Le rideau est tombé sur le dernier congrès de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). Il s’est achevé dans un climat de gravité exceptionnelle. Si la nouvelle direction est désormais en place, elle hérite d’une organisation historiquement puissante mais aujourd’hui fragilisée, devant naviguer entre des fractures internes béantes et un bras de fer permanent avec le pouvoir exécutif.
Aussi, et même si on veut laisser croire qu’il est réussi, le congrès n’a pas suffi à apaiser les voix dissidentes. Les lignes de fracture sont désormais claires. L’heure n’était donc pas à la célébration. Le congrès qui devait être un moment de grande réconciliation a été celui de la cristallisation des rancœurs. On ne peut occulter le malaise qui a plané sur les débats : la question de l’amendement des statuts, (notamment l’article 20) et singulièrement le maintien de certains cadres au-delà des mandats traditionnels, continuent de diviser. Une partie de la base et des cadres syndicaux y voient une remise en cause des principes démocratiques internes. Et ce qui était autrefois présenté comme une «nécessité de stabilité» est aujourd’hui perçu par une frange non négligeable de la base comme une dérive bureaucratique.
Il faut préciser ici que, rarement dans l’histoire de la centrale syndicale, la direction sortante et la nouvelle n’ont eu à affronter un horizon aussi bouché, marqué par une triple crise : de légitimité interne, de rapport de force avec le pouvoir et de sens vis-à-vis d’une base sociale épuisée.
Plus encore. Longtemps considérée comme le garant de la stabilité sociale en Tunisie, l’UGTT subit aujourd’hui une double pression. La première, politique, qui fait que l’espace de manœuvre de la centrale s’est considérablement réduit face à une présidence qui privilégie un rapport direct avec «le peuple», court-circuitant les corps intermédiaires. La seconde, économique. Entre l’inflation galopante et les exigences de réformes structurelles, l’UGTT peine à maintenir son rôle de bouclier social sans être accusée d’entraver le redressement du pays.
Pour faire plus simple, alors que pendant des décennies, l’UGTT était le «partenaire nécessaire», celui avec qui l’on négocie sous la table ou sous les projecteurs, mais avec qui l’on finit toujours par signer. Ce temps semble révolu. L’Exécutif actuel a redéfini les règles du jeu : le dialogue social tripartite (Gouvernement-Patronat-Syndicat), pilier de la paix sociale depuis le Pacte de Carthage, est aujourd’hui traité comme un vestige d’un système déchu.
En prônant un lien direct entre le sommet de l’État et la «base populaire», le pouvoir court-circuite systématiquement les corps intermédiaires. Pour l’UGTT, c’est donc une crise existentielle. Si elle ne peut plus négocier les augmentations salariales, si elle n’est plus consultée sur les réformes des entreprises publiques, que reste-t-il de sa fonction primaire ?
En fait, c’est ce terrain social qui mine l’influence de la centrale. L’inflation galopante, qui dévore le pouvoir d’achat des Tunisiens à une vitesse vertigineuse, place l’UGTT devant un dilemme cornélien. Si elle appelle à des grèves massives pour réclamer des revalorisations, elle est accusée de saboter une économie déjà sous assistance respiratoire et de précipiter la faillite des entreprises publiques qu’elle prétend défendre. Si elle reste silencieuse, elle perd définitivement sa base au profit de mouvements sociaux inorganisés, plus radicaux et incontrôlables.
L’UGTT est, également, traversée par des courants contradictoires. Ce qui s’est passé autour du congrès en est le reflet. D’un côté, une aile radicale qui pousse à l’affrontement direct pour restaurer le prestige de la centrale ; de l’autre, des courants plus pragmatiques, conscients que l’organisation ne peut se permettre une guerre totale contre un État dont elle dépend financièrement et structurellement. Cette division interne est le talon d’Achille de la nouvelle direction. Comment parler d’une seule voix à Carthage quand on murmure en interne des doutes sur sa propre représentativité ?
La direction issue de ce congrès ne dispose d’aucune période de grâce. Elle est face à des priorités existentielles. Restaurer l’unité au sein de l’organisation, réinventer la stratégie de lutte et réussir l’équilibre impossible entre la défense des entreprises publiques et la réalité des caisses de l’Etat.Elle hérite aussi d’un dossier empoisonné : la réforme des entreprises publiques.
Véritables bastions syndicaux, ces fleurons sont aujourd’hui des gouffres financiers. L’UGTT doit-elle accepter des restructurations douloureuses pour sauver l’essentiel, au risque de se couper de ses adhérents les plus fidèles, ou doit-elle s’arc-bouter sur un statu quo intenable ? Jusqu’ici, la centrale a choisi la voie de la résistance passive, mais cette stratégie semble atteindre ses limites face à la pression des bailleurs de fonds internationaux et à l’urgence budgétaire de l’État.
En définitive, la centrale syndicale sort de son congrès non pas renforcée, mais en sursis. Le défi qui attend la nouvelle direction n’est pas seulement de négocier quelques points de croissance salariale ou de signer des accords de façade. Il s’agit de mener une révolution interne, celle de la transparence, de la démocratisation réelle de ses structures et, surtout, de la redéfinition de son rôle.
Elle doit prouver qu’elle est encore capable de proposer une vision économique et sociale alternative, et non plus seulement de s’opposer aux réformes proposées par d’autres. Elle doit redevenir une force de proposition capable d’agréger les colères éparses pour les transformer en projet de société. Si elle échoue dans cette mue, elle risque de devenir une institution de prestige, respectée pour son passé, mais impuissante face au présent.
L’UGTT vient-elle d’ouvrir une nouvelle séquence de son histoire ? Doit-on retenir que ce congrès n’était pas une fin, mais un commencement ? Serait-ce le crépuscule d’un géant ou l’aube d’une mue ?
Une réinvention s’impose.
L.R