Plébiscité par les étudiants pour sa rapidité mais encore méconnu dans ses limites, ChatGPT s’est imposé sur les bancs des facultés en Tunisie. Face à cet usage massif et spontané, le corps enseignant oscille entre prudence et besoin urgent de formation, tandis que les institutions tentent de poser les bases d’un cadre éthique et pédagogique.
Dans les couloirs des facultés tunisiennes, la révolution s’est faite sans bruit de bottes, mais à coups de requêtes clavier. Un concept théorique obscur à éclaircir avant un examen ? Un long rapport de synthèse à condenser en trois points clés ? Un bug rebelle dans un code informatique ? Pour une majorité d’étudiants, le premier réflexe ne tourne plus nécessairement vers les manuels de la bibliothèque, mais vers l’interface épurée de ChatGPT. L’intelligence artificielle générative a quitté la sphère de la science-fiction pour s’ancrer profondément dans le quotidien académique. Un constat s’impose : l’IA n’est plus aux portes de l’université, elle s’est déjà installée au premier rang.
Un raz-de-marée d’usages sur le terrain
Si l’ampleur exacte du phénomène à l’échelle nationale reste difficile à chiffrer en l’absence de recensements globaux, les travaux de recherche locaux dressent le portrait d’une adoption fulgurante.
Une étude menée par la chercheuse Marii Abdeljaoued auprès de 686 étudiants montre qu’impressionnants 98 % des sondés ont déjà expérimenté l’outil. Des bancs de la gestion (44,5 %) à ceux de l’ingénierie (12,7 %) ou de l’informatique (11 %), l’attrait est quasi unanime. La promesse est simple : gagner du temps. Ils sont 85 % à louer la rapidité de l’outil pour dénicher de l’information et près de 73 % à estimer qu’il stimule leurs performances académiques.
ChatGPT ne sert plus seulement à rédiger des devoirs à la hâte ; il s’est transformé en tuteur virtuel, en assistant de recherche, voire en partenaire de délibération pour structurer une prise de décision ou comparer deux approches méthodologiques.
Le paradoxe de l’adoption : utiliser beaucoup, comprendre peu
C’est là que réside le grand paradoxe tunisien, mis en lumière par une seconde enquête d’envergure publiée dans le Journal of Information Technology Education: Research (menée auprès de 855 étudiants et 145 enseignants de l’école ESPRIT) : la maîtrise réelle de l’outil ne suit pas son rythme d’adoption.
Sur une échelle de 1 à 5, le niveau de connaissance théorique des étudiants plafonne à 2,4, alors que leur enthousiasme affiche un net 3,6. Les lacunes techniques sont saisissantes :
Une confusion de nature : Seuls 38,6 % des étudiants interrogés identifient correctement ChatGPT comme un agent conversationnel (chatbot), le confondant fréquemment avec un moteur de recherche classique ou une base de données.
L’illusion de l’infaillibilité : Plus de 42 % des sondés ne perçoivent pas le risque « d’hallucination » — la capacité de l’IA à générer des réponses fausses mais rédigées avec l’assurance d’un expert.
Le véritable défi de l’enseignement contemporain se déplace ainsi de l’accès à l’information vers l’esprit critique et la vérification. Paradoxalement, les étudiants eux-mêmes ne sont pas aveugles aux dérives : près de la moitié d’entre eux redoutent que l’outil ne favorise le plagiat (46,8 %) ou n’atrophie la pensée autonome (45 %). Pour autant, ils rejettent massivement l’idée d’une prohibition : seuls 23,4 % préconisent une interdiction sèche, plaidant plutôt pour un apprentissage accompagné.
Enseignants et institutions : le défi de la gouvernance
Face à cet engouement, le corps professoral affiche une retenue prudente. Plus informés sur le fonctionnement technique de l’IA (3,6 sur 5), les enseignants redoutent à 78,6 % la baisse de la probité académique. Surtout, ils pointent du doigt un manque criant de préparation : 63,4 % déclarent ne pas disposer des ressources et des formations nécessaires pour intégrer intelligemment ces outils dans leur pédagogie.
Néanmoins, loin d’un rejet dogmatique, une majorité d’enseignants (57,6 %) se disent prêts à apprivoiser la technologie comme ressource complémentaire.
Le débat a désormais franchi le cap des instances décisionnelles. En Tunisie, l’Université Virtuelle de Tunis (UVT) orchestre la riposte institutionnelle en traçant les contours d’une stratégie pour une IA éthique et responsable. L’objectif est clair : passer d’initiatives individuelles désordonnées à un cadre pédagogique structuré.
Repenser l’évaluation à l’ère algorithmique
Cette mutation globale également observée à l’international, des recommandations de l’UNESCO aux récents cadres d’usage promulgués en France force l’université à se réinventer.
Le modèle traditionnel du devoir rédigé à domicile touche ses limites. Pour mesurer les compétences réelles, les établissements s’orientent progressivement vers des modes d’évaluation renouvelés :
Valorisation de l’oralité et de la défense de projets en direct.
Évaluation des processus plutôt que du seul résultat final (suivis d’étapes, carnets de recherche).
Exercices d’analyse critique, où l’étudiant doit corriger ou sourcer un texte sciemment généré par une IA.
En définitive, la question n’est plus de savoir s’il faut ouvrir la porte à l’intelligence artificielle est déjà dans la place. L’enjeu capital des années à venir sera d’apprendre aux étudiants à faire de l’IA un levier d’apprentissage sans lui abandonner ce qui fait l’essence même de l’esprit universitaire : douter, vérifier, argumenter et penser par soi-même.
E. Chebbi (stagiaire)