L’objectif de la justice climatique est de tout faire pour que le réchauffement n’accroisse pas les inégalités. Elle est apparue comme une thématique centrale à l’ouverture de la COP 21. Pourtant, les dérives continuent. La justice climatique signifie que l’équité et les droits humains sont au cœur de la prise des décisions et des mesures en matière de changement climatique. Idéalement, cette notion devait appeler à la prise de conscience et à des responsabilités de certains, qui continuent une industrialisation écocide et inhumaine.
La notion devait rappeler la responsabilité historique inégale que les pays et les communautés partagent en ce qui concerne la crise climatique. Elle indique que les pays, les industries, les affaires et les personnes qui sont devenus riches en émettant de grandes quantités de gaz à effet de serre ont la responsabilité d’aider ceux touchés par le changement climatique, notamment les pays et les communautés les plus vulnérables, qui sont souvent ceux qui ont participé le moins à la crise. Mais la justice climatique reste un leurre, les puissants voulant toujours rester puissants. Nous nous sommes entretenus avec une spécialiste du droit environnemental, Shérazade Zaïter, qui est auteure, juriste spécialisée en droit international et chroniqueuse.
Est-ce la sécheresse qui a le plus d’impact sur le déclenchement ou l’aggravation des conflits ? Le manque d’eau a-t-il un effet majeur sur le risque de guerre ?
La sécheresse et le manque d’eau ne provoquent pas automatiquement des guerres. Le changement climatique n’appuie pas sur un bouton qui déclenche un conflit. En revanche, il agit comme un multiplicateur de risques. Lorsqu’une sécheresse détruit des récoltes, assèche les fleuves ou que les éleveurs ne trouvent plus de pâturages pour nourrir leurs troupeaux, la compétition pour les ressources augmente. Les tensions sociales, économiques ou ethniques déjà présentes peuvent alors dégénérer.
Le Sahel en est une illustration frappante. Depuis plusieurs décennies, la région connaît une diminution des précipitations et une dégradation accélérée des terres agricoles. Les conflits entre agriculteurs et éleveurs se sont multipliés. Des groupes armés profitent ensuite de ces fragilités pour recruter.
Le changement climatique favorise-t-il réellement les conflits ?
En 2007, Ban Ki-moon, alors secrétaire général des Nations unies, déclarait que le conflit du Darfour avait commencé par une crise écologique liée en partie au changement climatique. À l’époque, cette affirmation avait suscité de nombreuses critiques. Beaucoup de chercheurs estimaient qu’il était dangereux de réduire une guerre à une simple question climatique. Ils avaient raison sur un point : le climat ne déclenche pas à lui seul une guerre. Mais ils avaient tort sur un autre : ignorer son rôle. Aujourd’hui, la littérature scientifique est beaucoup plus claire. Une importante étude coordonnée par l’université de Stanford en 2019 a montré que le changement climatique agit comme un multiplicateur de risques. Il ne crée pas les tensions, mais il les aggrave.
Le climat n’est donc pas la cause unique des guerres. Mais il transforme des sociétés fragiles en sociétés encore plus vulnérables. C’est pourquoi on considère aujourd’hui le changement climatique comme une question de sécurité humaine autant que comme une question environnementale.
Quelles régions seront les plus touchées ?
Malheureusement, ce sont souvent les populations les moins responsables du réchauffement climatique qui en subissent les conséquences les plus lourdes.
La Tunisie se situe dans l’un des points chauds du changement climatique en Méditerranée. Selon les projections du GIEC, le Bassin méditerranéen se réchauffe plus rapidement que la moyenne mondiale. La raréfaction de l’eau, l’érosion côtière et les épisodes de sécheresse plus fréquents affectent déjà certaines régions du pays, notamment le Centre et le Sud. Lorsque les barrages atteignent des niveaux historiquement bas et que certaines régions subissent des restrictions d’eau, la question n’est plus théorique. Elle concerne l’agriculture, le tourisme, l’industrie et la vie quotidienne.
Le Sahel reste l’une des zones les plus préoccupantes. Le Mali, le Niger, le Burkina Faso ou encore le Tchad cumulent plusieurs vulnérabilités : pauvreté, croissance démographique rapide, fragilité institutionnelle, présence de groupes armés et pression croissante sur les ressources naturelles.
