{"id":391670,"date":"2026-07-05T14:05:32","date_gmt":"2026-07-05T13:05:32","guid":{"rendered":"https:\/\/realites.com.tn\/fr\/?p=391670"},"modified":"2026-07-05T14:05:32","modified_gmt":"2026-07-05T13:05:32","slug":"fadela-mrabet-un-an-deja","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/realites.com.tn\/fr\/fadela-mrabet-un-an-deja\/","title":{"rendered":"Fad\u00e9la M\u2019Rabet : Un an d\u00e9j\u00e0"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Fad\u00e9la M\u2019Rabet, n\u00e9e Abada, voit le jour en 1936 \u00e0 Skikda, une ville de la c\u00f4te est alg\u00e9rienne. Elle est issue d\u2019un milieu instruit\u00a0; son p\u00e8re oul\u00e9miste et ami proche de Ben Badis est form\u00e9 \u00e0 la mosqu\u00e9e Zitouna en Tunisie. Fad\u00e9la fait ses \u00e9tudes primaires et secondaires \u00e0 Skikda, puis \u00e0 Constantine. En 1954, son p\u00e8re l\u2019envoie en France poursuivre des \u00e9tudes sup\u00e9rieures en sciences \u00e0 Strasbourg, pour devenir docteur en biologie.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>En 1962, elle revient en Alg\u00e9rie et exerce comme enseignante de sciences naturelles, dans un lyc\u00e9e \u00e0 Alger et elle collabore \u00e0 la radio nationale alg\u00e9rienne\u00a0; elle apporta sa ferveur de jeune femme aux \u00e9missions qu\u2019elle animait \u00e0 la cha\u00eene III avec son mari Maurice Tarik Maschino qui souligne dans son livre, <em>L\u2019Alg\u00e9rie toujours <\/em>(2012, p132), que\u00a0\u00ab\u00a0<em>Fad\u00e9la participait tr\u00e8s activement \u00e0 nos \u00e9missions de radio et sa pr\u00e9sence donna une nouvelle impulsion au<\/em> <em>Magazine de la jeunesse <\/em>\u00bb. En rejoignant cette \u00e9mission, Fad\u00e9la essaie par tous les moyens de faire entendre la voix des femmes alg\u00e9riennes opprim\u00e9es, surtout les plus jeunes. \u00ab\u00a0<em>A travers une \u00e9mission de radio, j\u2019ai tent\u00e9 de donner la parole aux jeunes filles qui vivaient dans des conditions lamentables\u2026<\/em>\u00a0\u00bb, confie-t-elle \u00e0 une journaliste d\u2019El Watan en 2005. Dans le r\u00e9cit autobiographique <em>Le voile du silence<\/em>, Djura \u00e9crivait au sujet de ces \u00e9missions de Fad\u00e9la M\u2019Rabet\u00a0:\u00a0\u00ab [\u2026] <em>Un jour, \u00e0 la radio alg\u00e9rienne, une femme avait fait une \u00e9mission l\u00e0-dessus. Elle avait donn\u00e9 aux fianc\u00e9es contraintes la possibilit\u00e9 de s\u2019exprimer en direct. Ce fut dramatique [\u2026]\u00a0 L\u2019\u00e9mission avait \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement interrompue et la journaliste expuls\u00e9e.<\/em>\u00a0\u00bb<br \/>\nInterdite d\u2019antenne, elle s\u2019oriente vers l\u2019\u00e9criture\u00a0; elle publiera deux essais en 1965 et en 1967. C\u2019est ainsi que Fad\u00e9la M\u2019Rabet devient l\u2019une des \u00e9crivaines, pour ne pas dire la premi\u00e8re, \u00e0 d\u00e9fendre les droits des femmes alg\u00e9riennes d\u2019une fa\u00e7on on ne peut plus claire. Pouss\u00e9e \u00e0 l\u2019exil, elle rejoint la France en 1971, pour devenir ma\u00eetre de conf\u00e9rences et exercer comme praticienne des h\u00f4pitaux Broussais H\u00f4tel-Dieu \u00e0 Paris. Apr\u00e8s une longue \u00e9clipse, elle renoue avec l\u2019\u00e9criture et l\u2019\u00e9dition, en