Le 14 août 2013, au lendemain de la Fête nationale de la femme en Tunisie, le journalisme tunisien perdait l’une de ses voix les plus sincères et les plus intègres : Azza Turki. Elle s’est éteinte alors qu’elle n’avait que 30 ans, un âge où tant de rêves sont encore en construction, mais où les siens incarnaient déjà avec force les valeurs d’honnêteté, de courage et de respect.
Quelques semaines plus tôt, le 28 juin 2013, elle célébrait l’un des plus beaux jours de sa vie : son mariage. Mais dès le lendemain, le destin frappait brutalement. Hospitalisée après avoir été diagnostiquée d’une leucémie aiguë, elle affronta la maladie avec la dignité et la force tranquille qui la caractérisaient. Jusqu’au bout, elle fit preuve d’un courage silencieux, sans jamais laisser la douleur ternir son sourire.
Tout le monde s’accorde à dire qu’Azza était une journaliste exemplaire, mettant son éthique professionnelle au service de la démocratie tunisienne, refusant de céder à la facilité du journalisme de la rumeur ou de la calomnie, si répandu aujourd’hui.
Mais au-delà de la professionnelle irréprochable, il y avait la femme engagée contre la dictature de la pensée, bien avant le 14 janvier 2011. Étudiante à Sciences Po Aix au milieu des années 2000, elle nourrissait déjà des discussions passionnées sur l’avenir de la Tunisie. Elle n’était pas une militante politique au sens strict, mais une combattante de l’ombre, une résistante discrète. Comme tant de jeunes épris de liberté, elle rêvait d’un avenir où son pays se libérerait des clichés et des carcans, et où son peuple pourrait s’exprimer pleinement.
Azza portait aussi haut la cause des femmes. Convaincue que l’émancipation féminine était indissociable du progrès social, elle avait donné la parole à de grandes figures du féminisme et à de nombreux défenseurs des droits de l’homme, en Tunisie comme à l’international. Par ses interviews ainsi que par ses couvertures médiatiques, elle créait un espace d’écoute sincère, permettant à ces voix engagées de partager leurs luttes, leurs espoirs et leurs blessures.
Dans sa carrière, elle avait côtoyé d’éminentes personnalités politiques tunisiennes avec lesquelles elle avait bâti des relations de confiance et de respect mutuel. Parmi elles, Chokri Belaïd, qu’elle admirait profondément et considérait comme un modèle. Son assassinat, le 6 février 2013, la bouleversa au plus profond d’elle-même. Ce choc, elle mit de longs mois à l’absorber… avant que la maladie, à son tour, ne l’emporte six mois après.
Au sein du magazine Réalités, Azza avait su s’imposer par sa droiture et sa discrétion. Elle entretenait avec tous des rapports empreints de respect, tissant des liens solides avec ses collègues. Peu bavarde, elle avait l’art de dire l’essentiel en peu de mots, avec justesse et profondeur. Sa présence imposait le respect, et le jour de son départ fut vécu comme un véritable deuil dans l’entreprise.
Certes, Azza n’était pas de celles qui s’entourent d’un large cercle, mais avec ceux à qui elle choisissait de s’ouvrir, elle nouait une relation authentique. J’ai eu le privilège de partager avec elle des échanges sincères, où elle confiait des fragments de sa vie. Dans les dernières semaines, elle semblait parfois triste, comme habitée par l’intuition que le temps lui était compté. Sa disparition fut un choc immense, une perte que nul n’avait imaginée si proche.
Douze ans après son départ, Azza Turki demeure une lumière. Celle d’une femme qui, par son intégrité, son écoute, son courage, mais aussi par son humilité et son profond respect de l’autre, a marqué à jamais les cœurs et les esprits.
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