Depuis les années 1970, la croissance économique mondiale a vécu sous la menace d’un épuisement des ressources énergétiques. Allions-nous manquer de pétrole et de gaz ? Un demi-siècle plus tard, la nature même de cette question a changé. Le monde ne se trouve pas d’abord face à une pénurie géologique imminente et dispose encore de réserves considérables. On estime en effet aujourd’hui les réserves prouvées de pétrole à environ 1 567 milliards de barils fin 2024. Celles de gaz naturel avoisinent 206,43 milliers de milliards de mètres cubes. À première vue, ces chiffres semblent relativiser toute idée d’urgence. Au rythme actuel de consommation, nous disposerions d’au moins quatre décennies de ressources pétrolières et gazières.
Mais l’apparence est trompeuse. Une réserve prouvée ne désigne pas tout ce qui existe dans le sous-sol. Elle correspond à ce qui peut être extrait avec une certitude raisonnable, dans des conditions géopolitiques, technologiques et économiques données. Les réserves ne renvoient pas à un simple fait de nature géologique. Elles dépendent aussi des prix des marchés énergétiques, des technologies disponibles, de la qualité des gisements, des infrastructures et des risques politiques. Ce qui compte n’est pas uniquement la quantité de ressources extraites. Ce qui compte, c’est la part réellement mobilisable, rentable et acceptable dans le monde qui se met en place.
Rapportées au rythme actuel de consommation, les réserves prouvées représentent environ 41 ans de pétrole et 47 ans de gaz. Ces ordres de grandeur sont importants, mais ils ne doivent pas être mal interprétées. Ils ne signifient ni confort énergétique garanti, ni sécurité durable. Ils disent simplement qu’au niveau actuel de la consommation mondiale, le stock prouvé demeure conséquent pour faire fonctionner l’économie mondiale. Or tout le débat contemporain porte précisément sur ce qui, dans ce stock, gardera une valeur stratégique demain.
La rareté n’est plus seulement une affaire de stock
La rareté énergétique moderne n’a plus le visage simple qu’on lui prêtait autrefois. Elle ne tient pas seulement à la quantité de pétrole ou de gaz encore présente dans le sous-sol. Elle tient à la qualité économique et géopolitique de ces ressources. En effet, tous les barils ne se valent pas. Tous les mètres cubes de gaz non plus.
Il existe encore des hydrocarbures relativement peu coûteux à extraire, proches des infrastructures, concentrés dans de grands bassins conventionnels, notamment au Moyen-Orient. Mais il existe aussi des ressources plus profondes, plus lourdes, plus éloignées, plus chères et parfois plus instables politiquement, comme celles de l’Arctique. Pour le gaz, le problème est encore plus net. Une réserve gazière n’a pas le même sens selon qu’elle est reliée à un réseau de pipelines ou qu’elle dépend de lourds investissements en liquéfaction, en transport maritime et en terminaux de regazéification. Le volume brut ne dit donc pas tout. Il faut y ajouter le coût, la distance, la technologie et le risque.
Cette lecture change profondément notre manière de penser l’énergie au XXIᵉ siècle. Le sujet n’est plus seulement celui de l’existence physique des ressources. Il devient celui de leur compétitivité réelle dans un monde plus contraint, plus électrifié, plus sensible au climat et plus fragmenté géopolitiquement.
Hubbert avait vu juste, mais pas jusqu’au bout
La courbe de Hubbert, géophysicien américain, conserve une force intellectuelle remarquable de nos jours. Elle propose l’idée selon laquelle à l’échelle d’un gisement, d’une région, d’un pays, ou le monde, la production suit souvent une trajectoire en cloche. Elle monte, atteint un sommet, puis décline. Le pic de production ne signifie pas que la ressource a disparu. Il signifie que l’on a franchi le point au-delà duquel il devient plus difficile d’augmenter les volumes extraits. À l’échelle mondiale, les spécialistes avaient estimé que le pic des hydrocarbures serait atteint en 1970. On s’est aperçu assez rapidement que ce diagnostic était erroné, et la date fut déplacée plusieurs fois à 1980, puis 2000 et 2010. Aujourd’hui, les spécialistes situent ce pic autour de 2030.
La courbe de Hubbert demeure précieuse pour expliquer le contexte actuel. Elle rappelle qu’aucune ressource finie n’échappe indéfiniment aux contraintes physiques. Mais les erreurs du passé ont consisté à appliquer trop mécaniquement ce schéma à l’échelle du monde entier. La production mondiale ne dépend pas de la seule géologie. Elle dépend aussi des innovations, des prix, des hydrocarbures non conventionnels, des arbitrages financiers et des stratégies des grands États producteurs. Le pétrole de schiste américain, l’offshore profond et l’amélioration des techniques de récupération ont repoussé certaines limites que l’on croyait proches.
Hubbert n’a donc pas été démenti. Il a été replacé dans un contexte historique plus complexe. Sa courbe éclaire parfaitement les logiques physiques d’épuisement. Elle devient moins prédictive lorsqu’elle prétend résumer à elle seule un système énergétique mondial traversé par la technique, la finance et la géopolitique.