publiant en 2003 <em>Une enfance singuli\u00e8re<\/em>, son premier r\u00e9cit autobiographique. Depuis, plusieurs r\u00e9cits \u2013 parfois des r\u00e9cits-essais \u2013 se succ\u00e8dent, et ce, durant une quinzaine d\u2019ann\u00e9e\u00a0; le dernier, intitul\u00e9 <em>Le Bonheur d\u2019\u00eatre Alg\u00e9rien<\/em>, sera publi\u00e9 en 2019. Quatre ans apr\u00e8s la disparition douloureuse de son mari Maurice Maschino, Fad\u00e9la M\u2019Rabet d\u00e9c\u00e8de \u00e0 Paris le 13 mai 2025.<\/p>\n<p><strong>Parcours de l\u2019\u00e9crivaine \u00e0 travers des textes choisis<br \/>\n<\/strong>Dans les ann\u00e9es soixante, Fad\u00e9la M\u2019Rabet publie deux essais chez Fran\u00e7ois Maspero. Les deux ouvrages, pr\u00e9sent\u00e9s sous forme de cahiers \u2013 l\u2019auteure elle-m\u00eame les qualifie de \u00ab\u00a0<em>dossiers<\/em>\u00a0\u00bb) \u2013 traitent de la question de la femme dans l\u2019Alg\u00e9rie postind\u00e9pendance. <em>Les Alg\u00e9riennes<\/em> en 1967 vient pour compl\u00e9ter <em>La femme alg\u00e9rienne<\/em> publi\u00e9 en 1965\u00a0; c\u2019est pourquoi Fran\u00e7ois Maspero les r\u00e9unit en 1979 dans un m\u00eame livre. Les deux \u00ab\u00a0dossiers\u00a0\u00bb, tels que les pr\u00e9sentent les \u00e9ditions Maspero, s\u2019appuient sur les correspondances (les lettres ainsi que les appels t\u00e9l\u00e9phoniques) des auditrices des \u00e9missions anim\u00e9es par Fad\u00e9la M\u2019Rabet sur les ondes de la cha\u00eene III alg\u00e9rienne. Les t\u00e9moignages de quelques m\u00e9decins et les avis de psychologues sont ins\u00e9r\u00e9s dans les textes, mais les commentaires personnels et les points de vue de l\u2019auteure s\u2019imposent, pour ne pas dire impos\u00e9s, \u00e0 chaque fois. Les deux \u00ab\u00a0dossiers\u00a0\u00bb mettent en avant la condition f\u00e9minine en Alg\u00e9rie, en d\u00e9non\u00e7ant la situation critique des femmes alg\u00e9riennes, notamment les jeunes filles qui subissent les contraintes d\u2019une \u00ab\u00a0tradition\u00a0\u00bb et une \u00ab\u00a0religion\u00a0\u00bb con\u00e7ues par et pour les hommes. Dans ces deux essais, qui constituent un r\u00e9quisitoire contre \u00ab\u00a0la domination masculine\u00a0\u00bb, Fad\u00e9la M\u2019Rabet dresse un tableau noir de la situation des droits des femmes en Alg\u00e9rie apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance du pays. M\u2019Rabet va jusqu\u2019\u00e0 accuser les hommes, notamment les responsables politiques, de \u00ab\u00a0<em>trahir<\/em>\u00a0\u00bb les femmes qui ont particip\u00e9 \u00e0 la r\u00e9volution et contribu\u00e9 ainsi au processus de lib\u00e9ration du pays. Cet engagement de Fad\u00e9la est sanctionn\u00e9 d\u2019un lynchage m\u00e9diatique et d\u2019un exil forc\u00e9\u2026<br \/>\nApr\u00e8s trente ann\u00e9es d\u2019\u00e9clipse, Fad\u00e9la M\u2019Rabet renoue avec l\u2019\u00e9criture. Les retrouvailles sont f\u00eat\u00e9es par la parution, en 2003 chez Balland et Dalimen, de son livre\u00a0<em>Une enfance singuli\u00e8re<\/em>. Cet ouvrage repr\u00e9sente un tournant, pour ne pas dire le point de d\u00e9part, dans le processus de transmission de la m\u00e9moire que l\u2019auteure entreprend \u00e0 travers l\u2019acte d\u2019\u00e9criture.