche industriel, met sa maison en bord de mer &agrave; la disposition de sa famille. Ce n&rsquo;est pas tant par amour pour les siens; la maison, situ&eacute;e non loin de Korba, reste vide toute l&rsquo;ann&eacute;e parce que B&eacute;ji, son mari, estime que la louer &agrave; des inconnus, c&rsquo;est l&rsquo;exposer &agrave; une&nbsp; d&eacute;t&eacute;rioration qu&rsquo;aucun loyer ne peut compenser.&nbsp;<\/span>\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLa famille qui se retrouve unie vers la mi-juillet, est compos&eacute;e des parents, Douja et H&rsquo;med qui vivent au Bardo. B&eacute;chir, leur fils a&icirc;n&eacute;, cinquante cinq ans et encore c&eacute;libataire, a &eacute;lu domicile depuis vingt deux ans &agrave; Bruxelles. Il y a &eacute;galement Mehdi, le second fils, naturalis&eacute; Canadien depuis bient&ocirc;t 13 ans et qui travaille dans le tabac. Sma&iuml;l, le plus jeune, qu&rsquo;on appelle ici par son deuxi&egrave;me pr&eacute;nom Mohamed, est &eacute;tudiant en comptabilit&eacute; &agrave; Paris, il subvient &agrave; ses besoins en travaillant comme pizza&iuml;olo dans le restaurant d&rsquo;un cousin &agrave; sa m&egrave;re dans le 9e arrondissement. Pour bien profiter de son s&eacute;jour dans cette spacieuse villa avec piscine, Sma&iuml;l vient tous les ans avec une fille diff&eacute;rente. Son invit&eacute;e de cette ann&eacute;e s&rsquo;appelle Luce et tout le monde l&rsquo;appelle Lisse, &agrave; son tour Luce donne &agrave; son Jules le surnom Sam.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tComme ils vivent loin de chez eux, un retour des trois fr&egrave;res dans le giron de la famille constitue une pause bienvenue, sans grandes d&eacute;penses et sans les risques associ&eacute;s aux vacances : transports, h&ocirc;tels, restaurants&hellip;&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLa tribu passe g&eacute;n&eacute;ralement un mois dans cette belle demeure avant de cotiser pour la remettre &agrave; neuf, juste compensation de leur s&eacute;jour gratuit. H&eacute;dia et B&eacute;ji, otages de leurs filles, g&acirc;t&eacute;es comme les s&oelig;urs de Cendrillon, prennent, &agrave; leur tour, une villa en location &agrave; Hammamet, &agrave; proximit&eacute; des discoth&egrave;ques, pour &eacute;viter &agrave; leurs deux jeunes filles les accidents de la route.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLe p&egrave;re, H&rsquo;med, homme paisible, infirmier de profession, 80 ans et quinze ann&eacute;es de retraite active. Il passe ses journ&eacute;es &agrave; faire le va-et-vient entre la maison, le march&eacute; et la mosqu&eacute;e.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tDouja a &eacute;t&eacute; toute sa vie sous le joug de H&rsquo;med qui, sans le faire expr&egrave;s, n&rsquo;a rien fait pour la sortir d&rsquo;une ignorance crasse. La vocation de Douja a toujours &eacute;t&eacute;, outre mettre les enfants au monde, de faire le m&eacute;nage et de veiller au choix et &agrave; la pr&eacute;paration des repas quotidiens. &Agrave; part &ccedil;a, elle ne sait rien. Elle n&rsquo;a pas compris, par exemple, que la Tunisie &eacute;tait ind&eacute;pendante et croit aussi, jusqu&rsquo;&agrave; aujourd&rsquo;hui, que la R&eacute;publique n&rsquo;a pas mis fin &agrave; la monarchie. Elle fait l&rsquo;amalgame entre la colonisation et l&rsquo;ind&eacute;pendance, pr&eacute;sumant que le mot ind&eacute;pendance signifie domination. Lorsque son mari, ne comprenant pas son sage raisonnement, lui r&eacute;torque : Il n&rsquo;y&nbsp; a plus de Fran&ccedil;ais en Tunisie, ya Douja ; elle r&eacute;pond invariablement : et pourquoi? Regarde autour de toi ; d&eacute;j&agrave; chez-nous, il y a une Fran&ccedil;aise diff&eacute;rente tous les ans ; elle n&rsquo;est pas fran&ccedil;aise la fianc&eacute;e de Mohamed? Dit-elle, en montrant Luce qui, assise en juste au corps, au bord de la piscine, grignote du kaki en suivant la discussion sans comprendre. Elle per&ccedil;oit cependant le mot Mohamed et regarde Sam dubitative en lui lan&ccedil;ant pour la &eacute;ni&egrave;me fois : mais tu ne t&rsquo;appelles pas Mohamed!