Par Farouk Youssef
Rien n’est plus capable de provoquer l’oubli et de l’accélérer que la beauté. Chaque beauté nouvelle efface une beauté antérieure ou, à tout le moins, la dissimule. Un homme rencontre une femme belle et se persuade aussitôt que toutes celles qu’il a connues auparavant ne l’étaient pas vraiment. Lorsqu’on admire une chanson, on se surprend à en fredonner les refrains sans même s’en rendre compte, comme si l’on venait tout juste d’apprendre à chanter. Rien n’est plus sûr de pouvoir susciter l’oubli ou de l’alimenter que la beauté . Chaque nouvelle beauté efface l’ancienne ou tout au moins la dissimuler. Un homme rencontre une belle femme et est aussitôt persuadé que toutes celles connues auparavant ne l’étaient pas vraiment. Lorsqu’on aime une chanson, on se met à fredonner les refrains presque automatiquement comme si on venait tout juste d’apprendre à chanter. La beauté est une grâce, mais elle transporte avec elle une infinité d’illusions.
L’écrivain japonais Yasunari Kawabata, prix Nobel de littérature, a écrit un court roman intitulé Les Belles Endormies. Il y traite d’un ancien rituel japonais lié aux jeunes femmes qui accompagnent dans leur sommeil des hommes âgés. Je ne sais si Kawabata a inventé cette tradition pour écrire un récit d’une extrême délicatesse, d’une douceur et d’un charme troublants.
Sous l’emprise de cette relation intime à la beauté, le héros du roman en vient à oublier sa réalité et ses faits. Vieil homme aux facultés sensorielles émoussées, il laisse ses rêves lui inspirer la vie qu’il aurait voulu vivre. Il oublie son réel, poussé par la puissance de la beauté vers un monde forgé par l’imaginaire. Si l’on avait la chance de contempler un lieu à travers les yeux de ses propres habitants, on y découvrirait une beauté que l’on croyait enfouie sous des images déjà vues, mais restées sans trace.
C’est exactement ce qui m’est arrivé lorsque j’ai commencé à voir la Tunisie à travers les yeux de mon ami Ridha Lamouri, propriétaire de la galerie des Arts à El Menzah, puis de la salle Artemis à Hammamet, qui prendra ensuite le nom de Artemis Ridha Lamouri.
Grâce à lui, j’ai aimé une chanson du grand maître de la chanson tunisienne, Hédi Jouini, dans laquelle il dit :
« Ce n’est pas l’argent qui m’a rendu jaloux,
Ni ce qu’ils ont dit sur ce qui m’attire en elle.
J’ai répondu à ceux qui ignorent mon art :
Prenez mes yeux, regardez avec . »
La Tunisie que j’ai vue à travers les yeux de Ridha Lamouri, je ne l’ai pas vue dans les tableaux du célèbre peintre Paul Klee, qui visita, au début du XXᵉ siècle, Kairouan et Sidi Bou Saïd — un voyage qui transforma son style artistique et offrit à l’histoire de l’art certaines de ses œuvres les plus lumineuses.
Ce n’est pas seulement parce que Lamouri est originaire de Sfax, où il ouvrit ses yeux sur la beauté de ses femmes, mais aussi parce qu’il trouva dans la mise en valeur de la beauté et sa diffusion un métier auquel il consacra toute sa vie.
Lamouri m’a fait oublier Paul Klee. Sa beauté a pris la place de celle des tableaux du peintre que certains critiques estiment plus influent encore que Picasso, par l’ampleur de son rayonnement — et ce n’est pas faux. Le jour où mon ami Ridha Lamouri a définitivement fermé les yeux, j’étais convaincu que ses yeux imaginaires resteront ouverts sur la beauté de la Tunisie, bâtissant un pays dont sa voix fut mon pont vers les plaisirs d’y vivre.
La beauté de ce qu’a accompli mon ami m’a conduit à remercier au lieu de pleurer : son absence est devenue une occasion de gratitude. Je dis : « Merci Ridha Lamouri », et j’admets qu’il fut le prix de ma vie. S’il n’était pas aapparu dans ma vie en 1992, il m’aurait manqué quelque chose — cette chose devant laquelle je restais, à chaque échange entre nous, fasciné.
Il m’est difficile de nommer l’émotion que m’a donnée l’unique ami dont je sais qu’il m’a aimé jusqu’à la mort. Plus de trente années durant lesquelles l’image de Ridha Lamouri s’est confondue avec celle de la Tunisie, comme si les deux ne faisaient qu’un. La Tunisie, pour moi, c’est Ridha Lamouri.
Note de la rédaction
Cet article, signé Farouk Youssef, ami du défunt Ridha Lamouri, a été publié en hommage à sa mémoire. Il a été publié dans sa version originale sur Réalités Online en arabe avant sa traduction en français par l’équipe de rédaction. La famille de Ridha Lamouri s’apprête à réouvrir la Galerie Artemis Ridha Lamouri à El Menzeh 9A le 16 décembre courant, en présence d’une élite d’acteurs du monde artistique et d’amis du défunt, vingt ans après sa fermeture. La galerie portera désormais le nom de Ridha Lamouri, en hommage à sa mémoire et à l’héritage qu’il a légué à la scène artistique tunisienne.