<br \/>\nDans un r\u00e9cit autobiographique o\u00f9 Djedda est le personnage central, Fad\u00e9la M\u2019Rabet se raconte en mettant en lumi\u00e8re le monde de son enfance, en mettant en valeur les hommes ainsi que les femmes qui l\u2019ont marqu\u00e9e, en particulier cette grand-m\u00e8re que la narratrice c\u00e9l\u00e8bre tout au long de son r\u00e9cit\u00a0: de la premi\u00e8re page en lui disant\u00a0 \u00ab\u00a0Djedda, tu r\u00e9ussis \u00e0 \u00eatre toujours au centre de ma joie\u00a0\u00bb, jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re page, plut\u00f4t la derni\u00e8re phrase o\u00f9 elle \u00e9crit\u00a0:\u00a0\u00ab Le tout m\u00eal\u00e9 au kh\u00f4l, au henn\u00e9 et aux foulards multicolores de Djedda, qui m\u2019a montr\u00e9 que la vie est plus importante que les hommes\u00a0\u00bb. La grand-m\u00e8re \u00e0 laquelle la narratrice s\u2019identifie, repr\u00e9sente la m\u00e9moire et l\u2019identit\u00e9\u00a0; elle est aussi l\u2019\u00e9cole de la vie, celle de l\u2019apprentissage et de la construction personnelle, une r\u00e9alit\u00e9\u00a0que Fad\u00e9la reconna\u00eet express\u00e9ment\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Elle m\u2019a donn\u00e9 un magnifique exemple de r\u00e9alisation personnelle par l\u2019activit\u00e9 sociale qui fut la sienne<\/em>\u00a0\u00bb. Dans un r\u00e9cit qui rassemble les souvenirs de son enfance, l\u2019auteure\/narratrice Fad\u00e9la tente de re-pr\u00e9senter l\u2019univers o\u00f9 elle a grandi, elle fait appel \u00e0 sa m\u00e9moire pour ressusciter son v\u00e9cu quotidien, afin de revivre et faire vivre ses aventures personnelles. La nouvelle du d\u00e9c\u00e8s de la grand-m\u00e8re, qui inaugure le r\u00e9cit, permet \u00e0 la narratrice de remonter \u00e0 son pass\u00e9 lointain\u00a0: \u00e0 travers ce personnage qu\u2019elle v\u00e9n\u00e8re sans cesse, ainsi que son entourage familial sacralis\u00e9, elle nous fait voyager dans l\u2019Alg\u00e9rie des ann\u00e9es quarante, celle de son enfance, aux derni\u00e8res ann\u00e9es de la p\u00e9riode coloniale. Les r\u00e9cits, embellis \u00e0 chaque fois de passages descriptifs, s\u2019entrem\u00ealent pour donner lieu \u00e0 un seul qui retrace tout un pan de l\u2019histoire personnelle et familiale, mais aussi du groupe social de l\u2019auteure\/narratrice. Dans une enfance singuli\u00e8re, Fad\u00e9la M\u2019Rabet a su trouver \u00ab\u00a0<em>les mots pour le dire<\/em>\u00a0\u00bb<em>\u00a0<\/em>: dire les maux des femmes qui \u00ab\u00a0<em>ont peupl\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb son enfance, raconter cette enfance parmi plusieurs enfances non racont\u00e9es, c\u00e9l\u00e9brer une Djedda entre beaucoup de grands-m\u00e8res m\u00e9connues, faire entendre la voix de tant de femmes alg\u00e9riennes non entendues\u2026<br \/>\nEn 2005, c\u2019est \u00ab\u00a0la venue \u00e0 l\u2019\u00e9criture\u00a0\u00bb d\u2019<em>Une femme d\u2019ici et d\u2019ailleurs<\/em>, un deuxi\u00e8me r\u00e9cit qui permet de poursuivre le processus de transmission de la m\u00e9moire individuelle et collective. L\u00e0 encore, les r\u00e9cits s\u2019entrem\u00ealent\u00a0: quelques histoires de son enfance en Alg\u00e9rie, des aventures de sa jeunesse \u00e0 Strasbourg, la c\u00e9r\u00e9monie de son mariage dans le Sahara alg\u00e9rien et les