La Corne de l’Afrique est également particulièrement exposée. La Somalie, l’Éthiopie ou le Kenya connaissent des sécheresses historiques qui détruisent les moyens de subsistance de millions de personnes.
Le Soudan représente un autre exemple tragique. Le pays est aujourd’hui ravagé par la guerre. Pourtant, derrière le conflit politique et militaire se trouvent aussi des tensions liées à l’accès à la terre, à l’eau et aux ressources.
En Asie, le Bangladesh est souvent cité comme l’un des pays les plus vulnérables au monde. La montée du niveau de la mer menace des millions d’habitants. Dans certaines régions côtières, des familles sont déjà contraintes de quitter leur foyer.
Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés estime aujourd’hui que près de 75 % des personnes déplacées dans le monde vivent dans des pays fortement exposés aux risques climatiques.
C’est une réalité souvent oubliée : ceux qui fuient la guerre se retrouvent fréquemment confrontés aux conséquences du changement climatique. Et ceux qui fuient le climat peuvent être entraînés dans des zones de conflit. Les deux phénomènes s’alimentent mutuellement.
Le dérèglement climatique est le propre de l’homme : quels sont les mauvais élèves en Afrique subsaharienne, du Nord et d’Asie et, in fine, en Occident ? Ces effets néfastes sur les températures et les précipitations mondiales entraînent une concurrence accrue pour les ressources essentielles. Comment y faire face ?
La question est complexe parce qu’il faut distinguer plusieurs responsabilités. Si l’on regarde les émissions historiques depuis la révolution industrielle, les pays occidentaux portent une responsabilité majeure. L’Europe et l’Amérique du Nord se sont développées grâce aux énergies fossiles pendant plus de deux siècles.
Les États-Unis restent aujourd’hui le premier émetteur historique de gaz à effet de serre. Mais si l’on observe les émissions actuelles, le paysage est différent. La Chine est devenue le premier émetteur mondial en volume.
L’Inde voit également ses émissions augmenter rapidement. Cependant, il faut être prudent avec ces comparaisons.
Un habitant d’un pays développé continue généralement à consommer beaucoup plus de ressources et d’énergie qu’un habitant d’un pays en développement. Par ailleurs, une partie des émissions produites en Asie sert à fabriquer des biens consommés en Europe ou en Amérique du Nord.
La véritable question n’est donc pas de désigner un coupable unique. Nous sommes face à un système mondial construit autour d’un modèle de croissance qui repose largement sur l’exploitation intensive des ressources naturelles.
Dans mon livre sur la corruption environnementale, je montre que ce modèle produit souvent les mêmes mécanismes partout : recherche du profit à court terme, surexploitation des ressources, affaiblissement des contrôles et transfert des coûts environnementaux vers les populations les plus vulnérables. Les premiers touchés sont rarement les principaux responsables.
Un agriculteur du Sahel, un pêcheur tunisien ou une famille vivant sur une île du Pacifique n’ont pratiquement aucune responsabilité dans le réchauffement climatique mondial. Pourtant, ce sont eux qui en subissent déjà les conséquences.
C’est pourquoi la justice climatique est devenue un enjeu central. Il ne s’agit pas seulement de réduire les émissions. Il s’agit aussi de protéger les populations qui paient aujourd’hui le prix d’un problème qu’elles n’ont pas créé.
L’eau deviendra-t-elle comme le pétrole, attendu que même du point de vue alimentaire on en pâtit ?
L’eau ne remplacera probablement pas le pétrole comme marchandise mondiale, mais elle pourrait devenir un facteur stratégique tout aussi important dans certaines régions.
Pour la Tunisie, l’enjeu est particulièrement sensible car le pays se situe déjà sous le seuil du stress hydrique fixé par les organisations internationales.
Pendant longtemps, nous avons considéré l’eau comme une ressource abondante. Pourtant, dans de nombreuses régions du monde, elle devient de plus en plus rare, plus difficile à partager et plus difficile à gérer.
Le Nil, le Tigre, l’Euphrate, le Mékong ou encore l’Indus traversent plusieurs pays. Lorsqu’un État construit un barrage ou modifie le débit d’un fleuve, les conséquences se répercutent parfois à des milliers de kilomètres.
On l’observe actuellement autour du Grand barrage de la Renaissance construit par l’Éthiopie sur le Nil Bleu. Pour l’Éthiopie, il s’agit d’un projet de développement indispensable. Pour l’Égypte, qui dépend du Nil pour plus de 90 % de ses ressources en eau douce, il représente une source d’inquiétude majeure.
