Smartphones, jeux vidéo, réseaux sociaux… Les écrans occupent une place croissante dans la vie des enfants. En Tunisie comme ailleurs, ils accompagnent les devoirs, les repas et parfois même les nuits. Mais à partir de quand une utilisation quotidienne devient-elle problématique ?
« Encore cinq minutes. » La phrase est devenue familière dans de nombreuses familles. Cinq minutes pour terminer une partie, regarder une vidéo ou répondre à un message. Puis une notification apparaît, une autre vidéo commence et les cinq minutes se transforment en une demi-heure.
Le téléphone reste sur la table pendant le repas, à côté du cahier pendant les devoirs ou sous l’oreiller au moment de dormir. Pour les parents, la question est loin d’être simple : leur enfant utilise-t-il simplement beaucoup les écrans ou commence-t-il à en perdre le contrôle ?
Une génération née avec Internet
En Tunisie, les enfants grandissent dans un environnement où la connexion numérique est devenue presque ordinaire.
Selon DataReportal 2025, la Tunisie comptait environ 10,5 millions d’internautes au début de 2025, soit près de 84 % de la population. Le nombre d’identités actives sur les réseaux sociaux était estimé à environ 7,4 millions.
Ces chiffres concernent l’ensemble de la population et ne permettent donc pas de mesurer directement l’usage des écrans chez les enfants. Ils témoignent néanmoins de la place considérable prise par Internet dans la société tunisienne.
La difficulté commence lorsqu’on confond usage important et addiction.
Un enfant peut jouer régulièrement, regarder des vidéos ou utiliser les réseaux sociaux sans souffrir d’un trouble. L’Organisation mondiale de la Santé reconnaît toutefois le trouble du jeu vidéo, caractérisé notamment par une perte de contrôle sur le jeu, une priorité croissante accordée à celui-ci au détriment d’autres activités et la poursuite du comportement malgré ses conséquences négatives.
Autrement dit, ce n’est pas uniquement le nombre d’heures passées devant un écran qui compte, mais l’impact de cet usage sur la vie de l’enfant.
Quand l’écran prend trop de place
Un enfant qui abandonne progressivement ses loisirs, dort moins, néglige ses devoirs, s’isole ou devient très irritable lorsqu’on lui demande de poser son téléphone présente des signaux qui méritent d’être surveillés.
Le problème apparaît lorsque l’écran commence à prendre la place du sommeil, du sport, du jeu, des relations familiales ou des activités sociales.
Cette évolution est également observée à l’échelle internationale.
L’enquête Health Behaviour in School-aged Children (HBSC), menée sous l’égide de l’OMS Europe en 2022 auprès de près de 280 000 adolescents dans 44 pays et régions, indique que la proportion d’adolescents présentant un usage problématique des réseaux sociaux est passée de 7 % en 2018 à 11 % en 2022. Les filles sont davantage concernées, avec 13 % contre 9 % chez les garçons.
L’étude relève également que 36 % des adolescents sont en contact en ligne avec leurs amis et d’autres personnes presque en permanence. Chez les filles de 15 ans, cette proportion atteint 44 %.
Ces résultats ne peuvent pas être transposés directement à la Tunisie, qui ne faisait pas partie de l’échantillon. Ils illustrent néanmoins une tendance internationale : pour une partie des adolescents, les réseaux sociaux ne sont plus seulement un outil de communication, mais un espace permanent de vie sociale.
Le sommeil, première victime ?
Il suffit parfois d’observer une chambre d’adolescent tard dans la soirée. La maison est silencieuse, mais la lumière du téléphone continue d’éclairer son visage.
Une vidéo. Un message. Une partie. Une notification.
Puis le sommeil est repoussé.
Chez les jeunes enfants, l’OMS recommande notamment de limiter le temps d’écran sédentaire : pour les enfants de 2 ans et ceux âgés de 3 à 4 ans, la durée ne devrait pas dépasser une heure par jour, moins étant préférable.
Pour les enfants de 3 à 4 ans, l’OMS recommande également 10 à 13 heures de sommeil par jour et au moins 180 minutes d’activité physique quotidienne, dont une partie consacrée à une activité physique d’intensité modérée à soutenue.
L’objectif n’est donc pas simplement de retirer du temps aux écrans, mais de préserver le temps consacré au sommeil, au mouvement, au jeu et aux interactions humaines.
Le danger ne se limite pas à l’addiction
Être connecté signifie également être exposé à de nouveaux risques : cyberharcèlement, contenus violents, sollicitations inappropriées ou encore atteintes à la vie privée.
Une enquête U-Report réalisée en Tunisie en 2020, citée par l’UNICEF Tunisie, indiquait que 45 % des adolescents interrogés déclaraient avoir vécu ou observé une forme de violence en ligne. Parmi eux, 12 % déclaraient avoir manqué l’école en raison de ces violences.