d\u00e9couvertes durant ses d\u00e9placements au c\u0153ur de l\u2019Afrique. Le cheminement autobiographique se prolonge, mais contrairement \u00e0 son premier r\u00e9cit qui porte uniquement sur son enfance, celui-ci se penche beaucoup plus sur une autre partie \u2013 pas des moins importantes \u2013 de sa vie, celle de sa jeunesse. Dans ce livre, les r\u00e9cits nous emm\u00e8nent d\u2019un lieu \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une \u00e9poque \u00e0 une autre\u00a0; du monde de la femme d\u2019ici \u00e0 celui de la femme d\u2019ailleurs\u00a0: de l\u2019Alg\u00e9rie la terre des anc\u00eatres \u00e0 la France le pays de l\u2019exil, de Skikda la ville natale et de l\u2019\u00e9cole primaire \u00e0 Strasbourg la ville d\u2019accueil et des \u00e9tudes universitaires, d\u2019une enfance singuli\u00e8re \u00e0 une \u00e9tudiante particuli\u00e8re, de Djedda la grand-m\u00e8re mod\u00e8le \u00e0 Fad\u00e9la la jeune disciple, de l\u2019enfant insoucieuse et innocente \u00e0 l\u2019adulte insoumise et militante. Dans un livre qui peut se lire comme un r\u00e9cit de voyage, dans l\u2019espace mais aussi dans le temps, l\u2019auteure\/narratrice semble se chercher \u00e0 travers ses souvenirs, elle continue la qu\u00eate identitaire entam\u00e9e dans son premier r\u00e9cit. Mais, pendant ses d\u00e9placements,\u00a0l\u2019\u00e9crivaine qui vit ici et ailleurs r\u00e9colte les t\u00e9moignages des femmes d\u2019ici et celles d\u2019ailleurs, pour en faire des analyses, une sorte d\u2019examen psychologique de la soci\u00e9t\u00e9, et nous livrer, enfin, son point de vue sur la condition f\u00e9minine en Alg\u00e9rie et l\u00e0-bas. <em>Une femme d\u2019ici et d\u2019ailleurs<\/em> est un texte autobiographique qui rassemble des r\u00e9cits entrelac\u00e9s dans une forme \u00e9clat\u00e9e\u00a0: elle va de la nostalgie qui r\u00e9veille la m\u00e9moire au futur qui inspire tous les espoirs, en passant par un pr\u00e9sent de tous les d\u00e9boires\u2026<br \/>\nSe servant du caf\u00e9 comme \u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur d\u2019un autre voyage dans l\u2019espace et le temps, Fad\u00e9la M\u2019Rabet poursuit son projet autobiographique, en inscrivant la m\u00e9moire individuelle et collective dans le texte litt\u00e9raire. Cette fois-ci, le livre s\u2019intitule <em>Le caf\u00e9 de l\u2019Imam <\/em>(Dalimen 2011), en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une tasse de caf\u00e9 servie par un imam \u00e0 la mosqu\u00e9e de Sarajevo, lors d\u2019un voyage de travail (reportage) effectu\u00e9 par la journaliste\/narratrice. A travers ses souvenirs partag\u00e9s, elle nous emm\u00e8ne d\u2019un caf\u00e9 (lieu public) \u00e0 l\u2019autre, en suivant l\u2019odeur du caf\u00e9 (sa boisson pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e). Elle sillonne ainsi plusieurs capitales du monde, en particulier celles des pays d\u2019Europe et d\u2019Asie, les plus marqu\u00e9es par la civilisation musulmane. Dans ce r\u00e9cit, le caf\u00e9 semble \u00eatre un motif, sinon un moyen employ\u00e9 par l\u2019auteure\/narratrice afin de se r\u00e9introduire, et nous introduire simultan\u00e9ment, dans l\u2019univers de sa m\u00e9moire. C\u2019est une sorte de pr\u00e9texte pour \u00e9voquer des exp\u00e9riences