Cela fait déjà des jours que les négociations piétinent. Que va-t-il se passer ? se demandent les gens.
En tout cas, les Arabes du Golfe, qui ont continué à payer les frais de cette guerre, ont été, deux fois, complètement hors jeu. En 2015, M. Obama a conduit des négociations avec l’Iran sans leur demander leur avis et sans les faire participer. Depuis, ils n’ont pas arrêté de le blâmer pour l’accord qu’il a su obtenir avec l’Iran. Mais aujourd’hui, tout le monde regrette cet accord que Trump a déchiré et jeté à la poubelle, promettant de faire mieux : jusqu’à ce jour, zéro ! Deux guerres dans lesquelles Netanyahu l’a entraîné n’ont pas pu venir à bout de l’Iran.
Aucun but n’a été réalisé parmi ceux que Trump a déclarés. Le contraire même s’est produit. Le détroit d’Hormuz, qui était ouvert pour le passage de tous les navires, est maintenant fermé et sous le contrôle souverain de l’Iran. Il devient une carte majeure entre les mains de Téhéran dans toute négociation, et un atout de taille en temps de guerre, et désormais en temps de paix aussi. Parce que l’Iran, qui a compris son importance vitale pour le monde entier ainsi que pour sa propre sécurité, ne va plus le lâcher. Il semble quasi impossible — la plupart des analystes honnêtes s’accordent là-dessus — de le reprendre par la force.
L’Occident — représenté par l’OTAN — est divisé, tout comme les Arabes du Golfe — devront négocier, peut-être État par État, si les Européens n’arrivent pas à s’entendre, ni avec les Américains, ni entre eux.
Que va-t-il se passer ? Réponse en cinq points
Certains parlent de préparation pour une invasion de l’Iran. Ce sera un désastre, surtout pour les Américains. Ils n’en sortiront pas indemnes. L’Iran est tellement vaste et sa géographie tellement compliquée qu’une armée d’invasion n’a aucune chance d’arriver à ses fins. L’exemple de l’Afghanistan est encore vif dans nos mémoires.
D’autre part, il est très peu probable que l’on revienne à « l’ordre ancien » où Washington et Tel-Aviv assuraient la sécurité des pétromonarchies contre un Iran supposé éternellement contenable ; ce qui se dessine, c’est une consolidation de la centralité stratégique de Téhéran (Hormuz, négociations, axe de résistance) et une longue période de transition où les États du Golfe essaieront de survivre en changeant de doctrine de sécurité, sans capacité réelle de peser sur le rapport de forces régional. Voici la réponse à la question en cinq points :
- La nouvelle donne stratégique : Hormuz comme levier structurel
La fermeture de facto du détroit d’Hormuz et la démonstration de la capacité iranienne à perturber durablement le trafic maritime ont transformé ce qui était un « choke point » mondial en véritable instrument de souveraineté iranienne. L’Iran a explicitement intégré le maintien de son contrôle sur le détroit dans ses conditions de cessez-le-feu, en le liant à la levée des sanctions et à la reconnaissance de son droit à l’enrichissement ; ce n’est plus un dossier militaire, mais un pilier de son statut de puissance.
Les analyses militaires occidentales reconnaissent désormais que « sécuriser » le détroit par la force serait extrêmement coûteux et politiquement risqué, même si certains plaident encore pour des options maximalistes (blocus, prise de Kharg, etc.). Concrètement, cela signifie que, quelles que soient les péripéties des négociations, le centre de gravité énergétique mondial reste désormais entre les mains d’un acteur que Washington ne peut plus ni renverser, ni contenir à coût raisonnable.
- Le scénario des négociations : normalisation asymétrique
Les dix conditions iraniennes — maintien du contrôle d’Hormuz, acceptation de l’enrichissement, levée de toutes les sanctions, abandon des résolutions onusiennes, retraits militaires américains et reconnaissance de la « résistance » — reviennent à exiger une normalisation de facto du statut de grande puissance régionale de l’Iran. Trump a qualifié ce plan de « workable » sous médiation pakistanaise, tout en rétropédalant sur ses menaces d’« annihilation de civilisation » ; on est passé des rodomontades apocalyptiques à un marchandage humiliant pour Washington.
Si un accord est trouvé, ce sera un JCPOA 2.0 profondément asymétrique : Washington obtiendra surtout un arrêt des hostilités et une réouverture partielle d’Hormuz, tandis que Téhéran conservera son levier maritime, son appareil balistico-nucléaire sous encadrement minimal et la légitimité de son réseau régional. Une telle issue consacrerait la marginalisation stratégique des monarchies du Golfe, réduites au rang de spectateurs d’un grand bargain US–Iran négocié par-dessus leur tête, comme en 2015, mais dans un contexte où leur vulnérabilité a été démontrée par les frappes sur leurs territoires.
