Le paradoxe du développement tunisien soulève une question fascinante pour l’économie politique contemporaine. Voici une nation dotée de plus de 1 300 kilomètres de côtes méditerranéennes, héritière de l’empire commercial phénicien qui dominait autrefois ces eaux. Elle est aujourd’hui confrontée à une stagnation économique alors que le tourisme, voie de développement qu’elle a choisie, n’a donné que des résultats modestes par rapport à la croissance transformatrice réalisée par Singapour et la Chine. Les deux nations asiatiques ont mis à profit une planification économique systématique pour sortir des centaines de millions de personnes de la pauvreté, alors qu’elles partaient d’une situation similaire ou pire que celle de la Tunisie en termes de ressources. Cela soulève une question fondamentale : une doctrine rationnelle, à savoir la planification économique systématique menée par l’État qui a propulsé la Chine et Singapour, peut-elle permettre à la Tunisie de retrouver sa vocation maritime ?
Le triomphe de la planification économique rationnelle
La réussite de la Chine est l’histoire de réduction de la pauvreté la plus spectaculaire de l’histoire de l’humanité. Grâce à une planification rigoureuse menée par le Parti communiste, la Chine a sorti environ 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté de 1978 à 2020, ce qui représente les trois quarts de la réduction de la pauvreté mondiale. Cette prospérité n’est pas le fruit du hasard. Cependant, le résultat de ce que Xi Jinping appelle la « réduction ciblée de la pauvreté », une stratégie globale dirigée par l’État combinant transformation agricole, industrialisation contrôlée, investissements dans les infrastructures et interventions précisément calibrées au niveau des villages et des ménages. Le modèle chinois a démontré que la doctrine rationnelle, lorsqu’elle est mise en œuvre à travers des structures de gouvernance efficaces et un engagement politique soutenu, peut effectivement « faire des miracles ».
La trajectoire de Singapour, bien que d’une ampleur différente, offre une preuve tout aussi convaincante. Lorsqu’elle s’est séparée de la Malaisie en 1965, Singapour était une économie du tiers monde avec un PIB par habitant d’environ 500 dollars, un taux de chômage élevé et aucune ressource naturelle. Le gouvernement de Lee Kuan Yew a adopté un modèle de développement rigoureusement planifié, axé sur la transformation du seul atout naturel de Singapour, à savoir sa situation stratégique, en fondement de la prospérité. Le Conseil de développement économique, créé en 1961, est devenu l’instrument d’une planification systématique, coordonnant les investissements étrangers, le développement des infrastructures et la modernisation industrielle à travers des phases délibérées : d’abord l’industrie manufacturière à forte intensité de main-d’œuvre, puis les industries à forte intensité de capital, et enfin les services établis sur la connaissance. En 2024, le PIB par habitant de Singapour dépassait 55 000 dollars, et son port traitait 20 % du trafic mondial de transbordement.
Ces deux nations prouvent que ceux qui n’ont « rien » peuvent effectivement tirer parti du commerce, mais uniquement grâce à une planification systématique, et non par une approche néolibérale de laissez-faire ou une dépendance passive à un seul secteur.
L’héritage phénicien et les avantages géographiques de la Tunisie
La revendication de la Tunisie quant à sa grandeur maritime n’est pas une simple nostalgie. L’ancienne Carthage, fondée par des colons phéniciens vers 814 avant J.-C., est devenue la puissance commerciale et militaire dominante de la Méditerranée occidentale au VIᵉ siècle avant J.-C. Les marchands phéniciens étaient des navigateurs extraordinaires qui ont découvert l’étoile polaire. Ils ont été les pionniers de la navigation en haute mer et ont établi des réseaux commerciaux reliant les mines d’étain de Cornouailles aux marchés égyptiens, et l’argent ibérique aux cités-États grecques. Carthage commandait un empire de 700 navires marchands, maintenait sans pitié ses monopoles commerciaux et accumulait une telle richesse grâce à son positionnement stratégique et à sa sophistication commerciale qu’elle pouvait frapper des pièces d’or dépassant celles des autres États avancés.
Cette histoire est importante non pas parce que le passé se répète, mais parce qu’elle démontre les avantages géographiques inhérents à la Tunisie. Située au centre de la Méditerranée, la Tunisie offre une proximité avec les marchés européens (80 % de ses infrastructures côtières modernes sont efficacement reliées à l’UE, son principal partenaire commercial), un accès aux marchés africains et des capacités naturelles en eaux profondes. Les Phéniciens avaient compris ce que les planificateurs de Singapour ont saisi des millénaires plus tard : un emplacement stratégique combiné à des infrastructures commerciales et à une gouvernance solide crée de la richesse à partir du commerce lui-même.
Pourquoi le tourisme seul ne suffit pas
Le choix de la Tunisie après son indépendance de mettre l’accent sur le tourisme, bien que rationnel sur le plan économique pris isolément, s’est avéré insuffisant pour un développement transformateur. Après l’indépendance en 1956, les gouvernements tunisiens des époques Bourguiba et Ben Ali ont fait du tourisme un pilier de leur stratégie économique, en se concentrant sur des forfaits « soleil, mer et sable » destinés principalement aux visiteurs européens. Si le tourisme a contribué de manière significative au PIB (environ 7 % directement ces dernières années), il a également créé des vulnérabilités structurelles. Le secteur s’est révélé très sensible aux problèmes de sécurité. Il a ainsi souffert d’une dépendance excessive à l’égard du tourisme de masse à faible marge et n’a pas réussi à générer les effets multiplicateurs et les retombées technologiques que procurent l’industrie manufacturière et les services de pointe.
