Que notre société soit en crise, je suis loin d’en disconvenir. J’en fais l’objet de mes chroniques dans cette rubrique depuis plusieurs semaines. Mais cette crise est-elle morale ? L’intérêt primordial de ma question est de distinguer fermement entre liberté personnelle et atteinte aux mœurs, entre droit individuel et système implicite d’interprétation de son contenu. Pourrait-on pour une fois, parler d’un sujet grave avant qu’il ne s’impose à nous ?
La mise à nu de la dernière affaire de mœurs impliquant plusieurs «personnalités» connues dans différents domaines, érigée en spectacle populaire, reste cependant en arrière-plan du vrai problème. Ce qui m’intéresse ici est de comprendre ce que la haine qui précède le lynchage révèle de la psyché de notre peuple. Sous nos yeux, l’onde de choc provoquée par cette «tempête dans un verre d’eau», mais tempête tout de même, est un avertissement brutal sur la vitesse à laquelle les repères d’une société peuvent se perdre, les socles les plus solides peuvent se défaire. C’est une étape supplémentaire dans cette «tyrannie de l’insignifiance» que les médias à scandale infligent au peuple. Ils ont semé, dans une opinion démoralisée, la nervosité et l’hystérie polémique. Cette terrible tentation de lynchage est d’autant plus odieuse qu’elle s’exprime dans le lâche confort du «devoir d’informer». Un malheureux symbole du nouveau degré de chaos qu’a atteint la situation dans le domaine médiatique. C’est une déception de plus pour un pays qui, aux prises avec le désenchantement de sa population et les dérives de ses élites, prend à bas bruit, la tête baissée, le chemin vers le désespoir. Seule certitude : notre pays est en guerre contre lui-même. Devant l’horreur de cette situation, on se demande comment notre société a pu atteindre un tel degré de schizophrénie. Mais qu’ont-ils fait tous pour qu’on en arrive là ? Ce serait après le 14 janvier 2011 que notre caractère national a commencé à ronchonner. Après quoi, l’envie s’est libérée et, avec elle, la haine, l’intolérance, l’aigreur et tous les démons que notre société porte à leur comble.
D’une déception à l’autre, notre société ne risque-t-elle pas un jour de se noyer dans un océan d’amertume, de méchanceté, de sidération, de désarroi, de tragédie ? N’est-il pas temps pour elle de livrer une bataille sans merci à ces tenaces attitudes qui nous collent à l’âme et nous installent à demeure du côté des caricatures, des sottises, de l’errance ?
Le problème est que cette dérive est intrinsèque du fonctionnement de plusieurs médias. Il s’agit de faire appel à l’émotion, à l’indignation permanente pour augmenter l’audience et la visibilité, susciter le plus de réactions possible, pour le meilleur, mais trop souvent pour le pire. Il faut donc fustiger ces médias qui jouent avec le feu, attisent la haine et soutiennent, quand ils ne les justifient pas, ces dérives. Ils se veulent tous «vertueux» contre l’infâme «pervers». L’ennui, c’est qu’ils manquent, souvent, de «pervers», aussi passent-ils leur temps à les inventer ! Il ne faut pas croire que, derrière ce spectacle de lynchage, les valeurs morales d’une société demeurent intactes, bien au contraire celles-ci sont désormais l’objet d’un grand désarroi. Raison de plus de nous prémunir contre les ravages de la susceptibilité morale, surtout quand elle est associée à une escalade médiatique.
C’est vrai que cette situation désastreuse est propice aux déraisonnables. Mais une société saine, c’est une société où on ne se soucie pas seulement de sa propre dignité, mais aussi de la dignité des autres, de ceux qui ont commis un faux pas, de ceux qui ont pris la fausse route.