Pour autant, je me méfie du discours annonçant des « guerres de l’eau ». Historiquement, les États coopèrent plus souvent qu’ils ne s’affrontent sur cette question.
Le véritable risque concerne surtout les tensions locales. Lorsque l’eau manque, les récoltes diminuent, les revenus baissent et les populations les plus fragiles sont poussées à migrer.
Dans de nombreuses régions du Sahel, ce n’est pas seulement la quantité d’eau qui pose problème. C’est aussi l’absence d’infrastructures, de gouvernance et de mécanismes de partage.
L’eau devient alors un facteur d’inégalités. Et dans un monde où les températures continuent d’augmenter, cette question sera centrale.
La guerre dans le Golfe, le blocage du détroit d’Ormuz ainsi que les conflits actuels et les tensions tout autour, peuvent-ils provoquer des pénuries alimentaires ?
Nous vivons dans un monde extrêmement interconnecté. Une guerre qui éclate à plusieurs milliers de kilomètres peut avoir des conséquences directes sur le prix de notre pain, de notre carburant ou de notre alimentation. Nous l’avons vu avec la guerre en Ukraine. L’Ukraine et la Russie représentent ensemble une part importante des exportations mondiales de céréales, de maïs, d’huile de tournesol et d’engrais. Lorsque les ports ukrainiens ont été bloqués, les prix mondiaux ont immédiatement augmenté.
La situation au Moyen-Orient mérite également toute notre attention. Le détroit d’Ormuz est l’une des routes maritimes les plus stratégiques au monde. Environ un cinquième du pétrole mondial y transite. Une fermeture prolongée provoquerait une hausse des coûts du transport maritime, de l’énergie et donc du prix de nombreux produits alimentaires.
Mais il faut éviter les scénarios catastrophistes. Le problème n’est pas seulement la guerre. C’est l’accumulation des crises.
Lorsque les conflits armés se combinent aux sécheresses, aux vagues de chaleur ou aux inondations, les systèmes alimentaires deviennent beaucoup plus fragiles.
La question n’est donc plus uniquement de produire davantage. Il faut construire des systèmes alimentaires plus résilients, plus diversifiés et moins dépendants de quelques régions stratégiques.
Le projet HAARP, qu’est-ce que vous en pensez ? Polémique ou véritable agenda d’un nouvel ordre mondial ?
Je ne suis pas spécialiste du programme HAARP. À ma connaissance, aucune étude scientifique sérieuse ne démontre que ce programme permettrait de contrôler le climat ou de provoquer des catastrophes naturelles. En revanche, le changement climatique anthropique est documenté par des milliers d’études scientifiques et constitue déjà un défi majeur. Je préfère donc me concentrer sur des phénomènes établis plutôt que sur des hypothèses qui ne reposent pas sur un consensus scientifique.
Pourquoi nos eaux, l’air, nos aliments sont-ils de plus en plus pollués ? Cette course effrénée de l’agroalimentaire aura-t-elle notre peau ? Capitalisme sauvage ou terre qui n’en peut plus ?
Nous avons longtemps construit notre développement sur une logique d’abondance : produire plus, plus vite et moins cher. Cette logique a permis des progrès considérables mais elle a également généré des pollutions diffuses que nous redécouvrons aujourd’hui. Le problème n’est pas seulement le capitalisme ou la technologie. C’est l’absence de prise en compte des coûts environnementaux dans nos modèles économiques.
D’abord, nos capacités de détection se sont considérablement améliorées. Nous sommes capables aujourd’hui d’identifier dans l’eau, les sols ou les aliments des substances que nous ne pouvions pas mesurer il y a quelques décennies.
Ensuite, nos modes de production ont profondément transformé notre environnement.
Depuis la révolution industrielle, l’objectif principal a été d’augmenter la production agricole, industrielle et énergétique. Ce modèle a permis des progrès considérables. Il a aussi généré des pollutions parfois invisibles.
Le cadmium en est un exemple. Ce métal lourd est présent dans certains engrais phosphatés utilisés depuis des décennies. Il s’accumule progressivement dans les sols et peut se retrouver dans certains aliments.