Fondamentalement, le développement axé sur le tourisme n’a pas nécessité le renforcement systématique des capacités institutionnelles qui a caractérisé les développeurs asiatiques couronnés de succès. Singapour et la Chine ont investi sans relâche dans les infrastructures, l’éducation, les cadres réglementaires et les institutions de gouvernance, car les voies de développement qu’elles avaient choisies – l’industrie manufacturière et la logistique commerciale – exigeaient ces capacités. En revanche, l’accent mis par la Tunisie sur le tourisme nécessitait principalement des hôtels côtiers et des liaisons de transport, et non la transformation institutionnelle complète nécessaire pour devenir une plaque tournante commerciale régionale.
Le modèle singapourien : transformer la mer en avantage systématique
Le succès de Singapour offre le modèle le plus pertinent pour la Tunisie. À l’instar de la Tunisie, Singapour possédait un littoral étendu, mais manquait d’arrière-pays, de ressources naturelles et de potentiel agricole. La différence essentielle résidait dans une planification systématique qui a transformé la position géographique en un avantage concurrentiel global.
La stratégie de Singapour s’est articulée autour de plusieurs axes coordonnés. Tout d’abord, des investissements massifs dans les infrastructures ont permis de créer des installations portuaires de classe mondiale. Parmi celles-ci, on trouve notamment le terminal à conteneurs de Tanjong Pagar en 1970, le premier en Asie du Sud-Est, et le méga-port automatisé de Tuas. Ensuite, le gouvernement a mis en place des cadres réglementaires favorables aux entreprises, des incitations fiscales et des agences « à guichet unique » efficaces afin d’attirer les multinationales. Troisièmement, le développement du capital humain grâce à l’enseignement de l’anglais et à la formation professionnelle a permis de garantir une main-d’œuvre de qualité répondant aux besoins industriels. Quatrièmement, une modernisation économique délibérée a permis à Singapour de progresser systématiquement dans la chaîne de valeur, passant de l’habillement et du textile dans les années 1960 à la fabrication de haute technologie et aux services financiers dans les années 1990.
Il s’agissait là d’une planification rationnelle dans sa forme la plus pure : identification des avantages comparatifs, mise en place d’institutions de soutien, coordination des actions des secteurs public et privé et ajustement des stratégies en fonction de l’évolution des conditions.
La Tunisie peut-elle reproduire ce succès ?
La réponse théorique est oui : la Tunisie possède les conditions préalables fondamentales. Sa position géographique rivalise avec l’avantage stratégique de Singapour. Les plans pour le port en eau profonde d’Enfidha démontrent une prise de conscience des besoins en infrastructures, même si le financement reste un défi. La main-d’œuvre qualifiée de la Tunisie et sa proximité avec l’Europe constituent des atouts concurrentiels.
Cependant, les obstacles pratiques sont redoutables. La crise économique actuelle de la Tunisie révèle des défaillances de gouvernance qui sapent la capacité de planification. Cela fait des années déjà que nous observons ces phénomènes : les déficits budgétaires explosent, la dette publique atteint des niveaux insoutenables, la confiance des entreprises s’effondre et l’État accumule des arriérés envers les entrepreneurs, ce qui bloque les projets d’infrastructure. La prédominance des entreprises publiques, le contrôle omniprésent des prix, la faiblesse de l’application des réglementations et la double structure économique offshore-onshore faussent les marchés et découragent les investissements privés. La corruption et l’instabilité politique limitent encore davantage les possibilités de réforme.
Ces conditions révèlent une leçon essentielle : une planification économique rationnelle nécessite à la fois des plans techniques, et des institutions de gouvernance capables d’une mise en œuvre cohérente et durable. Le succès de la Chine repose sur le contrôle centralisé du Parti communiste, qui a su mobiliser des ressources et coordonner les différents niveaux administratifs pendant des décennies. La réussite de Singapour dépend du pragmatisme autoritaire de Lee Kuan Yew, d’une bureaucratie intègre et d’une stabilité politique à long terme. Ces deux pays possèdent ce qui manque actuellement à la Tunisie : la capacité institutionnelle de mettre en œuvre, d’ajuster et de maintenir des plans stratégiques au-delà des cycles politiques.
La voie à suivre : retrouver l’esprit phénicien
L’histoire ne se répète pas, mais les schémas persistent. Les Phéniciens ont réussi non pas grâce à leurs ressources, mais grâce à leurs compétences en matière de navigation, à la création de réseaux, à l’innovation commerciale et à la sophistication institutionnelle. La Tunisie moderne peut s’inspirer de cet héritage, mais seulement en s’engageant dans une planification systématique menée par l’État, qui a permis à la Chine et à Singapour de se développer.
Cela nécessite une réforme globale : résoudre la crise budgétaire pour restaurer la capacité de planification, renforcer les infrastructures portuaires grâce à des partenariats public-privé, réformer les entreprises publiques pour améliorer leur efficacité, mettre en place des institutions réglementaires qui soutiennent plutôt qu’elles n’entravent le développement du secteur privé. Plus fondamentalement, il convient d’établir des cadres de gouvernance qui permettent la mise en œuvre de stratégies à long terme au-delà des cycles électoraux.
La question n’est pas de savoir si la Tunisie peut transformer sa mer en richesse — la possibilité théorique existe, fondée sur des avantages géographiques et des précédents historiques. La question est de savoir si la Tunisie fera preuve de la volonté politique, de la discipline institutionnelle et de l’engagement soutenu qu’exige une planification économique rationnelle. Ceux qui n’ont rien peuvent en effet faire du commerce, mais seulement lorsqu’une doctrine systématique guide la transformation du potentiel géographique en réalité économique.