Le 2 septembre, la famille du handball a perdu une figure marquante de cette discipline qui a apporté à notre pays plein de satisfactions. Taoufik Ksouri nous quitta à l’âge de 82 ans dans la discrétion de son exil volontaire en Allemagne où il avait enseigné, entraîné et fondé un foyer.
Après un crochet par la Belgique où il remporta en 1972 le Championnat national avec Lebbeke, ce kiné et prof d’Education physique dans les lycées de la Banlieue Nord de Tunis s’installa en 1974 à Sprockkhövel, une petite ville de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, en Allemagne.
L’enfant du Lycée Emile Loubet (le lycée technique de Tunis) s’était rendu célèbre par son exécution magistrale des 9 mètres, marquant sur cet exercice pratiquement de toutes les positions au point que les neuf mètres devinrent pour lui plus faciles qu’un penalty ! Les gardiens peuvent du reste en témoigner ; celui du PUC plus particulièrement, quand l’aîné des Ksouri gagna à lui seul un match-test à Paris avec le Sept national. D’ailleurs, avec son frère Faouzi, il sortit souvent le grand jeu en équipe nationale.
Tel un artiste, il laisse aujourd’hui une œuvre inachevée sous forme d’un recueil qui retrace l’histoire du handball national. Dans «L’âge d’or du handball tunisien» : 1958 à 1973 «Au fond, je ne suis ni un gros rêveur ni un littéraire convaincu», il dresse le portrait de 120 joueurs et de 83 dirigeants, entraîneurs, arbitres, journalistes sportifs… qui ont marqué l’histoire de la petite sphère dans notre pays entre 1958 et 1973. Un travail colossal de recherche et de documentation qui n’avait malheureusement jamais été publié.
«En fait, depuis 2017, j’ai entrepris d’écrire à ma façon l’histoire du hand national, rappelle Taoufik Ksouri dans un entretien que nous avons eu avec lui quelques années avant sa disparition. Dans «L’âge d’or du handball tunisien : 1958 à 1973» et le monumental «Icônes du handball tunisien : 1950 à 1980», un minutieux travail de recherche et de documentation, j’ai tenu à honorer tous ces personnages de la petite sphère qui ont écrit son histoire et l’ont profondément marquée entre 1958 et 1973. Qui parmi la jeune génération connaît vraiment les pionniers Hedi Malek, Kamel Ghattas, Mohamed Gritli, Mohamed Louahchy, Moncef Hajjar, Derouiche, Siala, Segni, Rahal, Abdelaziz Ghelala, Bouslama, Ayari, Gaddour, Kedidi, Haddad, Allam, Mzoughi, Chamakh ou Laâbayed, à titre d’exemple ? C’est un peu sur un coup de tête que j’ai entrepris cet ouvrage. Un jour que j’étais avec Moncef Oueslati, Moncef Besbès et Faouzi Sbabti, je leur annonçai que j’allais m’y atteler. Je veux inviter les plus jeunes à découvrir ces pionniers qui ont écrit l’histoire de notre sport, plus particulièrement ceux qui ont bâti le handball en Tunisie. En rendant hommage à tous ces champions, on invite les enfants à les redécouvrir et à mesurer l’incroyable apport dont ils nous ont gratifiés. Depuis, chaque fois que je m’attelle à la tâche, j’éprouve un sentiment de fierté et de plaisir incomparable. A vrai dire, les débuts du HB en Tunisie remontent à 1957 sous la houlette des Français Boulogne, Blanchet de l’ASF… Pour sa part, Mohamed Louahchy a commencé par former les professeurs à cette nouvelle discipline. Vinrent par la suite les Moncef Hajjar, Hedi Malek…»
Son départ sur le Vieux Continent survint dans des conditions particulières : «En quittant l’INEPS (Institut national d’éducation physique et sportive) de Ksar Saïd, mon professeur Borhane Erraïes, un crack et un exemple, m’a choisi pour aller exercer en Belgique durant trois ans le métier de kinésithérapeute, relate T. Ksouri. J’en ai profité pour jouer et entraîner le Sporting Avanti Lebbeke, champion de Belgique 1972 et 1973. Il y avait dans ce club mon frère Faouzi, ainsi que Laâdhari. J’ai par la suite dû passer à Cologne, en Allemagne, la licence «A» d’entraîneur avant de faire le préparateur physique du VFL Gummersbach. C’est le deuxième club le plus titré d’Allemagne (12 fois Champion d’Allemagne) derrière le THW Kiel, et qui a remporté 13 coupes d’Europe, étant notamment le deuxième club ayant remporté le plus de Ligues des champions derrière le FC Barcelone avec 5 victoires entre 1967 et 1983. Depuis, je vis en Allemagne où j’ai enseigné l’éducation physique et sportive, entraîné plusieurs clubs et assuré la tâche de superviseur-observateur au sein du staff de la sélection allemande à l’occasion des Championnats du monde 1974 disputés en Allemagne de l’Est (RDA) et remportés par la Roumanie. L’Allemagne de l’Ouest a terminé au 9e rang», raconte l’ex-arrière gauche de la Zitouna Sport et de l’ASPTT Tunis (pour une courte parenthèse).
