Il fut un temps où l’UGTT incarnait une promesse. Celle d’un contre-pouvoir enraciné dans la société, capable de canaliser les aspirations populaires et de corriger les excès de l’État. À l’image de certains mouvements politiques issus du printemps arabe, elle portait une légitimité historique, presque morale.
Mais comme dans le cas de l’islamisme politique analysé par Olivier Roy, l’exercice du pouvoir – direct ou indirect – a révélé une tout autre réalité : celle d’un appareil conservateur, verrouillé, et de plus en plus déconnecté des exigences du progrès.
L’heure de vérité
Car ce que l’on observe aujourd’hui en Tunisie n’est pas la vitalité d’un syndicalisme moderne, mais bien son hiver. Un hiver marqué par l’épuisement de sa base sociale, l’érosion de sa crédibilité et la rigidité d’un appareil devenu fin en soi.
Loin de s’adapter à une économie en mutation, l’UGTT s’est enfermée dans une logique de défense corporatiste, où la protection des acquis – souvent indus – prime sur toute considération d’efficacité, de productivité ou d’innovation.
À l’instar des islamistes confrontés à la complexité du réel, le syndicat a découvert que la société tunisienne ne pouvait être réduite à une masse homogène de travailleurs dociles. Pourtant, au lieu de négocier un nouveau compromis social, il a choisi la confrontation permanente. Grèves à répétition, blocages sectoriels, chantage social : ces outils, autrefois instruments de lutte légitime, sont devenus des réflexes systématiques, vidés de leur sens stratégique.
Dérive structurelle
Le cœur du problème réside dans une dérive structurelle. L’UGTT n’est plus un médiateur ; elle est devenue un acteur hégémonique, cherchant à imposer ses vues à l’État comme aux entreprises. Dans la fonction publique, elle a contribué à une hypertrophie salariale déconnectée de la productivité réelle. Dans les entreprises publiques, elle a favorisé une culture de l’impunité et de la surprotection, où l’absence de performance n’est jamais sanctionnée.
Les exemples sont désormais bien connus. La Compagnie des phosphates de Gafsa, jadis fleuron de l’économie nationale, a été progressivement paralysée par des mouvements sociaux incessants et des revendications incontrôlées. Tunisair, symbole de souveraineté, s’est enlisée dans une spirale de déficits, alourdie par une gestion clientéliste et des sureffectifs intouchables. Quant à la SNCFT, elle incarne aujourd’hui les défaillances d’un service public miné par l’inefficacité chronique.
Il serait simpliste d’imputer ces dérives à la seule UGTT. Mais il serait tout aussi naïf de nier son rôle central dans cette dégradation. Comme les islamistes analysés par Roy, le syndicat a cru pouvoir gouverner sans assumer les contraintes du réel. Il a voulu préserver ses rentes tout en prétendant défendre l’intérêt général. Or, cette contradiction est devenue intenable.
Une gouvernance quasi-féodale
Plus profondément, c’est une vision du monde qui est en cause. Le syndicalisme tel qu’il est pratiqué aujourd’hui en Tunisie repose sur une logique quasi féodale : un système de privilèges défendus par des baronnies locales, où le rapport de force prime sur le dialogue et où la menace de blocage remplace la négociation rationnelle. Dans cet univers, l’entreprise – publique ou privée – n’est pas un espace de création de valeur, mais un terrain de capture de ressources.
Cette posture a des conséquences lourdes. Elle dissuade l’investissement, freine l’innovation et alimente une défiance généralisée. Les entrepreneurs hésitent à embaucher, les investisseurs étrangers se retirent, et les jeunes talents fuient un marché du travail figé. En voulant protéger les travailleurs, ce syndicalisme finit par détruire les conditions mêmes de l’emploi.
Mais c’est précisément au moment où ce modèle montre ses limites que s’ouvre une fenêtre décisive. Le congrès de l’UGTT, prévu les 25, 26 et 27 mars, constitue bien plus qu’un rendez-vous statutaire : c’est une épreuve de vérité. Pour la première fois depuis longtemps, la centrale syndicale est confrontée à des questions existentielles. Comment évoluer pour ne pas disparaître ? Comment retrouver la confiance des Tunisiens ? Et surtout, a-t-elle la capacité d’assumer un mea culpa officiel, franc et honnête ?
Les abus et les compromissions
Car c’est bien cela que réclame aujourd’hui la société. Les Tunisiens ne demandent pas seulement des augmentations ou des slogans ; ils veulent comprendre ce qui a conduit à l’érosion des valeurs du travail, à la dilution du sens de l’effort et à la disparition de l’espoir du progrès. Ils attendent des réponses sur les dérives, les abus, les compromissions au sein de l’UGTT. Ils veulent une vérité, même dérangeante.
Un mea culpa ne serait pas un aveu de faiblesse, mais un acte fondateur. Il permettrait de tourner la page d’un syndicalisme de blocage pour ouvrir celle d’un syndicalisme de construction. Une UGTT réconciliée avec l’éthique, la transparence et la responsabilité pourrait redevenir un acteur central du développement, en promouvant non seulement les droits des travailleurs, mais aussi le travail lui-même, l’investissement et la prospérité.
Comme dans le cas de l’islamisme politique, l’idéologie finit par se vider de sa substance lorsqu’elle refuse de se confronter au réel. Le discours social de l’UGTT – justice, équité, dignité – devient alors un simple vernis, masquant des pratiques de prédation et de conservation du pouvoir. Le syndicat perd son âme, tout comme d’autres mouvements ont perdu la leur en se fondant dans des logiques qu’ils prétendaient combattre.
L’hiver du syndicalisme tunisien n’est donc pas une fatalité, mais un tournant. À condition d’en saisir la portée.
Car dans une économie ouverte et exigeante, la survie ne dépend plus de la capacité à bloquer, mais de la capacité à transformer.
Et ce congrès dira, en creux, si l’UGTT est prête à redevenir une force de progrès — ou si elle choisit de s’enfermer, un peu plus, dans le déclin.