&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tConstamment tortur&eacute;e par ses obligations domestiques, Douja dicte plusieurs fois par jour &agrave; son mari les provisions qu&rsquo;il doit acheter. Lorsqu&rsquo;il n&rsquo;a pas d&rsquo;argent et qu&rsquo;il lui demande : pourquoi as-tu besoin de viande tous les jours ya Douja ? Elle r&eacute;pond: pourquoi pas ? Les bouchers, il n&rsquo;y a que &ccedil;a ! Le pauvre homme finit par renoncer &agrave; la contredire et se d&eacute;brouille pour lui acheter tout ce qu&rsquo;elle demande.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t<b>Le Professeur et les non-align&eacute;s<\/b>\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tH&eacute;dia, sa fille, a essay&eacute; de lui faire prendre des cours du soir, dans le cadre de la campagne d&#39;alphab&eacute;tisation ; bien vite, l&rsquo;enseignante lui a dit de ne plus l&rsquo;amener ; elle a ajout&eacute; qu&rsquo;elle dodelinait tout le temps de la t&ecirc;te pour marquer le peu de cas qu&rsquo;elle fait de l&rsquo;enseignement et qu&rsquo;elle se couvrait le visage &agrave; chaque fois qu&rsquo;elle dictait ou &eacute;crivait sur le tableau noir un nom propre masculin.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tB&eacute;chir, l&rsquo;a&icirc;n&eacute;, est sp&eacute;cial, il a fait un doctorat d&rsquo;histoire dont le th&egrave;me &eacute;tait : la Tunisie et le mouvement des non-align&eacute;s et obtenu, il y a seulement huit ans, un poste &agrave; l&rsquo;universit&eacute; libre de Bruxelles. Il est encore aujourd&rsquo;hui sur les pas de ce mouvement moribond qu&rsquo;il continue &agrave; enseigner avec une grande conviction. En tant qu&rsquo;universitaire, il a toujours eu une irr&eacute;v&eacute;rence face &agrave; tout, sans avoir aucun engagement pour rien ; aucune ouverture d&#39;esprit et aucun humour. La derni&egrave;re fois qu&rsquo;il a bien rigol&eacute;, c&rsquo;&eacute;tait lorsqu&rsquo;un professeur &eacute;m&eacute;rite, &agrave; Bruxelles, s&rsquo;est tromp&eacute; sur la date de la conf&eacute;rence de Bandung.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tDouja qui sait confus&eacute;ment ce que B&eacute;chir fait dans la vie, croit, en l&rsquo;entendant r&eacute;p&eacute;ter qu&rsquo;il est Oust&acirc;th Jaam&icirc;i (professeur universitaire) et en confondant Jam&acirc;a (universit&eacute;) et Jamaa (mosqu&eacute;e) qu&rsquo;il enseigne dans la grande mosqu&eacute;e de Bruxelles. Elle pense d&rsquo;ailleurs que Bruxelles est une ville musulmane. Ne voyant jamais son a&icirc;n&eacute; faire ses pri&egrave;res, il lui arrive de dodeliner de la t&ecirc;te, l&rsquo;air de dire comment peut-on enseigner &agrave; la mosqu&eacute;e et &ecirc;tre indiff&eacute;rent aux pr&eacute;ceptes du bon Dieu.