Un nouvel ouvrage d’une importance capitale vient de raviver les braises d’un chapitre sombre de l’histoire humaine. Intitulé « Palestine : Une relecture des origines de la colonisation sioniste », le livre de Mustapha El Haddad revisite les prémices du projet sioniste — fondé sur la dépopulation de la Palestine, l’appropriation totale de ses terres et le nettoyage ethnique — pour en explorer les dimensions les plus controversées.
Il convient de souligner, d’emblée, que cet ouvrage volumineux de plus de 210 pages constitue un document de référence indispensable. Il retrace le long parcours d’un projet sioniste, visant à instaurer un État israélien au cœur de la région arabe, au détriment d’une population autochtone composée de musulmans, de juifs, de chrétiens et de druzes qui cohabitaient en toute symbiose depuis des siècles.
Aux origines d’une injustice atroce
En guise d’introduction à cet essai paru en janvier aux Éditions Arabesques, l’auteur — consultant indépendant en politique et stratégie énergétique — précise que son ouvrage vise à “contribuer à rappeler l’origine et l’évolution de cette longue et terrible injustice faite aux Palestiniens. Un asservissement et une spoliation tous les jours renouvelés depuis plus d’un siècle et dont les répercussions ont déstabilisé, année après année, les pays de la région”.
A travers un récit chronologique rigoureux des événements ayant jalonné le conflit, Mustapha El Haddad analyse la période charnière allant de 1880 à 1948. Il revient sur les moments forts ayant abouti à cette injustice odieuse, tout en pointant du doigt la responsabilité des forces mondiales complices d’“un asservissement et d’une spoliation tous les jours renouvelés depuis près d’un siècle et demi”.
Si les réalités historiques de la colonisation en Palestine sont aujourd’hui manifestes, tout le mérite de Mustapha El Haddad réside dans sa capacité à les mettre en lumière avec une précision implacable. En s’appuyant sur des sources de référence, cet ingénieur de formation déploie un style limpide et une pédagogie exemplaire. Fort de ses travaux remarqués sur la violence politique et l’embrigadement (“Chroniques de la violence politique sous la Troïka” ainsi que “L’embrigadement des jeunes pour le Jihad”), il signe ici un ouvrage de transmission essentiel, confirmant sa stature d’analyste historique rigoureux.
L’auteur décortique notamment la fondation par le journaliste hongrois Theodor Herzl de l’Organisation sioniste mondiale en 1897, laquelle a posé les assises d’une entreprise coloniale et raciste, enclenchant ainsi “le processus de la création d’un Etat juif en Palestine”.
Pour l’écrivain, la complicité des “puissances de l’époque” était flagrante. Au premier rang de ces acteurs, figure le Royaume-Uni dont le Premier ministre, James Balfour, fut l’instigateur d’une “Déclaration” s’inscrivant “dans le cadre du projet de Herzl”. Par cette promesse diplomatique de novembre 1917, les Britanniques ont non seulement instauré les fondements juridiques et politiques nécessaires à l’établissement d’un « foyer national juif » sur une terre qui ne leur appartenait pas, mais ont également offert “grâce au mandat de la Société des Nations (SDN), un habillage juridique international sur mesure”. Cet acte unilatéral a transformé une aspiration idéologique en une réalité coloniale dont les conséquences marquent encore douloureusement le présent.
Selon l’essayiste, plusieurs facteurs ont précipité cette bascule : l’expansion coloniale européenne du XIXe siècle, l’exacerbation des nationalismes européens, le déclin de l’Empire ottoman et le soutien de certaines puissances dont “la motivation était davantage géopolitique qu’humanitaire, le faible poids”.
Faire face aux « contre-vérités »
Enrichi par une chronologie des événements majeurs, l’ouvrage de Mustapha El Haddad se veut une réponse catégorique aux tentatives de falsification de l’histoire. En déconstruisant les mythes fondateurs du projet sioniste, l’auteur oppose la froide rigueur des faits à la propagande, offrant ainsi un outil de résistance intellectuelle indispensable.
Pour El Haddad, “depuis la Déclaration Balfour, le projet de création en Palestine d’un « foyer national juif » repose sur des contre-vérités, sur le déni de l’existence d’un peuple palestinien, sur la négation du droit international et des instances internationales et sur une violence extrême”.
C’est pourquoi il s’évertue à défendre le droit historique indéfectible des Palestiniens, démontrant, contrairement à la doxa occidentale, que “les Palestiniens ne sont responsables ni de l’Holocauste nazi, ni de l’affaire Dreyfus, ni des pogroms d’Europe orientale”. Il soutient également que “les communautés juives, composées pour une large part d’Européens ashkénazes, n’avaient pas plus de droits sur la « Terre sainte » que les Palestiniens”, que “les Palestiniens n’ont ni bradé ni abandonné leurs terres” et que “les Palestiniens ne sont pas à l’origine de la violence extrême au Moyen-Orient”.
L’auteur se montre catégorique : il dénonce une véritable tentative d’effacement de la Palestine orchestrée par le Royaume-Uni et les Etats-Unis. “En cherchant à rendre justice aux Juifs européens victimes de l’Holocauste nazi, l’Organisation des Nations unies s’est rendue complice d’une autre injustice en votant la partition de la Palestine. Cette décision risque, à long terme, soit d’aboutir au rejet de la greffe d’un Etat colonial, suprémaciste et conquérant au Moyen-Orient, soit de conduire à la destruction des sociétés du Levant et des régions environnantes afin d’assurer la survie et le développement d’Eretz Israël. Depuis sept décennies, le second de ces scénarios semble se confirmer année après année et décennie après décennie, grâce au soutien constant des Etats-Unis et de leurs alliés”, souligne-t-il.
Ce récit historique, étayé par de nombreuses cartes et illustrations, se structure autour de six grands chapitres : “De la fondation de l’Organisation sioniste en 1897 à la Déclaration Balfour vingt ans plus tard”, “De la Déclaration Balfour au mandat britannique sur la Palestine en 1922”, “Du « foyer juif » à « l’Etat juif » avec le premier plan de partition de 1937”, “La Résolution 181 de l’ONU de novembre 1947 consacre la création d’un Etat juif en Palestine”, “Déclenchement du nettoyage ethnique de la Nakba bien avant la proclamation d’Israël et le début de la « première guerre israélo-arabe »” et “Palestine, un sacrifice expiatoire des temps modernes”.
L’ouvrage de Mustapha El Haddad ne se contente pas d’être une simple rétrospective historique. Il démontre avec force que les événements dramatiques que nous observons aujourd’hui à Gaza ne sont pas des accidents de l’histoire, mais l’aboutissement logique d’un processus entamé il y a plus d’un siècle. L’œuvre offre une clé de lecture cruciale : pour comprendre l’horreur du présent, il faut impérativement décoder les mécanismes de spoliation et les “contre-vérités” qui ont servi de fondations au projet colonial. En refermant ce livre, le lecteur saisit que Gaza n’est pas seulement un champ de bataille, mais le symbole d’une résistance centenaire face à une entreprise de dévotion territoriale qui n’a jamais dévié de son cap initial.