Alors que la Tunisie marque d’une pierre blanche le 70e anniversaire de la proclamation de son indépendance, il est impératif de se replonger dans l’épaisseur d’une histoire faite de larmes, de sang, mais surtout d’une volonté inébranlable de s’appartenir. 20 mars 1956 n’est pas qu’une simple date au calendrier, c’est le miroir d’un long combat contre l’hégémonie coloniale, un récit épique où un peuple, par-delà ses blessures, a su forger son destin.
Le 12 mai 1881, la signature du Traité du Bardo sonne le glas de la souveraineté beylicale. Sous le prétexte fallacieux de sécuriser la frontière algérienne contre les incursions des tribus Kroumirs, la France impose son protectorat. La Tunisie ne disparaît pas en tant qu’Etat — le Bey reste sur son trône — mais elle est dépouillée de sa substance : sa diplomatie, son armée et ses finances passent sous la coupe du Résident général de France.
Deux ans plus tard, les Conventions de La Marsa (1883) parachèvent ce dispositif en autorisant la France à entreprendre les « réformes » qu’elle jugera utiles. Ce n’est plus une protection, c’est une administration directe qui s’installe. Les meilleures terres sont saisies pour la colonisation agraire, et les richesses minières (le phosphate de Gafsa) sont drainées vers la métropole. Mais dans ce silence apparent, la résistance germe déjà.
Dès le début du XXe siècle, l’élite tunisienne, formée paradoxalement à l’école républicaine française, commence à retourner les idéaux de 1789 contre l’occupant. Le mouvement des Jeunes Tunisiens, porté par des figures comme Ali Bach Hamba et Béchir Sfar, réclame l’égalité et la modernisation. En 1911, l’affaire du Djellaz, puis en 1912, le boycott des tramways de Tunis, marquent l’entrée de la rue dans la lutte politique.
L’après-Première Guerre mondiale voit naître le Destour (Parti libéral constitutionnel) en 1920 sous l’impulsion de Abdelaziz Thâalbi. Le mouvement exige une constitution. Cependant, c’est la rupture de 1934, lors du congrès de Ksar Hellal, qui va changer la face du combat. Une jeune garde, menée par un avocat charismatique nommé Habib Bourguiba, fonde le Néo-Destour. Plus pragmatique, plus structuré et résolument tourné vers les masses populaires, le Néo-Destour transforme la revendication élitiste en un mouvement de libération nationale irrésistible.
La Seconde Guerre mondiale, qui voit la Tunisie devenir un champ de bataille entre l’Axe et les Alliés, affaiblit la France mais renforce les aspirations tunisiennes. A son retour d’exil, Bourguiba internationalise la cause tunisienne, portant la voix d’un petit pays opprimé jusqu’à l’ONU. Face à l’inflexibilité des colons français (les « Prépondérants »), la lutte prend une tournure armée au début des années 1950.
L’année 1952 est celle du basculement. L’arrestation de Bourguiba et des dirigeants du Néo-Destour déclenche une insurrection générale. Dans les montagnes du Centre et du Sud, les Fellagas prennent les armes. Ce ne sont pas seulement des politiciens qui discutent à Paris, ce sont des paysans, des ouvriers et des artisans qui harcèlent les troupes coloniales.
Le tournant décisif survient le 31 juillet 1954, lorsque Pierre Mendès France, président du Conseil français, prononce son célèbre discours de Carthage, reconnaissant l’autonomie interne de la Tunisie. C’est une étape cruciale, mais le peuple en veut davantage. Bourguiba, fin stratège, accepte l’autonomie comme un « tremplin » vers l’indépendance totale.
Après des mois de négociations ardues, le protocole d’accord est signé à Paris. Le 20 mars 1956, la Tunisie accède enfin à son indépendance. Le traité du Bardo est abrogé. Un an plus tard, le 25 juillet 1957, la monarchie est abolie et la République est proclamée. C’est la fin d’un long tunnel de 75 ans.
L’indépendance n’était pas une fin en soi, mais le début d’une œuvre colossale d’émancipation. La Tunisie a misé sur l’éducation pour tous, l’émancipation des femmes par le Code du Statut Personnel (CSP) et la construction d’un État moderne.
En ce 70e anniversaire, honorer la mémoire de Bourguiba, de Hached, de Thâalbi et de tous les militants du mouvement national, c’est s’engager à protéger ce que l’indépendance a de plus cher : l’institution républicaine.