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tDes trois fr&egrave;res, seul B&eacute;chir prend r&eacute;guli&egrave;rement des bains de mer ; ses deux fr&egrave;res, trop contents d&rsquo;avoir une piscine olympique &agrave; leur disposition, pr&eacute;f&egrave;rent plonger, &agrave; chaque fois que l&rsquo;occasion se pr&eacute;sente, dans l&rsquo;eau chlor&eacute;e qui donne des ballonnements &agrave; Mohamed et des douleurs articulaires &agrave; Mehdi. Quant &agrave; Luce, elle s&rsquo;est vite aper&ccedil;ue que nos plages n&rsquo;&eacute;taient pas faites pour les petites dames en bikini et les zigotos taquins et elle opta pour la piscine.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tDeux fois par semaine, B&eacute;chir sortait de bon matin avec sa vieille Volvo ; il ne rentrait que le soir, la peau br&ucirc;l&eacute;e, l&rsquo;air d&rsquo;avoir &eacute;t&eacute; expos&eacute; au soleil toute la journ&eacute;e. Personne ne lui demandait o&ugrave; il avait pass&eacute; la journ&eacute;e, mais tout le monde savait sa liaison avec Zohra, une cousine lointaine de quarante ans, divorc&eacute;e depuis bient&ocirc;t cinq ans. Zohra ne d&eacute;sesp&eacute;rait pas de convaincre le vieux c&eacute;libataire de l&rsquo;&eacute;pouser et de l&rsquo;amener&nbsp; au Canada avec sa nich&eacute;e de trois enfants dont l&rsquo;a&icirc;n&eacute; n&rsquo;avait que 17 ans. &nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tB&eacute;chir n&rsquo;avait aucun sentiment pour Zohra ni aucune intention de se lier de pr&egrave;s ou de loin &agrave; cette famille nombreuse; pourtant il faisait ce qu&rsquo;on lui demandait de faire. Dans la famille, il se comportait de la m&ecirc;me fa&ccedil;on. Sans &ecirc;tre dispendieux, il est moins grippe-sou qu&rsquo;on ne le pense. B&eacute;chir est simplement rest&eacute; malgr&eacute; son &acirc;ge un enfant g&acirc;t&eacute; et labile. Comme personne ne lui demande de mettre la main &agrave; la p&acirc;te, il ne d&eacute;pense jamais rien, laissant &agrave;&nbsp; son fr&egrave;re canadien le soin de pourvoir &agrave; tous les frais. &nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t<b>M&ecirc;me pas la reconnaissance du ventre !<\/b>\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tIl retrouvait Zohra, son fils et ses deux filles adolescentes sur la plage populaire de Tazerka. L&agrave; encore, il ne lui serait pas venu &agrave; l&rsquo;esprit de veiller &agrave; un climat sympathique, en donnant aux enfants de quoi louer un p&eacute;dalo ou une planche ou en payant une paillotte parasol pour toute la famille. Non ! Il suit le cort&egrave;ge et ne prend m&ecirc;me pas la glaci&egrave;re isotherme des mains de Zohra. Une fois fix&eacute; par les enfants, ils s&rsquo;assoient tous sous le minuscule parasol en tissu. Apr&egrave;s avoir fait trompette avec Zohra, il la regarde sortir de sa bo&icirc;te magique melon, past&egrave;que, sandwichs vari&eacute;s, quelques morceaux de tagine et m&ecirc;me de l&rsquo;harissa et de l&rsquo;huile d&rsquo;olive. Il l&egrave;ve sa main dans un mouvement de d&eacute;fense contre cette abondance culinaire, mais apr&egrave;s avoir go&ucirc;t&eacute; une fois, il ne peut plus s&rsquo;arr&ecirc;ter, au grand bonheur de Zohra qui voit ces offrandes comme un &agrave;-valoir sur le s&eacute;jour &agrave; vie au Canada dont elle r&ecirc;ve.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tC&rsquo;est encore Zohra qui attire son attention sur ce qui se passe tout autour : la relative d&eacute;sertion des plages pendant le ramadan, la recrudescence des tenues strictes et l&rsquo;intol&eacute;rance des regards, les jeunes footballeurs importuns, la pollution de l&rsquo;eau et du sable, etc. Elle tend les petits pains libanais, farcis de plein de bonnes choses, &agrave; B&eacute;chir en lui recommandant de manger discr&egrave;tement, parce que c&rsquo;est le ramadan ; elle en profite pour chercher, en levant la t&ecirc;te, ses enfants disparus entre les vagues depuis leur arriv&eacute;e, en constatant que l&rsquo;espace n&rsquo;est plus suffisamment surveill&eacute; et que la radio a rappel&eacute; tout &agrave; l&rsquo;heure un bilan faisant &eacute;tat de nombreuses victimes de noyades.