v\u00e9cues, une mani\u00e8re de se raconter et de raconter les autres, raconter son histoire avec le caf\u00e9, mais aussi ses histoires dans les caf\u00e9s. Le caf\u00e9 semble ainsi avoir tous les aspects de \u00ab\u00a0La madeleine de Proust\u00a0\u00bb, si nous nous r\u00e9f\u00e9rons, bien s\u00fbr, \u00e0 ce langage commun qui qualifie, comme telle, toute chose qui replonge une personne dans son pass\u00e9, notamment son enfance. Ou encore celui qui consid\u00e8re, comme tel, tout fait qui provoque un \u00e9tat de r\u00e9miniscence qui rappelle le cas du narrateur dans le roman <em>A la recherche du temps perdu<\/em> de Macel Proust. Dans <em>Le caf\u00e9 de l\u2019Imam<\/em>, la narratrice Fad\u00e9la \u00e9voque, quoique bri\u00e8vement, les souvenirs de son enfance, \u00e0 l\u2019instar d\u2019un apr\u00e8s-midi d\u2019\u00e9t\u00e9 dans le patio de \u00ab\u00a0la maison de Djedda\u00a0\u00bb, autour d\u2019un caf\u00e9 qui s\u2019impose dans \u00ab\u00a0un plateau de cuivre pos\u00e9 sur la <em>me\u00efda<\/em> devant les femmes de la maison\u00a0\u00bb qui se d\u00e9foulaient afin d\u2019oublier les contraintes de la vie quotidienne. C\u2019est donc le caf\u00e9, cette boisson psychotrope et stimulante, qui est le fil conducteur du r\u00e9cit, il para\u00eet comme une machine magique, celle qui transporte la narratrice, nous avec, dans l\u2019espace et dans le temps. Cet \u00e9lixir permet \u00e0 l\u2019imaginaire de Fad\u00e9la de surfer librement entre le pr\u00e9sent et le pass\u00e9, il fait venir, ou plut\u00f4t fait revenir, \u00e0 son esprit des sensations et des \u00e9motions, pour revivre ainsi les moments forts qui ont marqu\u00e9 son existence\u2026<br \/>\nEn 2012, Fad\u00e9la M\u2019Rabet publie\u00a0<em>Une salle d\u2019attente<\/em>, o\u00f9 elle d\u00e9peint l\u2019Alg\u00e9rie des ann\u00e9es 2000, celle d\u2019une transition difficile apr\u00e8s la d\u00e9cennie noire. Une Alg\u00e9rie qui, d\u2019apr\u00e8s elle, \u00ab\u00a0devient de plus en plus \u00e9trang\u00e8re aux anciens\u00a0\u00bb, mais qui \u00ab\u00a0n\u2019est pas celle des jeunes\u00a0\u00bb aussi, une Alg\u00e9rie d\u2019un pr\u00e9sent\u00a0enterr\u00e9 et de \u00ab\u00a0l\u2019espoir bafou\u00e9\u00a0\u00bb. Dans cet ouvrage, Fad\u00e9la M\u2019Rabet semble faire l\u2019autopsie\u00a0d\u2019un pays en d\u00e9cadence continuelle, \u00e0 cause d\u2019une \u00ab\u00a0ind\u00e9pendance confisqu\u00e9e\u00a0\u00bb, pour ne pas reproduire Ferhat Abbes. <em>Une salle d\u2019attente<\/em> est une \u0153uvre o\u00f9 l\u2019essai est greff\u00e9 sur le r\u00e9cit. Autrement dit, ce livre se situe entre les deux genres\u00a0: une sorte de t\u00e9moignage qui regroupe des \u00e9motions et des r\u00e9flexions, un r\u00e9cit qui raconte des histoires en \u00e9voquant des souvenirs lointains, mais aussi un essai, charg\u00e9 d\u2019analyses et de points de vue sur des sujets qui pr\u00e9occupent la soci\u00e9t\u00e9 alg\u00e9rienne. Certes, les r\u00e9flexes et l\u2019esprit de l\u2019essai reviennent consid\u00e9rablement, mais l\u2019\u00e9criture autobiographique reste toujours apparente. Apr\u00e8s une longue r\u00e9flexion sur la litt\u00e9rature par M\u2019Rabet l\u2019essayiste, Fad\u00e9la la narratrice \u00e9voque la maison familiale de Skikda pour