« J’étais arrière gauche et je passais pour un grand spécialiste de l’exécution des 9 mètres, s’enorgueillit-il. S’il m’arrivait de louper un penalty, je ne ratais presque jamais l’exécution d’un 9 mètres. C’est ainsi que mon meilleur match international, je l’ai livré contre Paris Université Club (PUC). J’ai presque gagné ce match-test à moi tout seul. Le gardien adverse était l’Allemand, Podak. Je l’ai abreuvé de buts sur coups-francs, soit sur tir «javelotté» ou «costal». Eh bien, quelques années plus tard, j’ai croisé par hasard son chemin, et tout de suite après les présentations, il m’a demandé : «Ah, vous avez joué en sélection tunisienne ? Dites donc, connaissez-vous un joueur qui fit des ravages lors d’un match amical disputé par votre pays contre le PUC ?» Il me le décrivit avec soin et tomba à la renverse en apprenant que c’était tout simplement moi-même…»
«Mon père nous chassa du terrain, Faouzi et moi-même»
Taoufik Ksouri incarne cet enrichissement salutaire apporté par le sport scolaire dès l’aube de l’Indépendance : «Si j’ai signé ma première licence en 1958 pour l’équipe cadette de la Zitouna Sport, en fait, mes profs de sport au lycée technique de Tunis, Aouadi et Hamdouch, ont tout fait afin que je fasse carrière en athlétisme, rappelle-t-il. Dans notre formation «d’athlé», j’avais pour coéquipiers Absi, Misso, Aïssaoui, El Kamel, Gloulou et Glenza, tous sacrés champions de Tunisie 1958. Il se trouve qu’un jour, Si Anouar Osmane vint me demander si j’étais intéressé par un nouveau sport, le handball. «C’est comme dans le foot, à la différence près qu’au lieu d’accompagner la balle du pied, là, on doit utiliser la main», m’expliqua-t-il. J’ai trouvé ce jeu facile d’autant plus que, de la main, on peut tirer aisément de toutes les positions. Avec le lycée technique de Tunis, j’ai remporté le Championnat scolaire 1964 en battant en finale au Palais de la Foire le lycée du Bardo (21-16). Notre équipe se composait de Abouda, Gloulou, Annane, Kasbi, Ben Mbarek, Aïssaoui, Hergli, Bouhlal, Chennaoui, Mansouri… Bref, c’était la belle époque de parfaite insouciance. J’étais capitaine de cette équipe-là. Après notre triomphe en finale, notre keeper Lazhari me pria de le laisser recevoir le trophée des mains du ministre. «C’est là mon dernier match avec notre lycée», argua-t-il. J’ai bien sûr accédé volontiers à sa requête. Au fond, dans le scolaire, on se sent beaucoup plus libre et spontané que dans le civil».
«Mon premier match seniors, c’était en 1958 à Bizerte (victoire de la Zitouna 24-12), précise Taoufik Ksouri. Je marque un but, et tout de suite après, notre entraîneur me remplace par un défenseur. Puis, je reviens sur le terrain, et je marque de nouveau avant d’être remplacé. Bref, j’ai trouvé cela fort amusant. Il faut dire que mon père n’était pas très content de mon choix. Il lui arriva même dans un match livré par la Zitouna de faire irruption sur le terrain pour me faire sortir, moi et mon frère Faouzi, sous les quolibets des spectateurs. Pourtant, à un certain moment, nous étions quatre frères à pratiquer à la Zitouna cette discipline installée chez nous à partir des années 1950 : Faouzi, Farouk, Fethi et moi-même. Il faut avouer que c’est toujours mieux d’avoir un ou plusieurs frères à ses côtés, même si Farouk et Fethi n’allaient pas percer. Par contre, qui ne connaît pas Faouzi Ksouri, installé depuis 1969 à Monaco où il s’est marié à une Française, et qui a une fille ? Il a été prof d’éducation physique et sportive, contribuant efficacement à l’essor du handball dans la Principauté, ce qui lui valut le collier d’or du Mérite sportif».