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tDe temps en temps, Zohra se permet quelques coquetteries, &eacute;tonnantes en consid&eacute;ration de la raideur de B&eacute;chir : ferme les yeux ! Lui dit-elle, et ne les ouvre&nbsp; surtout pas avant que je ne t&rsquo;aie dit de les rouvrir ; ce qu&rsquo;il fait, avec la crainte d&rsquo;ouvrir les yeux sur un b&eacute;b&eacute; qui l&rsquo;obligerait &agrave; &ecirc;tre attach&eacute; &agrave; Zohra pour le restant de ses jours. Il se rassure en pensant que l&rsquo;hypoth&egrave;se &eacute;tait &agrave; exclure, puisqu&rsquo;il n&rsquo;a jamais couch&eacute; avec elle. Ouvre la bouche ! Continue-elle, apr&egrave;s s&rsquo;&ecirc;tre assur&eacute;e que personne ne regarde ; il re&ccedil;oit un Kaak warka succulent qu&rsquo;il mac&egrave;re longtemps sur sa langue ; je sais que tu aimes ! poursuit Zohra avant de se contenir pour dire &agrave; son fils, ressurgi des flots, mouill&eacute; et tremblant: s&egrave;che-toi bien! B&eacute;chir ouvre les yeux en s&rsquo;exclamant : c&rsquo;est bon ! Sans m&ecirc;me remercier. Lorsqu&rsquo;ils se quittent, Zohra, debout devant sa M&eacute;gane, demande &agrave; ses enfants d&rsquo;embrasser leur oncle et jette un regard attendri &agrave; ces accolades touchantes, puis, son regard, soudain durci, semble dire &agrave; B&eacute;chir : je t&rsquo;aurai un jour, je t&rsquo;aurai!\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tEn rentrant de la plage, B&eacute;chir, debout au seuil de la cuisine, a entendu son p&egrave;re dire &agrave; Douja, dont les consignes d&rsquo;achats se sont multipli&eacute;es depuis le d&eacute;but du ramadan : pourquoi B&eacute;chir ne tient-il pas avec moi l&rsquo;anse du couffin ? B&eacute;chir sait qu&rsquo;il a une r&eacute;putation d&rsquo;avare. En entendant ces propos, il se dit qu&rsquo;il faut faire quelque chose. Le lendemain, il revient de la plage les bras charg&eacute;s des fruits les moins chers sur le march&eacute; : past&egrave;que, melon, quelques p&ecirc;ches boutabgaya et des pommes de la grosseur de balles de ping-pong ; il regarde fi&egrave;rement la fratrie, semblant dire : ce n&rsquo;est pas tout ! Il retourne chercher dans sa voiture une bo&icirc;te de millefeuilles en g&eacute;missant au seuil de la porte : ah ! Les millefeuilles, c&rsquo;est mon g&acirc;teau pr&eacute;f&eacute;r&eacute; !\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tAu moment de la rupture du je&ucirc;ne, il s&rsquo;est senti ce jour-l&agrave; enhardi d&rsquo;avoir fait le march&eacute;, &agrave; l&rsquo;aise pour manger comme quatre. D&rsquo;habitude sachant que ses prestations ne m&eacute;ritent qu&rsquo;une maigre pitance, il se sent g&ecirc;n&eacute; en se mettant &agrave; table avec la famille. Il s&rsquo;apitoie sur lui-m&ecirc;me en disant qu&rsquo;il a l&rsquo;estomac fragile et qu&rsquo;il ne va manger qu&rsquo;un peu de salade. Douja, dont il &eacute;tait le pr&eacute;f&eacute;r&eacute;, lui jette alors, sans dire un mot, un regard d&eacute;sapprobateur. Alors, il se r&eacute;gale de brik, salade m&eacute;chouia, couscous et felfel mahchi en se r&eacute;p&eacute;tant &agrave; lui-m&ecirc;me: qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est bon ! Au cours de la soir&eacute;e, il continue &agrave; grignoter en rotant et il lui arrive m&ecirc;me de p&eacute;ter bruyamment devant tout le monde.