raconter deux femmes importantes, en l\u2019occurrence sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re \u00ab\u00a0Djedda, incarnation de l\u2019Alg\u00e9rie, son alli\u00e9e et sa mod\u00e9ratrice\u00a0\u00bb. Elle retrouve le monde de son enfance afin de se ressourcer, elle remonte aux origines pour s\u2019armer de la force et du courage de sa grand-m\u00e8re Djedda, pour se nourrir de la patience et de la r\u00e9sistance de sa m\u00e8re Yemma. A travers ce retour \u00e0 l\u2019enfance, Fad\u00e9la M\u2019Rabet semble se r\u00e9fugier dans cet univers familial id\u00e9alis\u00e9, pour surmonter ses craintes provoqu\u00e9es par la situation \u00ab\u00a0critique\u00a0\u00bb d\u2019une Alg\u00e9rie qui, d\u2019apr\u00e8s elle, souffre de \u00ab\u00a0trois sources d\u2019ali\u00e9nation : le pouvoir patriarcal, le pouvoir colonial, le pouvoir postcolonial\u00a0\u00bb. Dans ce livre aussi, l\u2019essayiste\/narratrice n\u2019oublie pas de mettre en \u00e9vidence la condition f\u00e9minine en Alg\u00e9rie, le sujet qu\u2019elle semble ma\u00eetriser le plus, vu sa r\u00e9currence dans ses \u0153uvres\u2026<br \/>\n<img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-391672 alignright\" src=\"https:\/\/realites.com.tn\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/mrabet4-225x300.jpg\" alt=\"\" width=\"263\" height=\"351\" srcset=\"https:\/\/realites.com.tn\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/mrabet4-225x300.jpg 225w, https:\/\/realites.com.tn\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/mrabet4-768x1024.jpg 768w, https:\/\/realites.com.tn\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/mrabet4.jpg 960w\" sizes=\"(max-width: 263px) 100vw, 263px\" \/><br \/>\n<strong>Fad\u00e9la M\u2019Rabet, l\u2019\u00e9crivaine ignor\u00e9e <\/strong><strong>par la critique scientifique et universitaire<br \/>\n<\/strong>A l\u2019exception d\u2019<em>Une enfance singuli\u00e8re<\/em> sur lequel portaient deux m\u00e9moires de master (2015, 2022) et un magist\u00e8re (2011), intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Le discours f\u00e9ministe dans <em>une enfance singuli\u00e8re<\/em> de Fad\u00e9la M\u2019Rabet\u00a0\u00bb, rares sont les travaux de recherche sur son \u0153uvre. Aucun de ses livres, ni\u00a0les deux essais de la p\u00e9riode postind\u00e9pendance ni ses r\u00e9cits autobiographiques des ann\u00e9es 2000, ne fait l\u2019objet des travaux r\u00e9alis\u00e9s par les chercheurs universitaires et encore moins les ouvrages publi\u00e9s par les sp\u00e9cialistes de la litt\u00e9rature et des \u00e9critures francophones au Maghreb, \u00e0 l\u2019instar de Charles Bonn et Jean D\u00e9jeux. Ce dernier ne lui r\u00e9serve aucun passage dans son ouvrage posthume <em>La litt\u00e9rature f\u00e9minine de langue fran\u00e7aise au Maghreb<\/em> (Karthala 1994)\u00a0; m\u00eame dans le dictionnaire des auteurs, ainsi que la bibliographie des \u0153uvres qui accompagnent et cl\u00f4turent cet ouvrage, le nom de Fad\u00e9la M\u2019Rabet ne figure pas. Contrairement \u00e0 la majorit\u00e9 des \u00e9crivaines alg\u00e9riennes, le manque, sinon l\u2019absence, de travaux scientifiques approfondis sur son \u0153uvre, est donc flagrant\u00a0: hormis une th\u00e8se de doctorat (2025), qui analyse la m\u00e9moire