«La remontada clubiste nous priva de Coupe»
«Après la ZS (1958-1963), j’ai rejoint pour une petite saison l’ASPTT Tunis dont le terrain se trouvait Rue d’Artois, juste avant le TGM. Cette école a enfanté de superbes champions tels que Talmoudi, Hachemi Razgallah, Noureddine Ben Ameur, feu Habib Yagouta, Abdelmajid El Ouaer, Mohamed Lassoued Klaï, Ridha Zitoun, Megdiche, Adel Naouar… Mon plus mauvais souvenir coïncide avec cette virée postière et notre défaite contre le Club Africain en finale de la Coupe de Tunisie 1963-64 après avoir mené à la pause, tenez-vous bien, par 7 buts d’écart. Mais Ben Slimane sonna la charge qui allait permettre aux Clubistes d’effectuer une étonnante remontada. Pourtant, nous partions largement favoris puisque l’ASPTT était quasi invincible en ce temps-là, ayant brandi deux Coupes de Tunisie consécutives en 1961 et 1962. Je me rappelle que notre président comptait organiser une somptueuse fête en cas de victoire. Au lieu de quoi, il ne put retenir ses larmes de déception».
Puis, retour à la case départ, c’est-à-dire la Zitouna jusqu’en 1971. L’effectif zitounien qui s’entraînait dans les installations de la Rue de Lenine, à Tunis, pouvait compter sur les services de Nejib Bouna, Dachraoui, Anouar Osmane, Moncef Mejri, Zargouni, Mahjoub, Ben Abderrazak, Mokdad Hfaiedh, Khabthani (GB) et moi-même. Cherif Souhani était notre dirigeant. En parallèle, je poursuivais mes études à l’Institut national d’éducation physique et sportive (INEPS) de Ksar Saïd avec lequel j’ai remporté plusieurs fois le championnat universitaire. Notre équipe se composait de Seddik et Khouja (GB), Souissi, Riahi, Bohli, Bouslama, Belhadj, Farhat, El Khal, Keffi, Karaouli et Taoufik Ksouri. En janvier 1965, j’ai fait partie de la sélection qui représenta la Tunisie aux premiers Championnats internationaux universitaires de hand disputés à Madrid, en Espagne. Entraînée par Hedi Malek, elle comprenait Mourad Boularès, Moncef Oueslati et Mustapha Khalladi (GB), Mahmoud Segni, Moncef Hajjar, Abdelaziz Zaïbi, Brahim Riahi, Mohamed Khalladi, Youssef Mhadhebi, Hachemi Razgallah, Mohamed Guemri, Badreddine Ben Rabah, Mohamed Laâziz Ben Abderrazak et Ahmed Berrehouma, excusez du peu ! Sous la conduite du sélectionneur roumain Firan, notre sélection universitaire a par ailleurs glané la médaille d’or des premiers Jeux maghrébins scolaires et universitaires 1968 à Alger. Omrane Ben Moussa, Labaied, Berrehouma, Michel Hfayedh, Ben Aïssa, mon frère Faouzi, Jemayel, Jelili, Demni, Souissi et Aleya Hamrouni m’accompagnaient dans cette belle aventure».
En sélection, j’ai évolué entre 1965 et 1971, soit jusqu’à la veille des Jeux olympiques 1972 à Munich (ex-RFA). J’ai eu comme sélectionneurs Mohamed Louahchy (1962-1966), un véritable pionnier, le Français Maurice Chastanier (novembre 1963), l’Allemand Gunter Munsch (quelques semaines en 1965), le Roumain Constantin Popa (1966-1968) et son compatriote Haralambie Firan (1968-1972). Nous avons terminé 15e au Championnat du monde 1967, en Suède, et décroché la même année la médaille de bronze aux Jeux méditerranéens de Tunis, derrière la Yougoslavie et l’Espagne. Je n’oublierai jamais notre déconvenue aux Jeux africains 1965 à Brazzaville, capitale de la République du Congo devant le Cameroun (13-12) en phase de poules. Moncef Hajjar s’était blessé à la tête. Après cette débâcle, notre entraîneur, l’Allemand Gunter Munsch, installé juste pour quelques semaines, trouva toutes les peines du monde à nous consoler, Moncef Oueslati et moi-même qui venions de débarquer dans le groupe. Nous allions ensuite perdre la demi-finale face à l’Egypte (7-6). Puis, en dominant Madagascar (13-10), nous avons malgré tout décroché le bronze, alors que l’or revenait à l’Egypte et l’argent à la Côte d’Ivoire. D’ailleurs, en finale, les Pharaons ont étrillé les Ivoiriens (22-7). Vous savez, cette finale-là, nous devions logiquement la jouer. Conduit donc par Munsch, assisté par Mohamed Louahchy, notre team comprenait Mourad Boularès et Moncef Oueslati comme gardiens de but, Sadok Baccouche, Moncef Hajjar, Hamadi Khalladi, Youssef Mhadhebi, Abdelaziz Zaïbi, Brahim Riahi, Hachemi Razgallah, Abderrahmane Hammou et moi-même».