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tDe toute la famille, c&rsquo;est Mehdi qui d&eacute;pense sans rechigner, il est de loin le plus g&eacute;n&eacute;reux, sans &ecirc;tre le plus riche. Mehdi travaille &agrave; Montr&eacute;al pour un n&eacute;gociant en cigares et il se rend au moins deux fois par an &agrave; Cuba. &Agrave; chaque fois qu&rsquo;il rentre &agrave; Tunis, il ram&egrave;ne &agrave; son p&egrave;re une belle bo&icirc;te de cigares cubains qui valent sur le march&eacute; au moins 700 de nos dinars. H&rsquo;med, fumeur inv&eacute;t&eacute;r&eacute;, a tout essay&eacute; : cigarettes, cigares, pipe et tabac &agrave; chiquer. Pourtant, il ne veut pas garder les beaux cigares pour lui ; il se d&eacute;p&ecirc;che de prendre rendez-vous avec un grand notable, ancien ministre qu&rsquo;il conna&icirc;t depuis l&rsquo;&eacute;cole primaire, pour aller lui offrir en grande pompe la bo&icirc;te de Bolivar dont il estime confus&eacute;ment qu&rsquo;elle sied plus au ministre qu&rsquo;&agrave; son humble personne. Au cours de la br&egrave;ve c&eacute;r&eacute;monie de remise des Belicosos Finos, son idole ne lui offre m&ecirc;me pas un caf&eacute;.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t<b>Une &eacute;preuve de Fort Boyard !&nbsp;<\/b>\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tUne fois seulement pendant leur s&eacute;jour &agrave; Korba, Douja a demand&eacute; &agrave; son mari qu&rsquo;elle appelle, lorsque leurs fils sont pr&eacute;sents : Ya Bouhem &#8211; Toi leur p&egrave;re !&nbsp; Mot qui fait rire le jeune Mohamed, parce que, abr&eacute;g&eacute;, il &eacute;voque clairement Ya Bhim : toi l&rsquo;&acirc;ne ! Elle lui a donc demand&eacute; de l&rsquo;accompagner &agrave; la plage pour prendre un bain de mer. Le long des 500 m&egrave;tres qui les s&eacute;paraient de la mer, il la prot&eacute;gea du soleil sous un parapluie et tenait dans l&rsquo;autre main une grande casserole. Maniaque, Douja voulait, en rentrant se laver les pieds &agrave; l&rsquo;eau de mer, avant de rentrer dans la maison ; elle a insist&eacute; pour que H&rsquo;med prenne la casserole au lieu du seau impur mais qui a l&rsquo;avantage de la poign&eacute;e. Dans un &eacute;lan de pudeur excessive, Douja s&rsquo;&eacute;tait bien couverte, mettant aussi un grand foulard sur sa t&ecirc;te. En rentrant apr&egrave;s le bain, H&rsquo;med a failli perdre l&rsquo;&eacute;quilibre, apr&egrave;s avoir mis sur sa t&ecirc;te la casserole remplie d&rsquo;eau. Les commer&ccedil;ants du quartier trouv&egrave;rent le tableau des plus pittoresques. Douja marchant majestueusement dans un accoutrement tremp&eacute; et H&rsquo;med dont le bermuda commen&ccedil;ait &agrave; glisser sur son derri&egrave;re d&eacute;charn&eacute;, tenant d&rsquo;une main le parapluie au-dessus de sa femme et de l&rsquo;autre la casserole instable sur sa t&ecirc;te.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tOn ne sait comment elle a su, mais Luce sortit pr&eacute;cipitamment de la maison pour pr&ecirc;ter main-forte &agrave; Bouhem ; en regardant la sc&egrave;ne, elle s&rsquo;est exclam&eacute;e toute seule : c&rsquo;est quoi &ccedil;a ? Une &eacute;preuve de Fort Boyard! En entendant H&rsquo;med appeler son fils Mohamed, elle fit tomber des mains la casserole qu&rsquo;elle &eacute;tait all&eacute;e chercher sur la t&ecirc;te du vieux et qui faillit s&rsquo;&eacute;craser sur ses orteils. Douja n&rsquo;a pas eu le temps de dodeliner de la t&ecirc;te, pr&eacute;f&eacute;rant se venger de Luce en criant: Win Mohamed, Win Mohamed, o&ugrave; est Mohamed ? Et Luce de r&eacute;pondre d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment : mais il ne s&rsquo;appelle pas Mohamed !