- Si la guerre reprend : la facture pour les États du Golfe
Si les négociations échouent et que les États-Unis ou Israël reprennent les frappes, les États du Golfe redeviendront des théâtres d’opération et des cibles prioritaires, non des protégés. L’Iran a déjà illustré sa capacité à frapper simultanément bases américaines, infrastructures pétrolières et centres urbains dans le CCG, tout en mettant à l’épreuve les défenses antimissiles les plus sophistiquées avec des essaims de drones et de missiles bon marché.
Dans ce scénario, plusieurs dynamiques se renforceraient :
• Accélération de la fuite des capitaux et de la délocalisation de sièges d’entreprises, Dubaï perdant une partie de son aura de havre sûr.
• Pressions intérieures croissantes sur les élites dirigeantes, accusées d’avoir importé la guerre en achetant une protection qui s’est transformée en vulnérabilité.
• Tentation, à terme, de négocier directement avec Téhéran, même au prix d’un alignement partiel sur son agenda de sécurité, pour obtenir une forme de « pacte de non-agression » implicite.
Les bases américaines, censées être un parapluie, se dévoilent comme des aimants à missiles ; des voix dans le Golfe dénoncent déjà la présence américaine comme source d’insécurité plutôt que de protection. La logique de la dissuasion se renverse : ce n’est plus « nous payons pour être protégés », mais « nous payons pour être pris en otage dans un duel qui nous dépasse ».
- La recomposition de la doctrine de sécurité du Golfe
Face à ce choc stratégique, les monarchies du Golfe n’ont que des options défensives et contradictoires. Une partie des élites milite pour un « hedging » plus affirmé : diversification des partenariats militaires (Chine, Russie, Turquie), renforcement des dialogues de désescalade avec l’Iran, et maintien minimaliste, mais non renoncement, au lien américain.
Une autre tendance, plus atlantiste, plaide pour un resserrement avec Washington, voire pour la réouverture complète de l’espace aérien et des bases aux opérations offensives américaines contre l’Iran en échange de garanties de défense plus explicites. Mais la guerre récente a montré que même ce scénario n’offre pas d’immunité : les attaques iraniennes n’ont pas été dissuadées par la présence américaine, et la perception populaire associe désormais les bases étrangères à une mise en danger directe.
Le CCG, lui, a perdu toute crédibilité comme cadre de défense collective autonome : déjà fragilisé par les crises intra-Golfe, il n’a joué aucun rôle structurant dans la gestion de cette guerre, laissant chaque capitale improviser entre désolidarisation publique des frappes américaines et coopération discrète. La notion même de « bouclier de la péninsule » apparaît anachronique dans un environnement où la vulnérabilité vient de la profondeur stratégique iranienne et non de mouvements populaires internes.
- Et maintenant, concrètement : vers un temps long iranien
À court terme, la probabilité la plus élevée est celle d’une négociation prolongée, ponctuée d’escarmouches, avec maintien d’un cessez-le-feu fragile sous médiation pakistanaise et pressions navales réciproques à Hormuz. Washington cherchera à présenter tout compromis comme une « victoire » ayant évité l’escalade nucléaire et rouvert partiellement le détroit, tandis que Téhéran insistera sur le maintien de son contrôle et de ses capacités.
Pour les États du Golfe, « maintenant » signifie donc :
• Reconnaître implicitement que l’ère de la suprématie unipolaire américaine dans la région est close et que leur sécurité ne peut plus être externalisée à 100 % vers Washington ou Israël.
• Engager, contraints et forcés, une forme de finlandisation vis-à-vis de l’Iran : rester alliés des États-Unis sur le papier, mais calibrer leurs politiques régionales pour ne pas franchir les lignes rouges de Téhéran, qui a démontré qu’il pouvait les atteindre militairement sans préavis.
• Accepter que le centre de gravité géopolitique du Golfe se soit déplacé de Riyad–Abou Dhabi vers Téhéran–Hormuz, avec, en arrière-plan, la montée en puissance de médiateurs comme le Pakistan, la Chine ou éventuellement la Russie.
En apparence, rien de « spectaculaire » ne va se passer demain matin : pas de traité de paix historique ni de reddition officielle. Mais dans la profondeur du temps stratégique, quelque chose d’irréversible s’est produit : l’Iran s’est imposé comme puissance cardinale du système de sécurité du Golfe, et les Arabes de la péninsule, malgré leur richesse, n’ont plus la main sur la définition de ce système. La vraie question n’est peut-être plus « que va-t-il se passer ? », mais : jusqu’où les dirigeants du Golfe accepteront-ils d’adapter leur imaginaire de puissance à cette nouvelle réalité avant qu’une contestation interne ne s’empare de ce décalage ?