« Il ne faut pas avoir peur de l’hydrogène », a insisté l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur, Chiheb Bouden, lors de son intervention, vendredi 6 novembre, au 28e Forum international de Réalités, tenu du 5 au 6 novembre à Yasmine Hammamet.
Pour lui, l’hydrogène est un vecteur énergétique majeur, dont on parle depuis le choc pétrolier de 1973. À l’époque, il était envisagé comme moyen de stocker l’énergie face à l’intermittence des sources renouvelables. Les choses ont depuis beaucoup évolué : « On ne parle plus de l’hydrogène uniquement pour le stockage, on parle de l’hydrogène comme un vecteur pour contribuer à la décarbonation. » Son retour en force remonte aux accords de Paris, qui plafonnent le réchauffement climatique à 2 °C, voire 1,5 °C. Dans la hiérarchie des mesures recommandées, il vient en dernier, après la sobriété, l’efficacité énergétique, les renouvelables et l’électrification des usages, pour les secteurs que l’électricité verte ne peut pas couvrir, comme le ciment ou la sidérurgie, qui exigent une énergie à très fort potentiel.
L’orateur en souligne les atouts : sa combustion ne produit que de l’eau et, combiné au CO2 capté dans l’air, il permet de fabriquer des hydrocarbures de synthèse. « Au lieu d’extraire les hydrocarbures du sous-sol, on va les synthétiser localement », a-t-il expliqué.
La Tunisie, selon lui, est bien placée. Son potentiel solaire et éolien, concentré dans le sud, pourrait couvrir les besoins nationaux et alimenter l’exportation. Avec un hydrogène vendu autour de 18 euros le kilo à la pompe et 2 euros pour l’hydrogène gris, la marge est suffisante pour proposer un hydrogène brut à un prix attractif. Les recettes pourraient atteindre, d’après les calculs évoqués, « deux à trois fois le budget de l’État ».
Bouden défend toutefois une autre stratégie que l’exportation d’hydrogène brut par gazoduc vers l’Europe : produire sur place des molécules de synthèse (ammoniac, méthanol, carburants) et les vendre ensuite. « Cela laissera plus de valeur ajoutée dans le pays », a-t-il estimé, en s’appuyant sur une industrie chimique et des cadres de bonne qualité. L’Europe, rappelle-t-il, a besoin de ces molécules plus complexes plutôt que d’hydrogène pur.
L’ampleur du projet est considérable : les études prévoient 8 millions de tonnes, ce qui exigerait plus de 100 gigawatts de nouvelles capacités renouvelables, soit pratiquement 20 fois la capacité du parc actuel. Un tel investissement donnerait selon lui un coup de fouet à la croissance.
Les retombées iraient bien au-delà de l’énergie. La Tunisie, qui importe son ammoniac et subit les fluctuations du marché international, pourrait produire localement des engrais verts, vendus plus cher en Europe. Dans le transport maritime, un navire devra bientôt utiliser au moins 50 % de carburant vert pour faire escale dans un port européen, d’après l’orateur. Bizerte et La Goulette pourraient alors devenir des escales d’avitaillement, ce qui stimulerait le commerce, la logistique et le tourisme de croisière. L’aviation suivra avec les carburants d’aviation durables, aujourd’hui issus de la biomasse, mais demain synthétisés à partir d’hydrogène vert.
Cette filière renforcerait aussi la souveraineté énergétique. Le déficit de cet été portait sur un à deux gigawatts : avec plus de 100 GW dédiés à l’hydrogène, une baisse de 1 % de leur production suffirait à alimenter le réseau et à éviter les coupures. Face aux taxes carbone aux frontières, une industrie et une électricité décarbonées permettraient en outre de gagner des marchés.
Pour dédramatiser, Bouden a rappelé que les Tunisiens ont longtemps utilisé le « gaz de ville », un mélange d’hydrogène et de monoxyde de carbone issu de la biomasse. Il a été abandonné à cause du CO, non de l’hydrogène : « Le Tunisien savait utiliser l’hydrogène comme carburant à la maison. », a-t-il assuré.