&nbsp; Puis, au bord des larmes, se tournant vers Sam, accouru sur les lieux : mais tu ne t&rsquo;appelles pas Mohamed !\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tDepuis son arriv&eacute;e, Luce s&rsquo;est vite form&eacute; une opinion sur les membres de la famille. Elle aimait beaucoup la vieille Douja qui mettait beaucoup de patience &agrave; lui apprendre &agrave; faire la cuisine ; calmement, puisque la m&egrave;re de Sam ne parlait presque jamais, se contentant de dodeliner de la t&ecirc;te lorsque Luce arrivait &agrave; la cuisine en petite tenue.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tIl n&rsquo;a pas &eacute;chapp&eacute; &agrave; Luce non plus que Douja n&rsquo;&eacute;tait pas la seule &agrave;&nbsp; &ecirc;tre silencieuse. H&rsquo;med n&rsquo;ouvrait la bouche que pour parler &agrave; une assistance indiff&eacute;rente, de la chert&eacute; de la vie : les tomates hier &agrave; 600 millimes, &eacute;taient aujourd&rsquo;hui &agrave; 750, les figues ont flamb&eacute; ; &agrave; la t&eacute;l&eacute;, on nous a promis la viande &agrave; 14 dinars, eh bien ! Elle &eacute;tait aujourd&rsquo;hui &agrave; 18&hellip; &nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLuce se demandait souvent pourquoi ces gens ne profitent pas comme il se doit des quelques jours de cong&eacute; qui leur sont impartis ; pourquoi leurs retrouvailles ne se font pas dans une atmosph&egrave;re active et conviviale ; pourquoi il ne leur vient pas &agrave; l&rsquo;id&eacute;e de s&rsquo;enqu&eacute;rir de la vie des autres, au Qu&eacute;bec, &agrave; Bruxelles, &agrave; Paris ou &agrave; Tunis ; pourquoi ils n&rsquo;arrivent pas &agrave; faire des promenades ensemble, &agrave; s&rsquo;amuser ou &agrave; organiser des jeux de soci&eacute;t&eacute; ? Elle ne les a vu communiquer entre eux que pour se renseigner sur ce qu&rsquo;il y a &agrave; manger. Sam all&eacute;gua qu&rsquo;ils ont peur de r&eacute;veiller d&#39;anciens conflits, jamais r&eacute;solus, comme la mainmise de leur s&oelig;ur, pourtant riche par alliance, sur le petit patrimoine familial, une maison sur la grande avenue entre Bab Saadoun et le Bardo, dont elle a transform&eacute; le jardin en autant de garages, lou&eacute;s &agrave; des prix non n&eacute;gligeables.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLuce a essay&eacute; de leur trouver des sujets de discussion auxquels ils ne r&eacute;agissaient pas ou qui finissaient toujours dans le soliloque. Lorsqu&rsquo;elle pria Mehdi de leur parler un peu de la Havane, B&eacute;chir s&rsquo;empara du mot pour disserter sur le sommet des non-align&eacute;s &agrave; Cuba et la d&eacute;claration de la Havane de 1979. Il souriait b&ecirc;tement aux anges, comme s&rsquo;il y &eacute;tait partie prenante.\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\t<b>Vivre dans l&rsquo;immobilit&eacute;<\/b>\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tN&rsquo;ayant aucun ascendant sur personne, Luce essaya de convertir Sam, au moins, en l&rsquo;initiant &agrave; la ma&icirc;trise de son temps, &agrave; l&rsquo;organisation de son repos, &agrave; la lecture, &agrave; ne pas vivre comme la plupart de ses concitoyens, dans l&rsquo;immobilit&eacute;, l&rsquo;agitation inutile et la mauvaise humeur. Elle n&rsquo;a r&eacute;ussi qu&rsquo;en partie ; Sam fit avec elle quelques excursions &agrave; la montagne, au lac Ichkeul et sur