Ces données datent de 2020 et ne doivent donc pas être présentées comme une photographie de la situation actuelle. Elles montrent néanmoins que les violences numériques peuvent avoir des conséquences très concrètes sur la vie scolaire.
Le cyberharcèlement possède une particularité : il ne s’arrête pas nécessairement à la sortie de l’école.
Une photo peut être partagée en quelques secondes. Une rumeur peut atteindre toute une classe. Une menace peut apparaître sur l’écran alors que l’enfant se trouve dans sa propre chambre.
La psychologue et psychothérapeute tunisienne Imene Zouaoui, citée par l’Agence Tunis Afrique Presse en avril 2024, évoquait plusieurs formes de cyberharcèlement, notamment les intimidations, les humiliations, les rumeurs, les insultes, les menaces, les propos diffamatoires et le chantage.
« Les enfants sont les premières victimes »
Le sociologue tunisien Radhouane Fersi, président de l’Association Awledna, déclarait en 2024 que « les enfants sont les premières victimes de la surexposition aux écrans », appelant à renforcer la prévention et l’encadrement familial.
Cette prévention ne peut toutefois pas reposer uniquement sur les parents.
L’école, les plateformes numériques et les pouvoirs publics ont également un rôle à jouer. Les enfants doivent apprendre à protéger leurs données personnelles, à reconnaître une situation dangereuse et à signaler une menace.
L’UNICEF Tunisie rappelle d’ailleurs que les réseaux sociaux comportent des risques, mais aussi des possibilités d’apprentissage, de création et d’expression. La protection des mineurs ne passe donc pas uniquement par l’interdiction, mais aussi par l’éducation au numérique.
« Combien de temps ? » n’est pas la seule question
Pour les parents, la tentation est grande de demander : « Combien de temps as-tu passé sur ton téléphone ? »
Mais une autre question peut être tout aussi importante :
« Qu’est-ce que tu fais sur ton téléphone ? »
Deux enfants peuvent passer deux heures devant un écran et vivre des expériences totalement différentes.
L’un peut regarder un documentaire, faire ses devoirs et discuter avec ses proches. L’autre peut être victime de cyberharcèlement, rester connecté jusqu’à minuit et abandonner progressivement ses activités.
Le contenu, le contexte et les conséquences comptent donc autant que la durée.
Les parents peuvent instaurer des règles simples : pas de téléphone pendant les repas, pas d’écran au moment du coucher, des moments consacrés au sport et aux activités familiales, mais aussi un dialogue régulier sur ce que l’enfant voit et vit en ligne.
L’enfant doit surtout savoir qu’il peut parler à un adulte s’il reçoit une menace, une image inappropriée ou un message qui le met mal à l’aise.
Derrière les statistiques, des enfants
Les chiffres permettent de mesurer l’ampleur du phénomène, mais ils ne racontent pas tout.
Derrière les 11 % d’adolescents présentant un usage problématique des réseaux sociaux dans l’étude HBSC, il y a des jeunes qui peuvent avoir du mal à décrocher.
Derrière les 45 % d’adolescents interrogés en Tunisie ayant déclaré avoir vécu ou observé une violence en ligne dans l’enquête U-Report de 2020, il y a des expériences concrètes de peur, d’humiliation ou de pression.
Et derrière chaque téléphone, il y a un enfant qui grandit dans un monde où être connecté est devenu presque naturel.
Le téléphone n’est pourtant pas l’ennemi.
Il peut permettre d’apprendre, de créer, de communiquer et de découvrir. Le problème apparaît lorsqu’il devient la seule activité qui compte.
Lorsque le jeu vidéo remplace le sommeil, que les réseaux sociaux prennent la place des échanges familiaux ou que les notifications empêchent l’enfant de se concentrer, il est temps de poser des limites.
La question n’est donc plus de savoir s’il faut couper les enfants du numérique.
Ils y vivent déjà.
Le véritable défi est de leur apprendre à utiliser les écrans sans sacrifier ce qui fait aussi leur enfance : dormir, jouer, courir, parler, rire, découvrir et grandir.
Le défi n’est pas seulement de connecter les enfants au monde. C’est de leur apprendre à se déconnecter à temps.
E.CH
Chiffres clés
- 10,5 millions d’internautes en Tunisie au début de 2025, soit environ 84 % de la population.
- 7,4 millions d’identités actives sur les réseaux sociaux en Tunisie.
- 11 % des adolescents de l’enquête HBSC présentaient un usage problématique des réseaux sociaux en 2022, contre 7 % en 2018.
- 13 % des filles, contre 9 % des garçons, étaient concernées en 2022.
- 12 % des adolescents de l’enquête HBSC étaient concernés par un usage problématique des jeux vidéo.
- 45 % des adolescents interrogés en Tunisie dans l’enquête U-Report de 2020 avaient déclaré avoir vécu ou observé une forme de violence en ligne.