La mésaventure du Gabon
En 1968-69, alors qu’il jouait toujours pour la ZS, celui qui considère que feu Abdelaziz Ghelala et Faouzi Sbabti demeurent les plus grands handballeurs en Afrique, faisait ses premiers pas en tant qu’entraîneur quand il coacha en parallèle ce club historique. Ensuite, il veilla aux destinées techniques de l’Avenir Sportif de la Marsa qui comprenait le phénoménal Faouzi Sbabti, et de l’équipe scolaire du lycée de Carthage. Avec celle-ci, il perdit la finale scolaire contre le lycée L’Essor de Mohamed Boughenim, lequel y enseignait et faisait en même temps l’arbitre. Pour sa part, Raouf Ben Ali, un autre journaliste sportif de légende, était surveillant général.
«Après le club belge Lebbeke, j’étais parti coacher la sélection du Gabon, révèle-t-il. Malheureusement, une fois sur place, durant six longs mois, je n’ai vu rien venir : ni joueurs, ni terrains… Face à mon inquiétude, on me répondait invariablement : «Ne vous inquiétez pas, on va bientôt construire un stade de hand. Cela va bientôt commencer». Ainsi, chaque jour ou presque, je faisais le voyage de la capitale Libreville à Franceville, soit 130 Km pour superviser les travaux. Lassé par ce manège, j’ai fini par quitter le Gabon sans réellement avoir exercé mon métier. Malgré l’insistance des autorités sportives, je n’y ai plus remis les pieds».
«Je deviens triste pour mon pays»
«Le hand m’a apporté l’amitié et la sympathie des gens, ce qui représente en soi un acquis formidable, témoigne-t-il. Lors de nos déplacements, nous nous étions fait beaucoup d’amis que ce soit à Sousse, Bizerte ou Nabeul qui possédait une pétillante équipe tout à la fois coriace et spectaculaire conduite par l’inimitable Moncef Ben Amor dit «Echef» (le capitaine). Cette empathie m’avait encouragé à suivre des études de sport quand bien même, du temps où nous étions élèves au lycée technique de Tunis, nous aurions été destinés à devenir au mieux topographes».
«Je fais aujourd’hui de la peinture et je m’en sors pas mal, je crois. Je fais également de la natation. Jadis, j’allais dans les stades assister aux matches de foot et de hand. Je me suis même procuré un abonnement pour aller regarder les matches de Rot Weiss Essen. Régulièrement, je fais un tour dans un lac à Dusseldorf. Je ne suis pas gros lecteur. A la lecture, je préfère discuter avec les gens et observer. Au fond, je ne suis ni un gros rêveur, ni un littéraire convaincu. En rentrant quelquefois en Tunisie, j’en profite pour voir les amis et la famille et m’abreuver de sa superbe nature et de ses plages. Je dois avouer qu’en Tunisie, le travail n’est pas sacralisé autant qu’en Allemagne. Ici, on respecte et admire les gens qui bossent sérieusement, apportant à leur pays une vraie plus-value. J’aime beaucoup mon pays. Je deviens triste en apprenant une mauvaise nouvelle provenant de la Tunisie».
Que l’âme du défunt repose en paix. Et que son épouse Renate, de nationalité allemande et qu’il épousa en 1983, et sa fille Sarra, docteure en ingénierie mécanique et laser, ainsi que ses frères et proches trouvent ici l’expression de notre grande compassion.
« Enfin, voilà un arbitre courageux… »
Exemple de fair-play, Taoufik Ksouri raconte : «Je me suis juré de payer à boire au premier arbitre qui «osera» m’expulser. Après trois saisons sans la moindre exclusion ne serait-ce que pour deux minutes vint le moment «fatidique» à l’occasion du match Zitouna Sport-Club Sportif Bizertin. Le referee m’a exclu pour 2 minutes. J’ai dû alors tenir ma promesse. Dès notre sortie du terrain, l’arbitre et moi-même nous nous sommes dirigés illico presto vers la coquette buvette de notre club où j’ai payé un rafraîchissement à cet arbitre «courageux».
Taoufik Ksouri en bref
- Né le 18 avril 1944 à l’Ariana, et décédé le 2 septembre 2026 en Allemagne
- Première licence : 1958 cadets ZS
- Premier match seniors : 1958 CAB-ZS (12-24).
- Dernier match : 1971 ZS-CSC (22-21)
- Carrière internationale : 1963-1972
- Carrière seniors : 1958-60 avec la ZS, 1960-61 avec l’ASPTT, 1961-1971 avec la ZS
- Palmarès : Champion de Belgique 1971-72 avec Sporting Avanti Lebbeke
- Professeur d’éducation physique, entraîneur et kinésithérapeute parti à la retraite.
- Marié et père d’une fille