Le glyphosate est un autre sujet emblématique. Les débats sont souvent très polarisés. Pourtant, la question fondamentale reste la même : comment nourrir une population mondiale croissante tout en réduisant notre dépendance aux substances susceptibles d’avoir des effets nocifs sur la santé ou l’environnement ?
Je ne crois pas qu’il faille opposer systématiquement économie et environnement. Le véritable enjeu consiste à réinventer nos modèles de production pour qu’ils soient compatibles avec les limites écologiques de la planète. Lorsque nous dépassons certains seuils, les conséquences finissent toujours par nous rattraper.
Vous parlez beaucoup de corruption environnementale du Nord au Sud. Quels sont l’objectif, les profits et les conséquences ?
La corruption est silencieuse mais dangereuse, elle sape les fondements de nos sociétés. Lorsqu’elle touche l’environnement, ses effets sont dévastateurs : elle permet une exploitation abusive des ressources naturelles, favorise la destruction des écosystèmes et nuit aux communautés locales. Pourtant, la corruption environnementale reste un sujet méconnu et sous-estimé. Mon objectif est de rendre visible ce qui est souvent caché. Je veux que ce phénomène soit reconnu, compris et combattu avec autant de détermination que les autres formes de corruption.
La corruption environnementale désigne l’ensemble des pratiques qui permettent de contourner les règles destinées à protéger l’environnement.
Elle est en constante expansion. Elle est souvent liée à des réseaux de criminalité organisée, notamment dans le secteur des déchets, où de véritables éco-mafias prospèrent. Ce qui rend ces pratiques d’autant plus préoccupantes, c’est qu’elles génèrent des profits colossaux pour peu de risques encourus.
Dans mon livre, je montre que cette corruption existe partout. Elle ne concerne pas uniquement les pays du Sud. Elle existe dans les démocraties comme dans les régimes autoritaires. Le bois, les minerais, l’eau, les hydrocarbures, les terres agricoles ou encore la gestion des déchets génèrent des profits importants. Lorsque les mécanismes de contrôle sont affaiblis, certains acteurs peuvent être tentés de privilégier le gain immédiat au détriment de l’intérêt général.
Les conséquences sont souvent dramatiques : pollution des sols, destruction des écosystèmes, atteintes à la santé publique, déplacements forcés de populations ou aggravation des inégalités. La corruption environnementale n’est pas seulement une question d’argent.
C’est une question de justice. Car ce sont généralement les populations les plus vulnérables qui en paient le prix.
Il y a également des risques d’érosion côtière, des plaques tectoniques qui se forment en Afrique. Tout cela va-t-il redessiner les frontières ?
Les mouvements tectoniques qui affectent actuellement l’Afrique de l’Est relèvent de phénomènes géologiques indépendants du changement climatique. En revanche, l’érosion côtière, la montée du niveau de la mer et la désertification peuvent modifier les territoires habitables et créer de nouvelles tensions autour de certaines frontières ou ressources.
Des villages reculent. Des terres agricoles disparaissent. Des habitations deviennent inhabitables.
En Tunisie, certaines zones du Golfe de Gabès sont particulièrement vulnérables. Dans le Delta du Nil, en Égypte, la salinisation des terres menace l’agriculture. Au Bangladesh, des millions de personnes vivent dans des régions exposées à la montée des eaux.
Certains petits États insulaires du Pacifique comme Tuvalu ou Kiribati craignent même de voir une partie de leur territoire disparaître sous les eaux au cours du siècle.
La question juridique devient alors fascinante : que devient un État lorsque son territoire disparaît partiellement ? Que deviennent ses frontières maritimes ? Sa souveraineté ? Le droit international s’interroge sur ces situations inédites.
Malgré les alertes sur le plastique, la biodiversité ou la fonte des glaces, pourquoi réagissons-nous si lentement ?
Le changement climatique souffre d’un problème de perception. Nous avons du mal à réagir face à une menace qui semble encore abstraite. Lorsque quelqu’un attaque votre maison, le danger est immédiat. Lorsque la température moyenne augmente de quelques dixièmes de degré, le phénomène paraît lointain.
Pourtant, les conséquences sont déjà visibles. Chaque année, des records de chaleur sont battus. En Tunisie, en France, les incendies deviennent plus intenses. Les sécheresses s’allongent. Les inondations se multiplient. Mais ces événements sont souvent perçus comme des catastrophes isolées plutôt que comme les manifestations d’une même crise globale.