quelques plages d&eacute;sertes auxquelles on ne pouvait acc&eacute;der qu&rsquo;en marchant plusieurs kilom&egrave;tres. Elle ne parvint cependant pas &agrave; le faire profiter des spectacles vivants des festivals. Lorsqu&rsquo;elle lui a demand&eacute; de l&rsquo;accompagner &agrave; l&rsquo;amphith&eacute;&acirc;tre romain d&rsquo;El-Jem pour assister au concert de l&rsquo;Orchestre symphonique de Rome, il a r&eacute;pondu : je n&rsquo;aime pas la musique classique et encore moins dans un th&eacute;&acirc;tre qui tombe en ruines. Sam a fini par c&eacute;der, mais B&eacute;chir n&rsquo;a pas voulu leur pr&ecirc;ter sa voiture.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLuce a au moins r&eacute;ussi &agrave; mettre un peu d&rsquo;ambiance dans cette villa o&ugrave; les distractions &eacute;taient bannies. Elle les a tous allum&eacute;s avec ses tenues l&eacute;g&egrave;res, ses va-et-vient en bikini et sa mani&egrave;re bien &agrave; elle d&rsquo;arranger son d&eacute;collet&eacute; ou de tirer le slip &eacute;chancr&eacute; sur ses fesses, en pin&ccedil;ant des deux c&ocirc;t&eacute;s entre le pouce et l&rsquo;index, produisant ce petit bruit caract&eacute;ristique du stretch.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tOn &eacute;tait &agrave; la veille du retour au Bardo, B&eacute;chir est parti t&ocirc;t le matin rejoindre Zohra &agrave; Tazerka ; il a bien programm&eacute; sa journ&eacute;e, dans la perspective de prendre le vol de 21 heures 30 minutes Tunis-Bruxelles ; Mehdi et Mohamed qui ne partent que la semaine prochaine, se pr&eacute;lassaient sur leurs transats, et Luce, en slip et tee-shirt, lisait sur le bord de la piscine, les derni&egrave;res pages de son livre de poche.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLa veille, Mohamed avait commenc&eacute; &agrave; demander &agrave; ses parents et fr&egrave;res ce qu&rsquo;ils pensaient de Luce, comme il l&rsquo;avait fait les ann&eacute;es pr&eacute;c&eacute;dentes avec Claudia et Odile. Sa m&egrave;re a r&eacute;pondu avec son dodelinement habituel; son p&egrave;re s&rsquo;est content&eacute; de r&eacute;pondre lapidairement : elle n&rsquo;aime pas notre religion !&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tB&eacute;chir n&rsquo;a pas r&eacute;pondu. Il a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s d&eacute;&ccedil;u par Luce, le jour o&ugrave; profitant de son absence, il jeta subrepticement un regard sur sa lecture, apr&egrave;s s&rsquo;&ecirc;tre r&eacute;joui en lisant le titre: Histoires et intrigues, il fut d&eacute;&ccedil;u de d&eacute;couvrir un vulgaire roman de quat&rsquo;sous et il referma le livre en faisant la moue, convaincu que cette Luce ne valait rien.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tMohamed se tourna vers Mehdi: Comment tu trouves Luce ? Mehdi, moins compliqu&eacute; que le reste de la famille, se souvint rapidement des quelques moments de plaisir que Luce lui a procur&eacute;s &agrave; chaque fois que, profitant de ses tenues l&eacute;g&egrave;res, il l&rsquo;a mat&eacute; sous toutes les coutures. Il r&eacute;pondit sans h&eacute;siter : elle est tr&egrave;s bien Lisse !