Le grand tournant passe désormais par la demande
C’est ici que se situe le vrai changement d’époque. Pendant longtemps, l’obsession a été celle de l’offre et comment maintenir les capacités d’exploration et d’exploitation. Comment ouvrir de nouveaux gisements ? Allions-nous produire assez ? Le problème central ne se pose plus exactement en ces termes. Il se déplace vers la demande, car de nouvelles limites sont apparues, au premier rang desquelles les limites climatiques et environnementales.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que la capacité mondiale de production pétrolière pourrait atteindre 114,7 millions de barils par jour d’ici 2030, alors que la hausse de la demande mondiale serait bien plus modérée. Dans le même temps, la part du pétrole dans la demande énergétique mondiale est tombée sous les 30 % en 2024. Pour le gaz, la demande reste dynamique, mais les nouvelles capacités mondiales de GNL pourraient ajouter environ 250 milliards de mètres cubes par an d’ici 2030. Le risque qui se dessine n’est donc plus seulement celui d’un manque d’offre. C’est aussi celui d’un excès de capacités face à une demande moins robuste qu’hier, et qui se porte de plus en plus sur d’autres sources d’énergie, en particulier les énergies renouvelables.
Cette inflexion est capitale. Elle signifie que l’avenir du pétrole et du gaz ne se jouera pas uniquement dans les profondeurs du sous-sol. Il se jouera dans les comportements de consommation, dans l’électrification des usages, dans l’efficacité énergétique, dans la diffusion des véhicules électriques, dans les politiques industrielles et climatiques, et dans la capacité des économies à substituer progressivement d’autres formes d’énergie aux hydrocarbures.
La géopolitique, elle, reste d’une brutalité intacte
Ce déplacement du débat n’efface en rien la dimension géopolitique. Il la rend, au contraire, plus sélective encore. Les ressources abondantes, peu coûteuses et rapidement exploitables se concentrent dans un nombre limité de pays. Pour le pétrole, les grands détenteurs de réserves prouvées demeurent le Venezuela, l’Arabie saoudite, l’Iran, le Canada, l’Irak, les Émirats arabes unis et le Koweït. Pour le gaz, le noyau dur est dominé par la Russie, l’Iran et le Qatar, auxquels s’ajoutent les États-Unis, l’Arabie saoudite, le Turkménistan et les Émirats arabes unis.
Les dix premiers pays pour les réserves prouvées de pétrole
| Rang | Pays | Réserves prouvées |
| 1 | Venezuela | 303,22 milliards de barils |
| 2 | Arabie saoudite | 267,19 milliards de barils |
| 3 | Iran | 208,60 milliards de barils |
| 4 | Canada | 163,63 milliards de barils |
| 5 | Irak | 145,02 milliards de barils |
| 6 | Émirats arabes unis | 113,00 milliards de barils |
| 7 | Koweït | 101,50 milliards de barils |
| 8 | Russie | 80,00 milliards de barils |
| 9 | États-Unis | 55,25 milliards de barils |
| 10 | Libye | 48,36 milliards de barils |
Source : tableau fondé principalement sur les données de l’OPEP.
Les dix premiers pays pour les réserves prouvées de gaz
| Rang | Pays | Réserves prouvées | Part mondiale |
| 1 | Russie | 47,8 Tm³ | 24,39 % |
| 2 | Iran | 33,5 Tm³ | 17,09 % |
| 3 | Qatar | 24,3 Tm³ | 12,40 % |
| 4 | États-Unis | 9,1 Tm³ | 4,65 % |
| 5 | Arabie saoudite | 8,6 Tm³ | 4,38 % |
| 6 | Turkménistan | 7,5 Tm³ | 3,83 % |
| 7 | Émirats arabes unis | 6,1 Tm³ | 3,11 % |
| 8 | Venezuela | 5,7 Tm³ | 2,91 % |
| 9 | Nigeria | 5,3 Tm³ | 2,70 % |
| 10 | Chine | 5,2 Tm³ | 2,66 % |
Valeurs converties en milliers de milliards de mètres cubes pour la lisibilité.
Cette concentration donne aux hydrocarbures une portée stratégique qui dépasse très largement l’économie. Contrôler des réserves, des routes maritimes, des terminaux gaziers, des détroits, des pipelines ou des capacités de liquéfaction, c’est peser sur les prix, sur les alliances et sur les vulnérabilités des autres.
Le sous-sol continue de dessiner une carte du pouvoir. Mais cette carte change elle aussi. Dans un monde où la demande ralentit ou se recompose, tous les producteurs ne seront pas égaux. Les pays capables de produire à bas coût et de rester compétitifs conserveront un avantage décisif. Les autres verront monter le risque de voir une partie de leurs actifs perdre de la valeur avant même d’avoir été pleinement exploitée. C’est toute la logique des actifs échoués (stranded assets). Certains pays disposeront de ressources qu’ils ne pourront plus exploiter demain, parce qu’elles seront devenues trop chères, trop polluantes ou simplement inutiles dans une économie décarbonée.
Pour conclure… le temps de la sélection
Le monde énergétique n’entre pas dans une ère de disparition soudaine du pétrole et du gaz. Il entre dans une ère de sélection. Il s’agira de sélectionner par le coût, par la technologie, par la géopolitique et, de plus en plus, par le changement climatique.
Voilà pourquoi la bonne question n’est plus seulement de savoir combien il reste d’hydrocarbures pour l’économie mondiale. La bonne question est de savoir combien, parmi ces hydrocarbures, resteront désirables, finançables et rentables dans les décennies à venir. Le vrai basculement du siècle n’est peut-être pas l’épuisement des ressources mais davantage la perte progressive de centralité de certaines d’entre elles, et le passage à un monde décarboné où les énergies renouvelables, abondantes et peu chères, prendront le relais.