Il existe également un autre obstacle : nos économies reposent encore largement sur des modèles qui contribuent au problème.
Nous savons qu’il faut changer. Mais changer implique des transformations profondes de nos modes de consommation, de production et de transport.
Les déchets plastiques, la fonte des glaces, la biodiversité en danger, quand allons-nous comprendre ? Beaucoup de gens bling bling comme la fondation goodplanet, etc., tentent de sensibiliser. Est-ce que les choses avancent vraiment ?
Oui, les choses avancent. Il y a vingt ans, les questions climatiques étaient souvent absentes du débat public. Aujourd’hui, elles occupent une place centrale dans les politiques publiques, les entreprises et les médias. Mais les progrès restent insuffisants face à l’accélération des phénomènes observés.
Selon la cartographie mondiale à venir, des fléaux naturels entre feux de forêt, inondations, sécheresses, tsunamis sont fortement à appréhender. Qu’est-il à craindre pour les populations ?
Le principal risque n’est pas seulement la catastrophe elle-même, mais l’accumulation des crises. Une inondation détruit des habitations. Une sécheresse ruine des récoltes. Un incendie dévaste un territoire. Mais lorsque ces événements se répètent, ils fragilisent durablement les populations et les économies.
Ce que l’on observe déjà dans de nombreuses régions du monde, c’est une augmentation des déplacements de population, de l’insécurité alimentaire, des problèmes de santé et des tensions autour des ressources essentielles comme l’eau ou les terres agricoles.
Les populations les plus vulnérables sont souvent les plus exposées. Une famille aisée peut déménager, reconstruire ou s’assurer. Une famille pauvre n’a souvent pas cette possibilité. Le changement climatique agit alors comme un multiplicateur d’inégalités.
Pour la Tunisie, les préoccupations majeures concernent la raréfaction de l’eau, l’aggravation des sécheresses, l’érosion du littoral et les épisodes météorologiques extrêmes plus fréquents. Ces phénomènes auront des conséquences sur l’agriculture, la sécurité alimentaire, l’emploi et l’attractivité de certaines régions.
À l’échelle mondiale, le véritable défi sera notre capacité à nous adapter. Les catastrophes naturelles existeront toujours. La question est de savoir si nos infrastructures, nos institutions et nos systèmes de solidarité seront capables de protéger les populations. Le défi est aussi social, économique et politique.
Selon vous, quels sont les principaux risques auxquels les populations seront confrontées dans les prochaines décennies ?
La plupart des gens imaginent une catastrophe unique. La réalité sera probablement plus complexe.
Le principal danger, c’est l’accumulation des vulnérabilités. Les vagues de chaleur vont devenir plus fréquentes et plus intenses. Les sécheresses risquent d’affecter l’agriculture dans de nombreuses régions. Les inondations côtières vont menacer des millions de personnes. Les incendies de forêt continueront à progresser dans certaines zones.
Mais derrière ces phénomènes physiques se cachent des conséquences humaines : l’insécurité alimentaire, les déplacements de populations, l’augmentation des inégalités, les tensions sociales, les risques sanitaires. Les personnes les plus vulnérables seront souvent les plus exposées : les populations pauvres, les personnes âgées, les femmes, les enfants et les communautés vivant déjà dans des zones fragiles.
Le changement climatique n’est pas seulement une crise environnementale, c’est une crise humaine.
On parle beaucoup de la question migratoire. Longtemps, on a pensé aux exilés politiques et économiques, à présent, on parle de réfugiés climatiques. Qu’en est-il au juste ?
Les « réfugiés climatiques » n’existent pas juridiquement. Ce terme ne correspond à aucune reconnaissance légale au niveau international. Le droit d’asile est un droit humain fondamental. Cette protection est limitée, car elle ne couvre que certaines formes de persécutions. Il est encadré par la Convention de Genève de 1951 qui définit le statut de réfugié comme une personne fuyant des persécutions en raison de sa race, sa religion, sa nationalité, son appartenance à un groupe social ou ses opinions politiques.
Les catastrophes climatiques et environnementales n’y figurent pas. Par conséquent, une personne contrainte de fuir son pays à cause du changement climatique ne peut pas obtenir l’asile sur cette base. Elle ne peut pas être une « réfugiée climatique ».