dans un corpus de six ouvrages de la d\u00e9funte \u00e9crivaine et une autre (2020) qui met en \u00e9vidence le \u00ab\u00a0Je\u00a0\u00bb de l\u2019\u00e9nonciation chez trois \u00e9crivaines dont Fad\u00e9la M\u2019Rabet, on ne trouve pas de recherches scientifiques sur son \u0153uvre, et encore moins des ouvrages qui lui sont consacr\u00e9s. N\u00e9anmoins, Zineb Ali-Benali r\u00e9serve \u00e0 Fad\u00e9la M\u2019Rabet une section \u2013 si petite soit-elle \u2013 dans une \u00e9tude, <em>L\u2019essai<\/em>, publi\u00e9e dans <em>Diwan d\u2019inqui\u00e9tude et d\u2019espoir, La litt\u00e9rature f\u00e9minine alg\u00e9rienne de langue fran\u00e7aise<\/em>, un ouvrage collectif sous la direction de Christiane Chaulet Achour. Des entretiens et des articles de presse pr\u00e9sentaient, \u00e0 chaque fois, un livre de Fad\u00e9la M\u2019Rabet qui venait de para\u00eetre\u2026<br \/>\nLes acad\u00e9miciens et les universitaires semblent ignorer l\u2019\u00e9crivaine et son \u0153uvre. Fad\u00e9la M\u2019Rabet serait-elle une \u00e9crivaine aussi complexe que l\u2019essai, un genre que le th\u00e9oricien litt\u00e9raire peine \u00e0 d\u00e9finir\u00a0? Certes, M\u2019Rabet ne choisit pas d\u2019\u00e9crire le genre litt\u00e9raire le plus lu, qu\u2019est le roman, celui qui int\u00e9resse le plus les critiques et les universitaires, mais elle est incontestablement l\u2019une des \u00e9crivaines, pour ne pas dire la premi\u00e8re, \u00e0 \u00e9crire la condition f\u00e9minine, de mani\u00e8re explicite et directe, en optant pour l\u2019essai, un genre complexe et difficile \u00e0 cerner, au moment o\u00f9 les \u00e9crits f\u00e9minins alg\u00e9riens, ou plut\u00f4t les \u00e9crits de femmes alg\u00e9riennes, \u00e9taient rares et\/ou anonymes. Elle est l\u2019une des femmes, pour ne pas dire la seule, \u00e0 parler ouvertement de la question de la femme dans l\u2019Alg\u00e9rie postind\u00e9pendance\u00a0: la premi\u00e8re \u00e9crivaine \u00e0 rappeler \u00e0 l\u2019ordre, directement, les responsables du pays au lendemain de l\u2019ind\u00e9pendance du pays, en mati\u00e8re de droits des femmes\u2026 La seule femme, en sa qualit\u00e9 de jeune journaliste \u00e0 la radio cha\u00eene III alg\u00e9rienne, \u00e0 donner la parole aux jeunes filles alg\u00e9riennes de l\u2019\u00e9poque, pour raconter leur(s) histoire(s) et se consoler de leur(s) d\u00e9boire(s), la seule \u00e0 les inviter \u00e0 dire leurs maux et faire entendre leur mot\u2026<br \/>\nC\u2019est pourquoi nul ne peut nier que Fad\u00e9la M\u2019Rabet, la journaliste et l\u2019\u00e9crivaine, \u00e0 travers l\u2019essai et le r\u00e9cit, a su inscrire la m\u00e9moire f\u00e9minine alg\u00e9rienne dans le texte litt\u00e9raire, elle a pu faire entendre la voix de ces femmes qui meurent en silence, elle a r\u00e9ussi, en d\u00e9pit de tous les obstacles, \u00e0 montrer une voie \u00e0 de jeunes filles alg\u00e9riennes en d\u00e9tresse\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Ghezali Nait Amara (Abdelkrim), Enseignant universitaire, Alg\u00e9rie<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fad\u00e9la M\u2019Rabet, n\u00e9e Abada, voit le jour en 1936 \u00e0 Skikda, une ville de la c\u00f4te est alg\u00e9rienne. 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