Les fronts sont ouverts de tous les côtés : politique, parlementaire et syndical. Principales revendications : reprise du dialogue national politique avec les corps intermédiaires et les partis politiques, liberté d’exercice du droit à l’opposition et rétablissement des négociations sociales avec les représentants syndicaux et patronaux. Sur le terrain, la contestation prend de l’ampleur, d’une manifestation à l’autre, mais sans atteindre le niveau de participation capable de faire bouger les lignes et mettre un terme au statu quo. Une partie des Tunisiens continue de faire porter aux partis politiques la responsabilité de l’échec de l’expérience démocratique et du déclin économique de la Tunisie et à l’Ugtt l’impact des bras de fer sans fin entre syndicalistes et gouvernements de la décennie 2011-2021. Cette frange de la population soutient le processus du 25 juillet, en dépit de tous les griefs et les déceptions, face à une classe politique qui la méprise et qui refuse de faire son mea culpa, tout comme l’Ugtt, afin de rétablir la confiance de l’opinion publique.
D’une manifestation à l’autre, une cohésion de plus en plus mobilisatrice se profile dans les mouvements de protestation contre le pouvoir exécutif, dénonçant le recul des libertés et la répression de l’opposition, mouvements qui concordent au jour près avec un sursaut contestataire au sein de l’ARP de certains députés qui n’hésitent plus à tirer à boulets rouges sur les ministres du gouvernement Zaâfrani, ainsi qu’avec le regain de colère chez les syndicalistes qui, malgré leurs divisions, ont embarqué leur organisation nationale dans une nouvelle grève générale, impromptue et inopportune.
La mobilisation pour la défense des droits et des libertés est montée d’un cran dans les rues de Tunis après les dernières arrestations liées à l’affaire dite du « complot », celles d’Ayachi Hammami et d’Ahmed Nejib Chebbi condamnés respectivement à 5 et 12 ans d’emprisonnement. Les verdicts sont l’aboutissement d’une procédure judiciaire qui a duré près de trois ans, depuis l’hiver 2022, ils étaient attendus et pourtant leur prononcé a fait l’effet d’un séisme dans la sphère politique et dans l’espace public sans oublier les familles, les proches, les amis, les sympathisants et même les adversaires. Les opposants politiques, n’ayant plus rien à perdre après l’emprisonnement de leurs figures symboliques, remuent les vagues de la contestation populaire et appellent à l’unité et à la mobilisation nationale.
Députés et syndicalistes sur le pied de guerre
Dans la foulée, l’Ugtt, la plus grande centrale syndicale de travailleurs en termes de représentativité, confrontée à une profonde crise interne depuis plusieurs mois, sort de son hibernation pour appeler à une grève générale pour le 21 janvier 2026, une annonce qui est apparue impromptue au regard des tensions et des conflits internes qui ont fragilisé un des quatre récipiendaires du Prix Nobel de la Paix 2015 alors que celui-ci fait face, par ailleurs, à un pouvoir exécutif hostile et à une opinion divisée sur l’efficacité de son rôle social au cours de la « décennie noire ».
La vague de répression n’a pas frappé la centrale syndicale des travailleurs, malgré les appels réitérés à élargir la reddition des comptes à la sphère syndicale. L’Ugtt, à son tour, a fait profil bas, se gardant de réveiller les vieilles vagues de grèves sectorielles jusqu’à ce 5 décembre, date de la réunion de la Commission administrative qui a décrété la grève générale du 21 janvier prochain pour défendre le droit syndical et les négociations sociales, une réunion houleuse qui s’est transformée en confrontation ouverte entre partisans et opposants de Noureddine Taboubi. La centrale syndicale traverse actuellement une des plus graves crises de son histoire à tel point qu’un des membres du Bureau exécutif a osé ignorer l’ADN souverainiste de l’organisation en annonçant depuis le 30 novembre, avant la réunion de l’instance administrative, la grève générale depuis un pays étranger.
A l’ARP, c’est la foire d’empoigne, depuis le démarrage des débats budgétaires sur le projet de loi de Finances 2026. Les députés se sont lâchés contre les ministres comme pour rattraper le temps passé et régler des comptes jusqu’à modifier le projet gouvernemental et adopter un texte décrié par la ministre des Finances. Lors d’intenses débats parlementaires, parfois virulents, les députés de l’ARP ont pu ajouter des articles et des amendements, une centaine environ, et imposer des mesures « irréalisables », selon la ministre, notamment sous forme de fonds qui ne sont pas budgétisés. « …Ainsi, la loi de Finances ne pourra pas être appliquée », prévient la ministre.
Et ce, en attendant l’examen du projet de LF 2026 par les élus du Conseil national des régions et des districts. Une autre épreuve. Entre un projet de loi adopté par l’ARP et décrié par la ministre des Finances, une grève générale annoncée par une Ugtt qui tente de reprendre son souffle, profitant d’un climat général délétère et un ressentiment grandissant à l’encontre d’affaires politico-judiciaires opaques qui divisent les Tunisiens, l’inquiétude monte et le mécontentement se fait de plus en plus entendre et voir.
La guerre de Trump contre les migrants
Il reste un domaine où la Tunisie a été décriée sans ménagement de l’intérieur et de l’extérieur et que l’actualité internationale pourrait laver aujourd’hui de toutes les accusations de racisme contre les migrants subsahariens. Alors que la Tunisie a été mise à l’index à cause de son intransigeance à propos de la migration illégale subsaharienne et sous pression interne et externe en raison de son refus de devenir un pays d’accueil, l’administration de Donald Trump déclare la guerre aux migrants. Le président américain se prépare à mettre fin à « l’immigration de masse » dans le sol américain et même dans le monde, selon des informations relayées par des médias occidentaux sur la nouvelle stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis (Le Figaro, 5 décembre 2025). Dans sa stratégie, Trump va jusqu’à mettre en garde l’Europe contre un risque d«’effacement civilisationnel d’ici à 20 ans » à cause des flux migratoires de masse. Cette décision américaine inquiétante prévoit de faire du contrôle des frontières américaines « l’élément principal de la sécurité des Etats-Unis » et de « restaurer la suprématie américaine en Amérique latine ». On comprend ainsi l’origine de la vague occidentale anti-migration et les virulentes campagnes médiatiques des partis d’extrême droite d’Europe contre les étrangers. La stratégie de sécurité nationale du président Trump prévoit également de lutter contre « les menaces transfrontalières telles que le terrorisme, les drogues, l’espionnage et la traite des êtres humains ». Tout un programme. La Tunisie refuse encore de devenir un pays d’accueil pour des migrants irréguliers comme elle refuse de recevoir des leçons sur le respect des droits humains. Au chapitre des libertés, la leçon est en cours et elle est tuniso-tunisienne.