\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tMehdi profita de ce doux interm&egrave;de pour &eacute;valuer son s&eacute;jour. &nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tIl se dit que, encore une fois, il a d&eacute;pens&eacute; pour tous les autres, et que son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; se d&eacute;binera, cette ann&eacute;e aussi, sans payer sa part pour la mise &agrave; neuf de la maison d&rsquo;&eacute;t&eacute;. Mieux e&ucirc;t valu rester chez-moi, concluait-t-il. Mais, en pensant &agrave; ses parents, il s&rsquo;&eacute;tait dit qu&rsquo;il jetterait un coup d&rsquo;&oelig;il sur cette formule de voyage-ricochet qu&rsquo;il a lue dans Jeune Afrique et qui permet de tromper la vigilance de la famille pour aller passer une semaine ailleurs avant de les rejoindre de nouveau, comme si de rien n&rsquo;&eacute;tait. Une pause &agrave; Malte, tiens ! Ou &agrave; Palma de Majorque, se dit-il en lorgnant la croupe de Luce qui venait de passer devant lui.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tUn mois plus tard, H&eacute;dia et son mari B&eacute;ji all&egrave;rent chercher H&rsquo;med et Douja au Bardo pour se rendre &agrave; Korba. Une visite de contr&ocirc;le coutumi&egrave;re, pour s&rsquo;assurer de l&rsquo;&eacute;tat de la maison apr&egrave;s les travaux. H&rsquo;med rendit les clefs &agrave; son beau-fils en lui exprimant sa vive reconnaissance.\n<\/p>\n<p class=\"p1\">\n\tLorsque H&rsquo;med demanda &agrave; sa fille H&eacute;dia pourquoi elle n&rsquo;a pas fait un saut &agrave; Korba, pour dire bonjour &agrave; ses fr&egrave;res, elle commen&ccedil;a, devant son mari, &agrave; larmoyer sur leur indiff&eacute;rence &agrave; l&rsquo;&eacute;gard de ses filles qu&rsquo;ils n&rsquo;ont jamais invit&eacute;es dans leurs pays d&rsquo;accueil ; elle s&rsquo;attaqua ensuite &agrave; leur ingratitude alors que nous renon&ccedil;ons tous les ans &agrave; notre villa pour aller louer &agrave; Hammamet, concluait-t-elle en adressant un regard complice &agrave; son mari. H&rsquo;med coupa court &agrave; ces complaintes qui se r&eacute;p&egrave;tent tous les ans, pour rappeler le co&ucirc;t des quelques travaux, les honoraires du ma&ccedil;on et du peintre et comment ses fr&egrave;res ont vaillamment assur&eacute; ces d&eacute;penses. Ahmed chercha des yeux le consentement de sa femme qui lui rendit un regard peinard sans m&ecirc;me dodeliner de la t&ecirc;te. Un Hasilou de B&eacute;ji, suivi d&rsquo;un bref regard sur sa montre, et tout rentra dans l&rsquo;ordre. Je suis s&ucirc;r, chuchota-il &agrave; sa femme en sortant, que ta m&egrave;re a toujours jou&eacute; &agrave; l&rsquo;idiote pour ne pas avoir &agrave; arbitrer vos conflits.&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p2\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p class=\"p3\">\n\t<b><i>lotfiessid@gmail.com<\/i><\/b><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tous les \u00e9t\u00e9s H\u00e9dia, mari\u00e9e \u00e0 un riche industriel, met sa maison en bord de mer \u00e0 la disposition de sa famille. Ce n\u2019est pas tant par amour pour les siens; la maison, situ\u00e9e non loin de Korba, reste vide toute l\u2019ann\u00e9e parce que B\u00e9ji, son mari, estime que la louer \u00e0 des inconnus, c\u2019est l\u2019exposer \u00e0 une  d\u00e9t\u00e9rioration qu\u2019aucun loyer ne peut compenser. <\/p>\n","protected":false},"author":60,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_lmt_disableupdate":"","_lmt_disable":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-3440","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-societe"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.3 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>De la souffrance de partir en vacances - R\u00e9alit\u00e9s Magazine<\/title>\n<meta name=\"description\" content=\"Tous les \u00e9t\u00e9s H\u00e9dia, mari\u00e9e \u00e0 un riche industriel, met sa maison en bord de mer \u00e0 la disposition de sa famille. 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