En revanche, les « déplacés environnementaux » désignent les individus contraints de quitter leur lieu de vie en raison de catastrophes naturelles, de la désertification ou de la montée des eaux. Contrairement aux réfugiés politiques, ils restent souvent à l’intérieur de leur propre pays et dépendent donc des politiques nationales. Quelques initiatives régionales, comme la Convention de Kampala en Afrique, offrent une protection partielle aux déplacés internes, mais aucun cadre juridique global et contraignant ne leur est dédié.
Sans reconnaissance légale, ces populations ne bénéficient d’aucune protection internationale systématique, ni du droit de s’installer légalement dans un autre pays. C’est une urgence humanitaire de créer un cadre juridique adapté aux défis de l’exode climatique actuel et à venir.
En Afrique du Nord on parle beaucoup du « grand remplacement ethnique ». La question migratoire est complexe, L’UE pousse certains pays d’Afrique du Nord à des pratiques inhumaines. Mythe ou réalité ? D’où viennent ces migrants et quelles sont leurs réelles motivations ?
Je ne suis pas spécialiste des politiques migratoires. Les migrations sont presque toujours multifactorielles : économiques, politiques, familiales, environnementales. Les gens partent rarement pour une seule raison.
Réduire ces réalités humaines à un slogan politique idéologique empêche de comprendre ce qui se joue réellement. Lorsque l’on analyse les données démographiques, migratoires et climatiques, rien ne permet d’affirmer qu’il existerait un projet organisé visant à remplacer une population par une autre.
La Tunisie se trouve aujourd’hui dans une position particulière : pays d’origine, de transit et parfois de destination. Cela explique pourquoi les débats y sont particulièrement sensibles.
En revanche, nous observons des déplacements de population de plus en plus importants liés aux conflits, aux crises économiques et aux bouleversements environnementaux. Les relations entre l’Union européenne et les pays de transit sont devenues un sujet majeur. L’Europe cherche à limiter les arrivées irrégulières sur son territoire. Pour cela, elle conclut des accords avec différents États afin de renforcer le contrôle des frontières. Cette stratégie répond à des préoccupations politiques réelles. Mais elle soulève aussi des questions éthiques.
De nombreuses ONG, des organisations internationales et des médias ont documenté des situations préoccupantes concernant le traitement de certains migrants dans plusieurs pays de transit.
Il faut cependant éviter les simplifications.
Les pays d’Afrique du Nord sont eux-mêmes confrontés à des défis économiques, sociaux et sécuritaires considérables. Ils se retrouvent souvent à gérer des phénomènes migratoires qui les dépassent.
Comment construire une politique migratoire qui soit à la fois humaine, réaliste et respectueuse des droits fondamentaux ? C’est probablement l’un des grands défis géopolitiques du XXIe siècle.
Car les migrations ne vont pas disparaître. Elles vont continuer à accompagner les transformations du monde.
*UFFP partenaire presse et SENIOR REPORTER AT LARGE pour Maghreb Medias
Shérazade Zaïter digest
Diplômée de la faculté de droit de Limoges, elle a travaillé plusieurs années en Asie sur des projets d’investissement internationaux avant de se consacrer aux questions environnementales, climatiques et géopolitiques.
Ancienne ambassadrice du Pacte européen pour le climat, membre du Centre International du Droit Comparé de l’Environnement et d’Avocats Sans Frontières, elle participe régulièrement à des conférences, travaux de recherche et interventions médiatiques consacrés aux grands enjeux contemporains.
À travers ses livres, ses chroniques et ses prises de parole, elle raconte les grandes transformations du monde à travers les histoires humaines qu’elles façonnent. Son travail se situe à la croisée du droit, de la géopolitique et du récit.
Née en France d’un père tunisien et d’une mère portugaise, elle a donné naissance à son fils à Rangoun, en Birmanie, une expérience fondatrice qui nourrit aujourd’hui sa réflexion sur les frontières, la transmission et la condition humaine.
Livres :
- Le Grand déplacement. L’exode climatique. Éditions Érick Bonnier, 2025.
- Le manifeste contre la corruption environnementale. L’arc-en-ciel du mensonge. Éditions Érick Bonnier, 2024.
- Vulnérabilité(s) Environnementale(s) : Perspectives pluridisciplinaires. Ouvrage collectif sous la direction de Rahma Bentirou Mathlouthi et d’Adélie Pomade, L’Harmattan, 2023.